ROMAN – Erich Kästner, Horacio Castellanos : histoires de violence
[lundi 18 janvier 2016]



Le catcheur et la servante de Horacio Castellanos Moya, et Vers l’abîme de Erich Kästner partagent un thème commun : le retour du refoulé sexuel dans une nation qui s’effondre.

 

Comment  dire la nation quand elle tombe en déliquescence, se délite au point que les citoyens ne sont nulle part en sûreté ? Le pouvoir lui-même se voit concentré en un lieu entouré de policiers,  chargés  de surveiller,  mais surtout  d’éliminer toute contestation, l’État vivant dans la crainte permanente de sa propre disparition. Les Lettres  persanes  de Montesquieu mettaient déjà en scène cette dérive despotique du pouvoir, où l’on ne tourne jamais le dos à personne de peur de prendre un coup mortel. La crainte est au cœur du pouvoir. Cela aboutit à la mort du désir et à la perversité sexuelle. Le harem d’Usbek dans les Lettres Persanes est à comprendre comme l’image du désir étouffé, ce qui fera dire à Roxane, la première des favorites, à la fin du livre, « la liberté ou la mort ». Le despotisme c’est l’appropriation du corps de l’autre, jusque sa disparition. Dans une telle négation du politique, la pathologie s’installe, et en l’occurrence une pathologie sexuelle. C’est ce que l’on retrouve sans le livre d’ Horacio Castellanos Moya, La servante et le catcheur. La peste n’est pas bien loin dans cette ville qui évoque la Thèbes antique. Les égouts accueillent les rats et les tortionnaires qui y font disparaître tous les contestataires au régime salvadorien. Nous sommes dans les années soixante-dix. Le décor est constitué par les arrestations arbitraires, les viols, les fusillades, les explosions, et surtout la peur. Toute l’ambiance du roman noir pour raconter le mal.

 

Au premier plan de l’histoire, deux personnages : le Viking, un ancien catcheur devenu flic, chargé de torturer les prisonniers dans les égouts du Palais noir, et une servante, María Elena, à la recherche de ses maîtres. Lui est très malade, pourri de l’intérieur, il exhale une odeur nauséabonde. Il cache au mieux sa mort annoncée, mais finit par se terrer avec ses chewing-gums, pour dissimuler les traces de cette décomposition intérieure. Le mal est en lui et hors de lui. Il se méfie avec raison de ses collègues et de ses supérieurs. Même les tortionnaires ne sont pas sûrs des lendemains, ayant peur de ne pas être reconnus par les leurs. Il brille de sa gloire passée où il jouait au « gentil » sur le ring. Sadique, il recherche tous les plaisirs de la perversité pour combler sa gloire perdue. Un roman noir et sombre, voilà ce que nous propose Horacio Castellanos Moya.

Elle, María Elena, court dans toute la ville, affrontant, telle une Mère Courage, les dangers de la rue. Elle occupe la lumière que le Viking redoute. Femme courageuse elle est l’envers de ce dernier. Elle marche seule, à découvert. Lui est une sorte de Raskolnikov de Crime et châtiment de Dostoïevski : sans Dieu, tout est permis, pourrait-on dire pour le qualifier. Le Viking n’a en lui aucune morale.  Elle, au contraire, croit en Dieu, en ce Dieu des Catholiques que sa fille lui reproche de suivre car c’est la religion des communistes, lui dira-t-elle. Elle ne comprend pas ce qui se passe, demande aide à un Dieu muet. 

 

Au second plan, Belka, la fille de la servante, infirmière, qui cherche une promotion à tout prix ; elle a un fils, Joselito, une sorte de Gavroche des barricades. Il n’y a pas de père : ni pour Belka, ni pour Joselito. Les hommes fuient. Les femmes restent et  ne sont plus que des proies comme nous le fait comprendre Belka qui dissimule ses formes, grâce à des larges vêtements, à l’œil des médecins, ou encore Marilù, la fille convoitée de la tenancière, surnommée la Grosse Rita. La vieillesse signifie pour les femmes humiliation et violence. Le mal extrême c’est le viol, les visages torturés et défigurés : la mort de tout respect à l’égard d’autrui, pour reprendre l’analyse de Lévinas, car la douleur infligée par des bourreaux est d’abord celle de l’inhumain.  

Le vrai courage est celui de Maria Eléna,  plongée dans un monde d’où Dieu a disparu, laissant les hommes sans repères, sans valeur. Il n’y a plus ni bons ni mauvais. Plus que des individus livrés à leurs pulsions violentes. Les hôpitaux sont partout mais on ne soigne personne. La mort envahit tout. Comme le disait Roxane dans les Lettres persanes, quand la liberté disparaît et que le despotisme s’installe, surgit la cruauté et la mort.

 

 

Dans un autre genre, le roman d’Erich Kästner, Vers l’abîme, est censuré à sa publication en 1931, par son éditeur choqué de l’indécence des mœurs qu’il y trouve, brûlé en 1933 dans les autodafés nazis, et réédité seulement en 2016 aux éditions Anne Carrière dans sa version française, après avoir été rétabli dans son intégralité  par l’éditeur allemand Atrium Verlag en 2013. 

Jakob Fabian, le personnage principal, observe avec une certaine mélancolie désenchantée  le monde dérisoire de ses contemporains. Le dérisoire se dit avec un humour froid et distancié, qui ne prétend pas faire rire. On y voit, à travers divers personnages des classes moyennes, des existences manquées, les dérives de l’homme des foules, pris dans un quotidien aliénant, un présent qui piétine et en fond, la montée du nazisme, à la lorgnette du retournement des valeurs qui fondent la dignité humaine. C’est ainsi qu’Irène Moll, une femme nymphomane, a passé un étrange contrat avec son mari, notaire de profession. Elle peut le tromper à condition que ce dernier s’entretienne avec l’amant et donne son accord. Le droit devient un passe-droit pour autoriser l’adultère. Défaillance du droit mais aussi perte de son essence : il se met au service de ce qu’il interdit. Un peu plus loin dans le récit, un ancien juriste fait des affaires comme marchand de baignoires, situation cocasse et absurde, et un avocat est à la  recherche du plaisir égoïste de la sexualité grâce à l’argent que lui rapportent les procès. Le droit se met au service du profit et non de l’équité, l’excès y remplace la mesure. Les femmes sont ramenées au statut d’objet de consommation et deviennent marchandises. L’amour est remplacé par le sexe. La ville est «  cette gigantesque ville de pierre [qui] n’a presque pas changé d’aspect au fil du temps, mais [que] ses habitants, eux, ont depuis longtemps transformée en un asile d’aliénés. L’est abrite le crime, le centre, l’escroquerie, le nord est le repaire de la misère, et l’ouest celui de la luxure. Quant au naufrage, il est partout chez lui  », explique Fabian. 

Un vieux savant préfère dormir dans la rue plutôt que de continuer à inventer des machines ingénieuses pour prendre la place de milliers de gens. «  L’âge ne protège pas de l’intelligence » dit encore Fabian , lui-même mis au chômage et spolié des fruits de  son travail. L’humour fait place ici à l’ironie, ce questionnement qui pousse l’homme trop sûr de lui dans ses retranchements.

La nudité des corps féminins occupe une place essentielle dans le roman. Cette nudité s’exhibe, comme dans l’atelier du « baron ». Elle se vend, que ce soit celle de l’homme ou de la femme. Nudité qui se prostitue, dévore, nudité animale qui ouvre la porte à des actes inhumains et barbares. Corps nu, battu, rarement caressé. Fabian fera un étrange rêve, livrant une vision prémonitoire de la violence à venir : « Pourquoi est-ce qu’ils font ça ? » dit une fillette, image inversée d’un monde en décomposition. La violence c’est le « bras-le-corps » des corps nus, ridés qui se ressourcent dans des actes cannibales, absorbant l’autre, dans un univers technique qui absorbe et digère, puis rejette. « Il croisa un petit homme qui inscrivait des chiffres sur un bloc-notes et se livrait à des calculs en remuant les lèvres. "Qu’est-ce que vous faites ?" demanda Fabian. "J’achète les restes", fut la réponse. Trente pfennigs par cadavre, cinq de plus pour ceux qui n’ont pas beaucoup servi […]  ». Sinistre passage qui annonce les camps de la mort.  

Fabian observe, condamné à cette liberté dont il ne veut pas. Il est libre mais tout lui échappe dans ce monde d’où les idéaux ont fui. Il ne s’engage pas, refuse toute responsabilité. Reste la nostalgie de l’enfance qu’il tentera vainement de sauver . Anti-héros, négation de l’homme sans qualités en référence à Musil, Fabian se perd dans les errances multiples qui le ramènent sans cesse à lui-même. Sartre aurait parlé ici de « mauvaise foi ».

 

Le roi est nu…vieille histoire qui se rejoue autour de la nation. Elle est déshabillée mais ne le voit pas. Elle avance vers l’abîme. C’est la marche des personnages du roman. Ils avancent dans la nuit et le brouillard. 

C’est ce qui rapproche ces deux romans :  la nuit sans fin.

 

 

 Vers l’abîme, Erich Kästner

 trad. Corinna Gepner,

 Paris, ed. Anne Carrière, 2016

 

 

 

 

 La servante et le catcheur

 Horacio Castellanos Moya

 trad. René Solis, 

 Paris, ed Métailier, 2015

 

 

 

 A lire également sur nonfiction.fr :

- Tous les textes de la chronique « Nation ? »

- Toutes nos critiques de romans

 

Rencontre littéraire avec Erich Kästner, le lundi 27 juin 2016 à 19h

Au Goethe-Institut de Paris, 17 avenue d'Iéna, 75116 

Entrée libre

 

 

 

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