Pierre Rosanvallon replace l'égalité au coeur du projet démocratique. 

Dans son nouvel ouvrage, dont le titre – La société des égaux – sonne comme un ambitieux programme politique et social, Pierre Rosanvallon plaide encore et toujours pour l’achèvement de la démocratie. Par achèvement, il faut d’abord entendre, dans une perspective tocquevillienne, l’élargissement de la démocratie à l’ensemble du corps social. En effet, la démocratie ne doit pas seulement être considérée comme le régime politique de la souveraineté populaire, mais aussi comme une forme de société fondée sur la participation civique. Pour Rosanvallon, ce n’est pas la démocratie comme régime qui est en danger à l’heure actuelle, c’est plutôt la démocratie comme " société des égaux ", capable de produire du commun grâce à l’égalité fondatrice des citoyens. Ironie de l’histoire : c’est au moment même où l’idée démocratique est devenue incontestable, au tournant du XXIe siècle, que les sociétés démocratiques ont commencé à se déliter, minées par le poison de l’inégalité.

Pierre Rosanvallon n’envisage pas seulement l’inégalité dans sa dimension économique et sociale. Il la pense dans une optique plus globale car pour lui, le problème de l’égalité touche à des ressorts anthropologiques et moraux très profonds. La question première n’est pas de mesurer l’inégalité, ni même de proposer d’emblée un plan d’action pour les diminuer ; ce serait réduire le problème de l’égalité à des enjeux purement administratifs ou économiques. Certes, les inégalités ne cessent d’augmenter depuis la fin des années 1970, et on observe dans la dernière période un écart grandissant entre la part de la population la plus riche et le reste des citoyens. Mais le problème, c’est avant tout de comprendre pourquoi, au début du XXIe siècle, les sociétés démocratiques consentent à des inégalités de plus en plus fortes, alors même que le XXe siècle a été précisément le siècle de la redistribution des richesses et du triomphe de l’État social. Comment expliquer ce " grand retournement " ? Que s’est-il passé ? Comment refonder l’idée d’égalité, dans le contexte d’une société d’individus de plus en plus atomisée, qui tend irrésistiblement au séparatisme social ? Comment produire du commun avec les outils fournis par la démocratie, dans un contexte où la division sociale en classes est plus que jamais à l’ordre du jour et que la part dévolue aux "très riches " ne cesse d’augmenter ?

Telles sont les principales questions auxquelles s’attelle Pierre Rosanvallon dans ce livre, suivant une méthode éprouvée dans les précédents, au carrefour de l’histoire et de la théorie politiques. "L'histoire conceptuelle du politique "  proposée par Pierre Rosanvallon s’appuie tout d’abord, dans le sillage de Reinhart Koselleck, sur la sémantique historique. Plus que jamais historien, Rosanvallon s’efforce ainsi, dans l’essentiel du livre, d’écrire l’histoire du concept d’égalité. Il remonte à l’histoire des révolutions française et américaine, qui selon lui ont fondé la conception moderne de l’égalité, laquelle irrigue encore aujourd’hui les démocraties. Dans le cas de la France, le constat de l’inégalité fondatrice des citoyens, combiné aux inégalités économiques entre la classe des " privilégiés " et celle des " sans grade ", a été pour beaucoup dans le soulèvement révolutionnaire. De là, une certaine conception de l’égalité a été " inventée ", sur la base d’une triple exigence. Exigence de similarité tout d’abord : il s’agit au moment de ces " révolutions de la liberté " de fonder une " société de semblables " par l’abolition des privilèges. Si l’aristocratie et la monarchie sont des régimes fondés sur la distinction et la hiérarchie qu’autorisent les privilèges, la démocratie est par excellence le régime de l’égalité au sens d’une similitude politique et juridique entre les citoyens. Exigence d’indépendance ensuite, qui suppose de garantir, dans une perspective " libérale ", la jouissance pleine et entière des libertés individuelles, sur le plan économique, social et politique. Exigence de citoyenneté enfin : l’épanouissement de l’individu au regard des révolutionnaires français et américains n’était pas possible sans la constitution d’une " communauté de citoyens ", à travers l’acte de vote.

L’histoire de l’égalité, en démocratie, c’est l’histoire de l’accomplissement de ces trois exigences, mais c’est aussi l’histoire des résistances à ce grand dessein. Au XIXe siècle se forgent ainsi une série de doctrines politiques opposées à l’établissement de la société des égaux. Tout d’abord, l’idéologie « libérale conservatrice » postule l’immoralité du prolétariat et tente de naturaliser les inégalités de façon à limiter les acquis de la révolution et à pérenniser la domination du petit nombre sur le grand nombre. À l’opposé de l’échiquier politique, l’idéologie communiste lutte contre l’essor d’une société « libérale » fondée sur l’initiative individuelle dans la mesure où celle-ci nourrit l’égoïsme et la division sociale. Pour les communistes, l’égalité est un levier pour édifier un monde à la fois socialement homogène et politiquement ordonné, ce qui implique de renoncer à l’émancipation individuelle au profit d’une vision organiciste de la société. Rosanvallon évoque ensuite l’idéologie national-protectionniste qui entend défendre une conception " identitaire " de l’égalité fondée l’exclusion de l’étranger, celui-ci étant considéré comme une menace. Enfin, le racisme, analysé dans le cas américain, constitue une " pathologie " de l’égalité assez comparable à la précédente, au sens où il s’agit de faire fonctionner la société sur l’identité raciale et donc sur l’inégalité fondatrice des citoyens au simple motif qu’ils n’ont pas la même couleur de peau. Dans le racisme, la conception identitaire de l’égalité est poussée à son paroxysme : seuls les blancs sont égaux, les noirs n’étant pas considérés comme des citoyens, à peine comme des êtres humains.

Selon Pierre Rosanvallon, ces pathologies de l’égalité ont été résorbées, au XXe siècle, par la mise en place d’un système de redistribution des richesses et l’organisation d’un État providence, qui s’est appuyé sur la légitimité démocratique du suffrage universel. Plusieurs instruments ont été mis en place pour réduire les inégalités et fonder une société des égaux renouvelée et renforcée par un nouveau pacte social. L’impôt progressif sur le revenu a été un élément essentiel du nouveau dispositif égalitaire. Cette forme de l’impôt fait écho à l’idée de " dette sociale " exprimée par Léon Bourgeois et l’école de pensée solidariste : tout homme, selon les solidaristes, est débiteur par rapport à la société, et l’impôt est une manière d’honorer cette dette, en contribuant concrètement à l’édification d’un monde plus juste, où la richesse produite est redistribuée selon les règles de l’équité  . D’autres dispositifs ont été introduits pour aboutir à une société plus égalitaire, dans le domaine de l’assurance face aux risques de la vie (ce qui a abouti en France au système de protection sociale), mais aussi dans le domaine de la représentation syndicale, l’idée étant d’instaurer le dialogue social de façon à tenir compte des intérêts des travailleurs et plus généralement de prendre en considération les évolutions de la société. Pour mieux comprendre l’essor du système assurantiel et de la redistribution, il faut ici souligner le rôle essentiel de la guerre de 1914-1918 qui fut, comme l’indique François Furet dans le Passé d’une illusion, la première guerre " démocratique " de l’histoire : pour la première fois en effet, toutes les classes de la population se sont retrouvées dans le combat, confrontées au risque de la mort et à la perspective du sacrifice. Ainsi, l’idéal de fraternité propre au combat militaire a été pour beaucoup dans la consolidation du projet égalitaire au XXe siècle, ne serait-ce que parce que la présence nombreuse des anciens combattants, dans la France de l’après-guerre, a fait prendre conscience de la nécessité d’une solidarité à l’égard de ceux qui s’étaient sacrifiés pour la patrie.

Le XXe siècle n’est donc pas seulement le siècle des guerres et des conflits idéologiques, c’est aussi le siècle du réformisme, de la social-démocratie et des mécanismes de la redistribution. À cet égard, la période phare est celle des Trente glorieuses, entre 1945 et 1975, pendant laquelle le monde occidental est porté par des taux de croissance nourris. Le " grand retournement " intervient lorsque la crise économique s’installe entre la fin des années 1970 et le début des années 1980. Le système de solidarité, qui avait initialement pour fonction de distribuer les fruits de la croissance, s’est transformé en pompier qui tente de réduire l’incendie du chômage et de limiter la casse sociale. De là, une méfiance s’est installée quant à l’efficacité de l’État comme instance de redistribution et de régulation. Chez des auteurs comme Peter Sloterdijk, on trouve ainsi une critique radicale de l’État, qui au fond ne servirait qu’à faire vivre les citoyens improductifs aux dépens des citoyens productifs . Parallèlement, la doctrine libérale se recompose autour d’une conception réductrice de l’homo economicus et de la figure mythifiée du manager : l’enjeu est de mettre en place un capitalisme de la singularité, qui met en valeur un agent économique flexible, capable de s’adapter à tout type de situations et de domaines économiques. Ce capitalisme de la singularité, qui s’est épanoui dans le contexte de la mondialisation, constitue un défi majeur pour l’égalité telle qu’elle a été pensée au départ par les révolutionnaires français et américains. Dans ce système, les citoyens sont loin d’être égaux, car tout le monde, loin s’en faut, n’est pas " flexible " et capable de " s’adapter " à un monde complexe, sans cesse en mouvement, où les réseaux se substituent aux institutions régulatrices.

Quelle égalité, donc, à l’âge de la singularité, se demande Pierre Rosanvallon ? A ce stade, l’auteur complique un peu le concept de singularité, pour lui donner une connotation plus positive : se singulariser, ce n’est pas seulement vouloir l’emporter dans un système de concurrence généralisée, c’est aussi et peut-être surtout vouloir être reconnu en fonction de ses particularités et de ses caractéristiques propres. Le citoyen du XXIe siècle, loin d’aspirer à une société de semblables comme à l’époque révolutionnaire, vise au contraire à se démarquer du tout-venant, à faire valoir ses droits politiques, mais aussi sociaux et culturels. L’action publique doit tenir compte de ce désir de reconnaissance et corriger en conséquence la vision de l’égalité. Dans sa " première ébauche " de ce que pourrait être la société des égaux, Pierre Rosanvallon affirme donc que la singularité englobe la similitude. La similitude est désormais acquise, pas la singularité. Pour aboutir à une démocratie intégrale, c’est-à-dire une société intégralement démocratique, le citoyen ne doit pas seulement être reconnu en fonction de ses similitudes avec les autres citoyens, mais aussi en fonction de ses particularités. Cela suppose d’élaborer une " politique et une éthique de la reconnaissance ", destinées à promouvoir l’égalité dans la singularité, par exemple par la lutte contre les discriminations et pour l’égalité des sexes.

Cette politique de la singularité ne serait toutefois pas efficace sans une citoyenneté renouvelée et élargie. Pour Rosanvallon, le citoyen n’a pas seulement pour tâche le choix des représentants à travers le système électoral. Il doit aussi contribuer au quotidien à la dynamique démocratique. Rosanvallon introduit dans cette perspective le concept de " communalité " qui trace une ligne de conduite : " refaire société ", participer à une aventure commune, tracer un destin. L’idée est déjà bien balisée dans la pensée de l’auteur : on sait qu’avant de s’engager dans une carrière universitaire, Pierre Rosanvallon a travaillé à la CFDT auprès d’Edmond Maire et, dans la veine de la deuxième gauche, avait défendu vigoureusement l’idée d’une démocratie sociale " par le bas ", à travers notamment le concept de l’autogestion. Ce plaidoyer en faveur d’une démocratie intégrale n’est donc pas très surprenant, pas plus que l’appel à une réconciliation du socialisme et de la démocratie (même si le ton très engagé tranche singulièrement avec ses ouvrages plus " libéraux " des années 80, notamment la République du centre, publié avec Jacques Julliard et François Furet). Ce qui surprend davantage, c’est, à la fin du livre, la critique assez forte du processus de mondialisation et, en retour, la défense d’une renationalisation des démocraties. P. Rosanvallon explique en effet que la mondialisation a réduit les inégalités entre les nations, mais qu’elle les a ravivé à l’intérieur des États. La mondialisation a favorisé la constitution d’une élite mondiale, très en phase avec les évolutions économiques et culturelles du monde contemporain, au détriment d’un nouveau lumpen-prolétariat, touché de plein fouet par le chômage, dérouté par la nouvelle marche du monde et abandonné par les partis de gouvernement, de droite comme de gauche, acquis à la cause de la mondialisation libérale. " La mondialisation rapproche les nations en même temps qu’elle creuse partout, matériellement et psychologiquement, le fossé entre les classes. " (p. 411). Ce diagnostic est difficilement contestable, mais à l’heure où les nations européennes sont confrontées à une crise de leurs dettes souveraines, on peut se demander si la renationalisation est une solution crédible et souhaitable. Certes, la nation ne sert pas à " exorciser les difficultés de la construction pratique d’une société de semblables " par le rejet de ce qui est étranger, mais plutôt à donner corps au " peuple introuvable de la démocratie électorale " (p. 287-288). L’auteur renoue ici avec la conception de l’Etat-nation telle qu’elle s’est épanouie en Europe au sortir de la Révolution française, et qu’on avait sans doute un peu trop vite enterré. Il critique parallèlement l’incapacité de l’Europe à redistribuer les richesses par l’impôt et plus généralement à " faire société ". Mais si le scepticisme de Pierre Rosanvallon concernant le processus d’intégration européenne est sans doute justifié, on voit mal comment les nations européennes pourraient refonder l’égalité sans trouver un terrain d’entente et construire une Europe réellement politique#nf#

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