Histoire

Les arènes totalitaires. Hitler, Mussolini et les jeux du stade

Couverture ouvrage

Daphn Bolz
CNRS , 341 pages

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L'odieux du stade
[lundi 18 aot 2008]
Une étude sur le rapport ambigu entre sport et politique à la lumière des instrumentalisations du premier par le second dans l'Allemagne et l'Italie des années 1930. 

(Cet article a été publié pour la première fois en mars 2008 sur nonfiction.fr)

Voir dans les stades un des lieux de cristallisation emblématiques des idéologies fascistes, c’est le pari sur lequel repose la recherche de Daphné Bolz : on pourrait lire dans les grandes manifestations sportives des années 1930 – la Coupe du monde de football en 1934 en Italie, les jeux Olympiques de Berlin en 1936 – le projet révolutionnaire de régénération et de façonnement de l’Homme nouveau dans toute sa clarté idéologique.

Ce livre original se tient au confluent d’une historiographie du sport en plein essor et de travaux d’histoire culturelle des fascismes et témoigne de la construction d’une véritable discipline (l’auteur est docteur en sociologie et en ”sciences du sport”)  . Le sport est devenu progressivement un nouvel objet de savoir autonome mais aussi, et surtout, une pierre de touche révélant les nombreuses logiques sociales, religieuses, nationales qui gouvernent le rapport au corps au XXe siècle.

L’auteur attaque son sujet en restreignant son angle d’approche aux équipements sportifs, la genèse de leur construction et leur style architectural. Cette limitation préalable lui permet de déployer un corpus d’archives tout à fait impressionnant qu’elle a retrouvé dans les fonds peu explorés de l’administration du sport nazi à Berlin ou dans les municipalités italiennes, accueillant à partir de la fin des années 1920 l’édification de ces grands stades qui ont fait la fierté du fascisme triomphant, autant que les célèbres "autostrades" transalpines. Insistons sur la richesse de ces sources à échelles multiples que l’auteur fait jouer pour examiner la mécanique des décisions, leurs incohérences, leurs impasses ou leurs réussites, de l’échelon national voire international (pour l’olympisme) à l’échelon local.

En Allemagne et en Italie, deux pays qui, pour des raisons diverses, sont en quête de régénération et de grandeur après 1918, les situations ne sont pas égales. Le régime nazi qui s’installe en 1933 trouve un pays de longue tradition sportive où la république de Weimar a lancé et réalisé de nombreux équipements. D’où un investissement massif, passionnel et quasi-exclusif sur l’enjeu olympique de la part des dignitaires nazis qui développent, Hitler en tête, une politique assidue de séduction à l’égard du président du Comité international olympique (CIO), Baillet-Latour, peu convaincu des capacités du nazisme à honorer les valeurs de l’olympisme – avec le succès que l’on sait, puisque après quelque hésitation, Berlin est confirmée comme capitale olympique pour 1936. Pour le reste, Daphné Bolz nous apprend la véritable obsession des nazis pour la natation – le peuple allemand doit savoir nager ! – qui induit une politique de construction massive de piscines dans les années 1930. En Italie au contraire, les pratiques sportives sont quasi-inexistantes notamment dans le Sud. Un gros travail est entrepris par le régime qui en 1937 peut s’enorgueillir d’un palmarès édifiant : 370 maisons Ballila (consacrées à l’organisation de prise en charge des enfants), 700 terrains de sport, 580 gymnases, 22 piscines, etc. Aux micro-équipements des années 1920 qui privilégient et encouragent les pratiques du sport succèdent, dans une tension non-résolue, des macro-équipements de prestige destinés à accueillir les masses réunies dans la contemplation d’elles-mêmes et des nouveaux héros nationaux que sont les champions sportifs, emblèmes de la réussite du nouveau régime. En Italie comme en Allemagne, c’est cette deuxième facette du sport-spectacle qui est rapidement privilégiée et devient l’objet de mises en scène minutieuses : règlements des mouvements de foule dans l’écrin de stades à l’architecture composite, mixte de monumentalisme, d’axialité stricte et de références marquées à l’Antiquité ou à la Germanité dans le cas du Reichssportsfeld de Berlin. Tout ce bric à brac emphatique avait déjà été repéré par Walter Benjamin comme une des modalités de l’emprise totalitaire caractérisée par une évidente "esthétisation du politique" contre laquelle il en appelait à une improbable politisation de l’esthétique .

Le sport était facilement assimilable par le fascisme – anti-intellectualisme et culte de la force, parenté avec la préparation militaire... – même si, comme le rappelle Daphné Bolz avec force, il n’y pas d’ "essence du sport". Né en Grande-Bretagne, au XIXe siècle, dans le monde de l’upper-class et des boarding schools, le sport pouvait incarner les valeurs du fair-play ou de la ruse, de la domestication de la violence (Norbert Elias  ) ou de son exacerbation, de la paix ou de la guerre, de l’international ou du national. C’est précisément cette plasticité du sport, comme pratique et comme spectacle, l’apparence et les valeurs du désintéressement, la rhétorique de l’universel, qui en font une captation idéologique de premier ordre pour les régimes totalitaires, contre lesquels les démocraties, elles aussi vectrices d’un projet sportif – songeons à la politique du Front populaire – se révèlent désarmées.

L’emphase idéologique des fascismes ne résiste cependant pas au dévoilement d’une réalité que la guerre a en partie anéantie : les pratiques sportives des Italiens n’ont guère été transformées par cette politique du sport, tout comme la société allemande n’a pas été bouleversée par le nazisme . L’optique du sport rejoint une appréciation plus généralement critique sur le caractère révolutionnaire de ces régimes, intensément affirmé dans les représentations et le discours prométhéen, mais dénié par l’examen des pratiques et de la texture sociales.


* À lire également sur nonfiction.fr :

- la critique du livre de Saul Friedländer, Les années d'extermination. L'Allemagne nazie et les Juifs (1939-1945) (Seuil), par Jérôme Segal.
Le second volume du travail de S. Friedländer consacré à la persécution des Juifs en Europe. Une somme incontournable.

- la critique du livre de Peter Longerich, Nous ne savions pas. Les Allemands et la Solution finale (Héloïse d'Ormesson), par Anne Pédron.
Un livre majeur sur la question complexe de savoir ce que les Allemands percevaient de l’extermination des Juifs. Une belle réussite.

- la critique du Journal d'Hélène Berr (Tallandier), par François Quinton.

Ce journal poignant d’une demoiselle juive sous l’Occupation, publié pour la première fois, est, incontestablement, l’événement de cette rentrée.



- la réaction indignée de deux historiens, Christian Ingrao et Jean Solchany, contre la déformation médiatique de "La Shoah par balle : l'histoire oubliée" (émission "Pièces à Conviction", France 3, 22.03.2008).
Une mise au point nécessaire sur un sujet qui ne souffre aucune approximation.

- la critique du livre de Gerhard Botz, Nationalsozialismus in Wien. Machtübernahme, Herrschaftssicherung, Radikalisierung – 1938/39 (Mandelbaum), par Jérôme Segal.
Un livre clé sur la prise du pouvoir, l'installation et la radicalisation du national-socialisme à Vienne.

- la critique du livre dirigé par Michel Cullin et Primavera Driessen-Gruber, Douce France? Musik-Exil in Frankreich / Musiciens en Exil en France 1933-1945 (Böhlau), par Jérôme Segal.
Un livre qui défriche de façon intéressante (et bilingue !) un champ de recherche.

- la critique du livre de Jean-Yves Dormagen, Les logiques du fascisme italien (Fayard), par Antoine Aubert.
L'Italie fasciste fut-elle totalitaire ? Oui, répond l'auteur, de façon peu convaincante.

- la critique du livre d'Emilio Gentile, Fascismo di pietra (Laterza), par Antoine Aubert.
E. Gentile, spécialiste du fascisme, évoque les projets architecturaux entrepris par Mussolini à Rome pour asseoir son pouvoir.

- la critique croisée de deux livres d'Emilio Gentile, Il fascino del persecutore. George L. Mosse e la catastrofe dell'uomo moderno (Carocci), et Renzo De Felice. L'Historien dans la cité (Le Rocher), par Antoine Aubert.
Emilio Gentile décortique, dans deux biographies parallèles, les vies de deux historiens spécialistes du fascisme - Mosse et De Felice.


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Crédit photo: Flickr.com/ AtikuX

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