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La librairie du XXIe siècle a 20 ans! Entretien avec Maurice Olender
[mardi 10 novembre 2009]



Il y a vingt ans, en septembre 1989, l’historien Maurice Olender publie au même moment son livre, Les Langues du paradis, et les premiers titres de sa collection « La Librairie du XXe siècle » – devenue au passage du siècle « La Librairie du XXIe siècle », au Seuil.

Les ouvrages réunis forment une véritable "Librairie" tant la diversité des titres couvre tous les champs du savoir : la collection mêle récits et essais, sciences humaines, littérature, et livres politiques, croise toutes les disciplines, parce que c'est le plaisir de comprendre le monde qui l'anime, de plein pied dans le présent. Starobinski, Bonnefoy, Vernant, Farge, Detienne, Tabucchi, Agamben, Wachtel, Perec ou Celan s'y côtoient. Maurice Olender dit vouloir avant tout ouvrir un espace de créativité ; chaque publication est un livre de "demande", fruit d'une rencontre, d'une amitié souvent, entre le directeur de la collection et ses auteurs.

Dans cet entretien, Maurice Olender revient sur l'histoire de la collection qu'il a fondée, un projet "fondamentalement démocratique dans sa détermination - à la fois poétique et politique" ; il précise l'identité de ce projet, unique dans le champ éditorial, pour aborder plus généralement le désir de connaître, l'amour de l'écriture, ou l'avenir du livre.

Sommaire :

I- L'anniversaire, p.1

II- L'identité, p.6

III- Le futur, p.11

 


I- L’anniversaire

Nonfiction.fr- La collection que vous dirigez est née il y a 20 ans, en 1989. Pourriez-vous revenir sur les circonstances de cette naissance : les acteurs, les envies qui ont déterminé le projet, les conditions économiques, l’esprit du temps, les besoins auxquels répondaient la collection...?

Maurice Olender : Si elle est bien née en septembre 1989, cette collection existait depuis 1985 chez Hachette Littérature où je l’avais créée à la demande de Jean-Paul Enthoven, alors PDG de cette maison. De « Textes du XXe siècle » chez Hachette, la collection est devenue en 1989 « La Librairie du XXe siècle » au Seuil - puis en janvier 2001 « La Librairie du XXIe siècle ». Dès les premières années, on y lisait  Georges Perec, Jean-Pierre Vernant, J.-B. Pontalis, Nicole Loraux, Arlette Farge, Marcel Bénabou, Marc Augé, etc. Il y avait là, comme aujourd’hui, une même incitation à « penser », à « classer » autrement. Le premier  volume posthume de Perec ne s’intitule-t-il pas Penser/Classer ?

Mais on peut se demander pourquoi associer dans un même lieu des écrivains, des romanciers et des poètes , des auteurs qui ont renouvelé  les sciences humaines , des cinéastes, des musiciens   ?

Pour quoi faire ? Au lycée, à l’université, on nous tient un double discours : à la fois disciplinaire (séparant, avec un  soin illusoire, histoire, géographie, littérature, philosophie, biologie, art, sciences dites strictes et sciences humaines etc.) ; en même temps, on nous explique quel seule l’interdisciplinarité permet  d’approcher le monde, de l’analyser, de le comprendre, de se l’approprier, de le transformer en un « monde humain ». On nous assure même, à juste titre, que « séparer » l’histoire de la littérature, mais aussi de la psychologie, de la biologie, de la sociologie, écarter l’histoire politique de l’étude de la peinture et de celle de la musique, est la meilleure voie pour ne jamais rien entendre à ce que peut signifier un univers intégré – en chaque temps, en chaque lieu. Dans un registre différent, si on « sépare »  la tête du corps,  on se trouve dans un monde « disjoint ». Impossible dès lors de saisir l’importance d’une logique du sensible, d’une intelligence des émotions. Comprendre suppose à la fois de distinguer l’objectif du subjectif et de reconnaître le poids de leurs imbrications.

Le discours interdisciplinaire est valorisé en tant que tel. Mais lorsqu’on tente, ne fût-ce que modestement, de l’appliquer, on en  arrive à une pratique de l’interdisciplinarité qui, aujourd’hui, n’a d’existence semble-t-il que… rhétorique : tous en disent du bien, peu le pratiquent. Laboratoire d’interdisciplinarité, la revue Le Genre humain (Seuil) est une tentative expérimentale, lisible dans ses sommaires depuis plus d’un quart de siècle. Récemment, un des points privilégiés par l’Appel des « refondateur » aux collègues universitaires est d’accorder enfin tout son importance à « la place des disciplines et de l’interdisciplinarité dans les cursus universitaires » (Le Monde, 10 juillet 2009, p.17).



Sans réduire les pratiques interdisciplinaires à tel ou tel mode de la recherche, moins encore à une série de livres interconnectés, notons néanmoins ceci :  qui, parmi les historiens, anthropologues ou autres praticiens du comparatisme, lit aujourd’hui les ouvrages exploratoires de Henri Atlan – un savant dont l’œuvre s’appuie sur des compétences croisant sciences de la nature et sciences humaines ?  Qui classerait un livre de Jean-Pierre Vernant à côté d’un essai d’Yves Bonnefoy – alors que tant de points  rapprochent l’anthropologue de la Grèce ancienne du poète? Ils ont non seulement enseigné dans le même Collège de France,  mais ils ont pu faire aussi œuvre commune  dans le beau Dictionnaire des Mythologies publié chez Flammarion sous la direction d’Yves Bonnefoy et dont Vernant a été l’un des co-concepteurs .

Pourquoi ne pas inviter les lecteurs à entrevoir les liens dynamiques qui existent entre l’écriture d’Arlette Farge, historienne des archives, et l’usage que fait le dramaturge Jean-Claude Grumberg des archives dans Mon Père. Inventaire, ou même de rapprocher ces œuvres des questions de création esthétique soulevées par Pascal Dusapin, élève de Xenakis, dans ses cours au Collège de France? Dans cette collection, je tente de suivre les créateurs dans leurs associations, dans leurs logiques dynamiques et sensibles, sans les enfermer sous-verre, dans des grilles de lectures appliquées par « la tradition » qui n’est souvent qu’un autre terme pour désigner la commodité éditoriale s’inspirant du train-train académique.

Pour la partie « économique » de votre question (vous avez raison, l’économie est à comprendre dans l’ensemble culturel auquel elle participe), il s’agissait d’emblée, chez Hachette déjà, de proposer une pédagogie par l’esthétique : de donner envie de  découvrir en lisant…. traversant époques et disciplines, genres et rythmes d’écriture. Et de faire des livres, les plus beaux possibles, à des prix abordables.

Nonfiction.fr- L’idée d’une « culture » tous azimuts semble orienter votre collection.

Maurice Olender : Le projet de cette collection est fondamentalement démocratique dans sa détermination – à la fois poétique et politique. À l’image du  Festival d’Avignon de Jean Vilar, de son Théâtre national populaire : entre disponibilité offerte à tous et exigence de soi. Serait-ce lié à ma première formation ? Le désir de connaître, la soif des arts et de la philosophie ont été sans doute plus nourris par le théâtre, en écoutant de la musique ancienne et contemporaine, que par le cursus scolaire. Avant d’être chercheur et enseignant à l’École des hautes études en sciences sociales , j’étais un adolescent (presque) sans école. Peut-être de telles carences préservent-elles des routines du savoir – de la moulinette qui sans aucun doute apporte une formation nécessaire mais peut aussi briser des élans vers ce qui, dans le désir de découverte et de connaissance, échappe toujours – et relance ainsi sans fin le désir d’apprendre. Dans l’exercice des savoirs, la rigueur résulte souvent d’une exigence multiple, de la reconnaissance de formes de raison diverses où le rationnel épaule le sensible et réciproquement. Or, ce qu’on entend par « culture », faite de science autant que de littérature, d’art, de cinéma, de musique, de politique, d’histoire, de poétique, n’est-ce pas précisément ce qui construit du sens plausible ? ce qui rend visibles des liens entre des domaines éloignés, proposant des significations multiples, transversales à l’ensemble des savoirs et des techniques, offert à chaque époque à ceux qui ont, ou se donnent, les moyens d’y accéder ? Il suffit de regarder autour de soi : bien souvent, ceux qui en ont aisément les moyens n’y accèdent pas toujours plus, ni mieux, que ceux qui s’en inventent les moyens malgré toutes les peines de l’existence quotidienne? Nos démocraties, en voie de fragilisation par l’augmentation constante de « déclassés » en tous domaines, y compris culturels, devraient mieux prendre conscience  de ce problème majeur – car, sans électrices, sans électeurs, pas de démocratie…ou alors des consultations conduisant à des choix qui mettent fin à la démocratie – il y en a des exemples célèbres au XXè siècle.



Si pour « la culture », on a eu raison de rappeler qu’elle n’est pas une potion magique contre la « barbarie », le mépris de l’école, de la formation, de l’apprentissage, de la créativité dans les sciences et les arts, ne peuvent conduire qu’à des périls. A l’ére démocratique, l’exercice de la culture offre un espace nécessaire de projection dans l’avenir ; un lieu où pourrait s’associer « rigueur » et « délassement ».

Voilà ce dont rêvent peut-être les livres, et leurs auteurs qu’on peut imaginer hantés les pages des volumes désertés : être lus par des amateurs pour qui le laisser-aller s’identifie à de la rigueur. Des lecteurs qui ont le cœur qui bat, la tête qui bouillonne, en découvrant de nouveaux problèmes qui éclairent leurs jours et leurs nuits sans leur apporter pour autant une réponse à chaque question. Ce qui serait une lecture créatrice, tant il est souhaitable qu’un livre ait toujours au moins deux faces : celle de l’auteur et celle de la lectrice/du lecteur. Or la seconde face n’est pas moins créatrice que la première… d’où le rôle essentiel des libraires quand ils s’inventent le temps de laisser s’exprimer leur créativité faite de rangements, de classements, tout autant que de dé-rangements, bref du Penser/Classer auquel incite le volume devenu un classique de Georges Perec.

Faut-il insister sur l’esthétique du texte et de la page, sur sa lisibilité, soit-elle numérique ou sur papier ? rappeler l’importance capitale des préparateurs, des correcteurs de texte – ces oubliés de l’histoire de la culture écrite depuis la Renaissance  comme le rappelle Anthony Grafton? Et souligner une fois de plus l’importance du sensible, pour induire de l’intelligible, dès lors qu’il est convenu que la culture et les livres seraient à classer au registre de l’abstraction cérébrale? Je me souviens de Claude Lévi-Strauss, préfaçant en 1950 Sociologie et anthropologie  de Marcel Mauss. Il évoquait les propos de Malebranche lors de sa première lecture de Descartes pour dire comment lui, Lévi Strauss, avait lu l’Essai sur le don de Mauss : « le coeur battant, la tête bouillonnante, et l’esprit envahi d’une certitude encore indéfinissable, mais impérieuse, d’assister à un événement décisif de l’évolution scientifique ».



Nonfiction.fr- À quelles évolutions a fait face la collection ? La définiriez-vous aujourd’hui de la même façon qu’il y a 20 ans ? Si vous en avez rencontré, à quels obstacles avez-vous eu à faire, qui ont modifié le sens de votre projet initial ?

Maurice Olender : « La Librairie du XXIe siècle » est d’abord une collection d’auteurs  sans prédestination – ni destin clos. Je suis sans doute plus auteur qu’éditeur. Aussi, presque tous les volumes de cette collection (y compris en quelque sorte les posthumes : Perec, Celan, Bachmann, Elias, Borges, Calvino) sont des  livres de « demande » (y compris donc aux ayants droit). Je connais les auteurs, souvent des collègues, des amis, tant en France que dans d’autres pays, à qui je propose de faire un livre : ce n’est pas tant le sujet abordé qui m’importe que la manière de le traiter : le regard posé sur un thème, un objet, une problématique… Ainsi Marc Augé  a pu écrire pour la collection Un ethnologue dans le métro (à deux reprises, à vingt ans de distance, en revisitant le thème) et un roman publié cet automne, à la rentrée littéraire de 2009. La créativité polyphonique, évoquée il y a un instant, peut donc traverser l’œuvre d’un même auteur. Ainsi, quand l’historienne Arlette Farge écrit, entre théâtre et archives, La Nuit blanche ; quand Lydia Flem écrit un récit sidérant, Panique, ou encore quand le poète Yves Bonnefoy écrit son dernier livre dans une merveilleuse prose : Notre besoin de Rimbaud.

Autrement dit, si (car telle était votre question) le projet initial s’est sans aucun doute transformé, profondément même, c’est pour s’affirmer,  plus encore, assumant l’imprévisible des rencontres. En créant la collection je ne  pouvais pas savoir qu’un jour, grâce à un collègue et ami à l’École des hautes études en sciences sociales, l’ethnologue Isac Chiva, je ferai la rencontre d’Eric Celan et de Bertrand Badiou, traducteur et  éditeur des œuvres de Celan, et que, de cette rencontre, naîtrait l’œuvre, en bilingue (poésie) ou uniquement en français (prose et correspondances) de Paul Celan… Je ne savais pas plus que grâce à François Vitrani, directeur de la Maison de l’Amérique latine, on lira bientôt dans la collection les Poèmes humains, suivi de l’Espagne, écarte de moi ce calice, de Cesar Vallejo, poète péruvien mort à Paris en 1938 (l’un des plus importants de la langue espagnole), présenté et traduit par François Maspero – en édition bilingue. Or, François Maspero, le traducteur, est le même que François Maspero, l’éditeur devenu  romancier – et son dernier récit (Des Saisons au bord de la mer) se trouve dans  « La Librairie du XXIe siècle », comme ses prochains livres, du moins je le souhaite : l’occasion d’annoncer que cet automne, il y aura une exposition « François Maspero et les paysages humains », à la Maison des Passages, à Lyon. Ou encore, comment aurais-je pu deviner que Lydia Flem, connue d’abord pour ses volumes sur la vie quotidienne de Freud, livres qui ont intéressé les historiens de la vie matérielle et des gestes quotidiens, allait un jour publier des livres dont l’un des thèmes majeurs serait « les choses du  quotidien » mobilisées par les liens entre générations : cela se retrouve dans sa trilogie (2004, 2006 et 2009), mais tout autant dans La voix des amants, un ouvrage qui s’appuie sur des livrets d’opéra ?



On le voit, le choix d’un corpus ne dit pas tout de ce qu’un auteur en fait.  Ainsi, Jean Starobinski, dans Les Enchanteresses à l’opéra, propose un livre (avec des dessins de Karl-Ernst Herrmann) sur les imbrications romantiques entre le sacré  et le politique au XIXe siècle. Tant Jean Starobinski que Lydia Flem se servent (dans leurs livres qui ne sont donc pas uniquement à penser et à classer en musicologie)  des aventures d’amour à l’opéra  comme de livrets mythiques. Peut-être comme Jean-Pierre Vernant quand il lit des mythes anciens pour raconter les rapports de pouvoir entre masculin/féminin, les tensions « parents/ enfants » entre les générations de dieux ? 


Autrement dit à votre deuxième question (« définiriez-vous aujourd’hui la collection de la même façon qu’il y a 20 ans ? »), je réponds à la fois par oui et par non : tout à changé dans cette collection depuis ses débuts, mais tout est devenu encore plus comme j’aurais pu (mais sans doute pas osé) le souhaiter. Ainsi, je ne pouvais pas deviner qu’un jour Luc Dardenne y publierait ses carnets intimes liés à son travail quotidien… et, Nathan Wachtel, ses enquêtes sur la généalogie de tel ou tel aspect des totalitarismes modernes en fouillant dans les archives des Inquisitions.

Nonfiction.fr- Quelle est l’évolution des ventes depuis 20 ans ?

Maurice Olender : D’éminents professionnels de l’édition, dont  je ne fais pas partie, m’ont souvent dit que « faire parler » les chiffres,  pour l’édition de livres de fonds, est avant tout affaire de ventriloque – suivant les façons de faire peser les dépenses, on peut modifier plus d’une valence. Mieux vaut rester modeste, en vous livrant le peu que je sais – quelques faits chiffrés.

Pour les quelques cent cinquante titres publiés dans cette collection, un peu plus de 30 % se vendent entre 2 000 et 5 000 exemplaires.  Les moins de mille exemplaires se trouvent plus ou moins sous la barre des 10 %. Ce qui a pu surprendre certains observateurs attentifs, c’est que près de 30 %  se situe au-dessus de 5 000 exemplaires –  plus précisément entre 5 000 et 30 000 exemplaires, avec deux pics : 53 000 pour Comment j’ai vidé la maison de mes parents de Lydia Flem et 150 000 pour L’Univers, les dieux, les hommes de Jean-Pierre Vernant – dont plus de 80.000 en grand format et 70.000 en Points Essais. Ceci donc, sans évoquer les titres que j’ai édités hors collection…

Nonfiction.fr- Allez-vous marquer l’anniversaire de la collection par des événements particuliers ?

Maurice Olender : Il y a déjà eu et il y aura beaucoup d’auteurs présents en librairie partout en France mais aussi en Suisse, en Belgique, au Québec, comme cela a souvent été le cas au cours des vingt dernières années. Chaque livre de cette collection en appelle d’autres, chaque auteur  invite à en découvrir d’autres. Aussi, des libraires, accueillant tel ou telle  auteur(e), privilégient la mise en jeu de leur propre créativité, choisissant, de manière inattendue pour leurs lecteurs, d’associer des titres et des œuvres qui résonnent entre elles. Il vaut la peine de remarquer que chaque « raison » singulière, de chaque libraire, apporte alors un éclairage différent essentiel sur l’ensemble des titres de la collection – dans la mesure où le libraire peut penser/classer, donc inventer des liens inédits entre auteurs et lecteurs. Ainsi, lors de la publication du livre très attendu (à l’étranger également) de Michelle Perrot, Histoire de chambres, des libraires ont choisi d’attirer l’attention sur les deux titres d’Olivier Rolin où il est question de chambres d’hôtel… – Rolin cité par Michelle Perrot, comme le sont notamment les chambres de Proust, Perec, Bazac, George Sand…



Enfin, puisque vous m’interrogez à propos des vingt ans de cette « Librairie », vous ne serez pas surpris de découvrir, aux côtés d’auteurs devenus des classiques aujourd’hui, de jeunes auteurs à peine trentenaires. Ainsi, croisant Starobinski, Bonnefoy, Vernant, Farge, Detienne, Atlan, Tabucchi, Deguy, Agamben, Wachtel,… sans oublier Perec, Celan ou le romancier Daniele Del Giudice dont le prochain récit sortira début 2010, on trouvera cet automne un jeune ethnologue, Julien Bonhomme, directeur adjoint  du département de la recherche et de l’enseignement au Musée du quai Branly. Son livre, Les voleurs de sexe, analyse les mécanismes, non plus de La rumeur d’Orléans (1969), le livre d’Edgar Morin, mais d’une rumeur africaine disant qu’au Gabon, au début des années 2000, des « sorciers » ont fait disparaître des organes génitaux d’inconnus dans la rue. On trouvera aussi Camille de Toledo, romancier et essayiste,  dont le premier livre a  incarné la marque d’une nouvelle generation : Archimondain jolipunk. Ou encore les prochains livres de Daniel Heller-Roazen en cours de traduction – qui a déjà publié un ouvrage, Sur L’Oubli des langues dans la collection.


II- L’identité

Nonfiction.fr- En quoi le titre de la collection détermine-t-il l’axe éditorial ? D’abord, en quoi le modèle de la librairie vous inspire-t-il ? Ensuite, avec le regard sur le XXIe siècle, l’idée consiste-t-elle à représenter de façon globale ce qui s’écrit et se pense actuellement ? d’éclairer la nature de l’époque ? d’anticiper sur des idées futures ? 

Maurice Olender : Le titre de la collection  se décline en deux parties : « La Librairie » et  le « XXIe siècle ». Pour la première partie, bien sûr que le lieu et le métier qu’ils supposent, la librairie et le ou la libraire, en sont l’inspiration première. La librairie d’aujourd’hui mais aussi celle de Montaigne. À un mensuel des libraires , qui m’a posé récemment la question du lien entre la librairie actuelle et celle de jadis, je rappelais que jusqu’au XVIIe siècle, « la librairie » est ce que nous désignons aujourd’hui par « bibliothèque » – d’où « la Librairie de Montaigne ». Mais dès le XVIe siècle, la « librairie » signifie déjà « le commerce des livres » – en anglais, ces mots ont eu une autre histoire puisque Library désigne la bibliothèque, distincte du Bookshop… Il y a des liens historiques, et sémantiques, entre monnaie, lecture et démocratie. Dans le mot « librairie » j’aime l’espace d’échange offert à tous : un commerce où les mots et les monnaies circulent, créant du sens humain.

La seconde partie du titre de la collection souligne une tension : entre la nécessité et la difficulté d’être contemporain de son propre présent. Comment savoir ? Chaque époque est anachronique, semble vivre à côté de son présent comme on peut être « à côté de la plaque ».  Les valeurs d’un temps demeurent longtemps celles des générations précédentes – voilà peut être pourquoi être « réactionnaire », être en « réaction » contre son présent, se méfier des risques du présent, d’un avenir nécessairement  incertain, est tellement plus rassurant… Mais est-ce vraiment si rassurant de se réconforter à n’importe quel prix – y compris en s’aveuglant sur le présent ? Précisons : une telle attitude, rêvant d’un passé meilleur, n’a rien  à voir avec l’âge. Certains sont « vieux » à vingt ans ; d’autres sont « jeunes » alors même qu’ils ont déjà quatre fois vingt ans : Jean Starobinski (né en 1920), Yves Bonnefoy (né en 1923) ou la romancière Dominique Rolin (née en 1913) et , avant de nous quitter, Jean-Pierre Vernant (1914-2007), demeurent fondamentalement des jeunes gens parce qu’ils ont leurs regards tournés vers de l’après- demain. Ceux qui à trente ou à quarante ans vivent le regard dans leur rétroviseur sont vieux.



Voici ma réponse. Le titre de cette collection, son aspect modeste et indicatif (publier des livres du siècle présent, du XXIe siècle) recouvre peut être autre chose : tenter de ne publier que des auteur(e)s qui seraient de leur temps, des auteur(e)s dont l’œuvre aiguiserait une tension contemporaine avec leur propre présent. À chaque époque, de nombreux auteurs font une œuvre qui a déjà cinquante ou cent ans d’âge. En sciences humaines, comme en littérature, ce n’est un secret pour personne, les auteurs qui innovent ne sont pas nécessairement ceux qui sont le plus lus. Ainsi, en matière d’analyses de mythe et de société, Claude Levi-Strauss, qui a fait une œuvre qui reste à découvrir, a été moins lu que Mircea Eliade dont les ouvrages demeurent marqués par les analyses des savants romantiques du XIXe siècle. Bien sûr que tous sont à lire, et à redécouvrir : n’empêche qu’Eliade (1907 -1986) est un homme dont les valeurs intellectuelles, poétiques et politiques, ont été celles du XIXe siècle.

Quant à anticiper , dites vous, « sur des idées futures ». Je n’en sais rien. Lorsque Milad Doueihi écrit en 2008 sa Grande conversion numérique , cette anthropologie du numérique permet de nous projeter dans le futur. Pour l’heure, le présent, qui porte en soi sa dose de passé autant que ses visions d’avenir, me paraît suffisamment vaste pour nos explorations.


Nonfiction.fr- Publiant à la fois des essais et de la littérature, comment définir l’identité de la collection ? En quoi cette double caractéristique nourrit la collection ? Quel sens donner à cette double appartenance ? Quelle conception du savoir sous-tend-elle ?

Maurice Olender : Méfions-nous des identités. Regardez ce qu’on en fait aujourd’hui : on réinvente des ethnies, des « races », toutes sortes de « visions de l’esprit » à la mode au XIXe siècle qui entravent les mouvements de l’histoire en ce XXIe siècle naissant. Cette « Librairie » est une sorte d’OVNI paradoxal : collection, aux dires des libraires, « parfaitement identifiée » qui, en même temps, échappe aux classifications convenues. Quand on pourrait l’imaginer « installée », on y découvre des auteurs qui commencent à peine leur œuvre comme Camille de Toledo ou Daniel Heller-Roazen. Veut-on l’enfermer dans une typologie  commode (littérature ou sciences humaines, essais ou romans), « La Librairie » demande encore et toujours à chacune et chacun de prendre le temps du jeu – c’est à dire aussi de la recherche de soi et de l’autre. Il ne faut jamais oublier que sans espace de jeu il n’y a pas de connaissance ni de fiction – pas de science non plus sans exercice ludique.  Cette collection se veut espace de jeu pour les auteurs, les libraires, les lectrices et les lecteurs. C’est vrai que « penser et classer » cela prend du temps et que le temps aujourd’hui craque sous le poids de représentations passives, comme une sorte de manque qui se généralise. Pourtant, on n’a jamais eu autant de « temps » que dans nos sociétés débordées où tous courent vers on ne sait où, de plus en plus vite, comme pour fuir ce qui, du présent, donne lieu (notamment) à la pose requise par un moment de lecture. Alain Fleischer est commissaire d’une exposition intitulée « Choses lues, choses vues », qui s’ouvrira le 23 octobre 2009 à la vieille Bibliothèque Nationale à Paris, rue de Richelieu 58, dans la superbe Salle Labrouste. Or que fait-il ? Fleischer a voulu filmer une centaine de lectrices et de lecteurs, leur demandant de choisir un lieu précis (chez eux ou ailleurs), un passage d’un livre à lire durant 6 ou 7 minutes. Pourquoi ? parce que toute lecture suppose non seulement du texte, mais un temps et un espace de lecture. On lit dans un lieu : en métro, au lit ou sur un banc public. Ce temps de lecture, six ou sept minutes, peut suffire à bouleverser une existence – comme la rencontre d’un visage inconnu peut donner lieu à la transformation d’une vie.



« Double appartenance » dites vous. Et bien plus encore – double ne suffit sans doute pas. Je ne vous cache pas qu’avec tant d’autres  je serais tenté de penser que si on ne devait avoir qu’une ou deux vies, en une seule existence, ce ne serait pas assez : voyez Alain Fleischer, auteur d’essais, photographe, cinéaste, romancier, plasticien, fondateur d’une grande institution (Le Fresnoy. Studio national des Arts contemporains). N’est-ce pas un bel exemple de polymorphie sans perversité ?

Vous posez encore la question difficile de « la conception du savoir » que suppose cette collection. J’aimerais tant savoir de quoi il retourne… Peut-être vaudrait-il mieux poser cette question aux auteurs de la collection – aux libraires, aux lectrices et aux lecteurs. Ne serait-ce pas une belle enquête à faire, inédite à tous égards ? Comment dire ce que signifie une « conception du savoir » ? Le peu que je sais, j’ai tenté de le formuler, notamment dans les cinquante pages qui ouvre le catalogue de la collection, un volume de plus de 200 pages offert en librairie…

Ce dont je peux vous assurer, c’est que je n’ai rien inventé. Cette collection est d’abord un lieu de créativité pour des auteurs qui s’y retrouvent.  Mon unique rôle se limiterait en cette manière, sans doute un peu singulière, d’imaginer ces rencontres entre livres. Si certains se demandent pourquoi des auteur(e)s, participant à des formes de créativité différentes, poètes et scientifiques, se retrouvent en un même lieu, peut-être là encore faudrait-il leur poser la question. Et quand, au cours d’une conférence , on a pu entendre le musicien Pascal Dusapin, le poète Yves Bonnefoy et l’écrivaine et psychanalyste Lydia Flem « concerter » (sans s’être pour autant concertés) à trois voix,  cette « musique » aurait pu sans doute éclairer quelques aspects de cette « conception du savoir ». Peut-être correspond-elle à un de ces rêves anciens, toujours renouvelés depuis la Renaissance, d’une recherche concrète, pratique, d’un lieu géométrique des arts, des sciences et des savoirs ; dans ses livres, Milad Doueihi montre combien il y est question non du passé, mais d’avenir, du moins pour ce qui se passe entre les travées du numérique. Tel sera aussi la chance du livre, de l’écriture et de ses histoires à venir.



À ce propos permettez une incise – hors collection . En 2008, comme à l’automne 2009 et encore à l’automne 2010, j’édite au Seuil les écrits mystiques du fondateur de Saint-Sulpice, Jean-Jacques Olier (1608-1657) : personne ne les a lus avant cette première publication mondiale qui a lieu grâce à une jeune chercheuse, franco-italienne, Mariel Mazzocco, encouragée par Jacques Le Brun qui a préfacé le volume déjà paru.

Un jour on saura que les œuvres longtemps occultées d’Olier sont à lire comme celles des grands maîtres de la mystique chrétienne, tels Eckhart, Tauler, Ruusbroec, Thérèse d’Avila, Jean de la Croix… Un mystique, inscrivant son expérience de l’amour, de la perte, dans une langue française qui reste entièrement à découvrir.

Pourtant cette publication est passée inaperçue – un scoop invisible ! Mais de tels écrits, qui ont attendu 350 ans, à l’ombre de Saint-Sulpice, peuvent attendre encore un an ou deux.  Quelques auteurs mystiques, étudiés par Michel de Certeau, préciseraient sans doute ici que leur œuvre reste longtemps en suspens. Qu’elle réside dans l’« obscure » (ce que Paul Celan aussi revendique pour sa poésie) et nécessite du temps pour être décelée. Ce temps lent, où la mystique retrouve les exigences de l’érotique, évoque peut-être aussi la durée nécessaire à la découverte de lectures inédites – et je ne suis pas fâché que le numérique élargisse généreusement le temps des lecteurs.

Nonfiction.fr- À quel public s’adresse « La librairie du XXIe siècle » ?

Maurice Olender : Sans doute à des publics « dits » cultivés, universitaires – mais il n’est pas impossible (quelle enquête pourrait le vérifier ?) qu’aujourd’hui il y ait autant sinon plus même de lecteurs curieux en dehors des enceintes universitaires. Qui lit Borges – le superbe Cours de Littérature anglaise demeuré inédit jusqu’en 2006 ? Le lit-on plus en dedans ou en dehors des espaces universitaires ? « La Librairie du XXIe siècle » s’adresse aujourd’hui à tous lecteurs curieux d’aventures, les partageant fiévreusement avec d’autres. Quand j’ai lu le manuscrit du Pur amour de Jacques Le Brun, je téléphonais à des amis pour leur en lire des fragments – ce que je viens de faire en ce début d’été avec un volume tout autre,  le prochain livre de Camille de Toledo Le Hêtre et le bouleau. Essai sur la tristesse européenne.



Nonfiction.fr- Comment s’effectue le choix des titres, la rencontre avec les auteurs ?

Maurice Olender : Le sujet du livre n’est pas privilégié, c’est le regard porté sur un thème qui l’est. Ainsi, Marc Augé, plutôt que deux livres sur les pérégrinations d’un ethnologue dans le métro – le second vingt ans après, en 2008, revisitant le premier – aurait pu proposer de réfléchir aux rôles et aux fonctions sociales du Tour de France… Il y donc d’abord un choix d’auteur et quand Jean Starobinski publiait dans la collection son livre sur un couple sémantique, Action et Réaction , je ne savais pas qu’il me proposerait ensuite un ouvrage sur Les enchanteresses à l’opéra. La rencontre avec les auteurs se déroule comme toute rencontre : soit par les lieux communs du travail (dans ce milieu, les colloques sont fréquents), mais aussi, quand je lis un auteur (quelquefois un article de quelques pages à peine), je peux lui faire une demande : cela a été le cas pour Patrice Loraux, David Shulman, Anthony Grafton, Daniel Heller-Roazen, Milad Doueihi ou  Michel Pastoureau qui a alors publié son Histoire de Rayures. J’aurais rêvé de publier tous les livres de Jacques Rancière, Charles Malamoud, Nathan Wachtel ou Jacques Le Brun – comme  je suis heureux d’accueillir l’ensemble de l’œuvre romanseque de Daniele Del Giudice, et sans doute un jour la suite des carnets de Luc Dardenne.

Nonfiction.fr- Comment concevez-vous votre collection au sein de l’édition internationale ? Beaucoup de vos titres sont-ils traduits à l’étranger, et inversement quelle place donnez-vous aux auteurs étrangers ?

Maurice Olender : Vous avez raison de le souligner, la réception de cette collection est internationale. Tant pour les auteurs de langue française, souvent traduits un peu partout, que pour les livres qui s’y trouvent traduits en français : un peu plus d’un quart des titres publiés dans la collection sont des traductions – ce qui n’est pas assez.

L’excellent service des droits étrangers du Seuil m’a fait savoir qu’il existe aujourd’hui environ 500 traductions des volumes de « La Librairie », en une trentaine de langues. Un tel rayonnement international de la collection ne peut se comprendre que par la qualité et l’intérêt de ces livres signés par leurs auteurs. Ici, nul coup de baguette magique.

Insistons sur un point : certains livres écrits en italien, en anglais notamment, sont publiés d’abord dans la collection qui en détient les droits mondiaux – y compris pour la langue de l’original. Après tout, pour un auteur, la collection lui assure alors une publication au moins dans deux langues : celle où le livre a été écrit et la traduction française.

Grâce aux auteurs qui s’y trouvent, cette « Librairie du XXIème siècle » est devenu un lieu  interdisciplinaire, à la fois poétique et politique. Une sorte d’îlot international.



III- Le futur

Nonfiction.fr- Sur quels titres travaillez-vous, qui sortent prochainement ? Avec qui aimeriez-vous travailler, à nouveau ou pour une première collaboration ? Quels sont les auteurs qui « montent » ?

Maurice Olender
 : Lorsqu’on regarde les titres parus, les libraires font observer justement que les livres de cette collection deviennent vite (sans même  « passer en poche ») des ouvrages de fonds. Posés sur une table, les livres circulent comme des titres récents – que ce soit les neuf titres de Perec, les Tabucchi, les Vernant, les Pastoureau ou les livres d’Arlette Farge, de Nadine Fresco, de Marcel Gauchet, d’Olivier Rolin ou de Lydia Flem. Ces volumes n’ont pas vieilli alors que le public lui s’est rajeuni. Rancière, Dusapin, Wachtel, Damisch ou encore les livres d’Henri Atlan ou d’Yves Bonnefoy : de tels titres construisent un fonds qui ne prend pas l’eau. Ce sont des textes d’auteurs qui demeurent contemporains de leurs lecteurs.

Quant aux prochains livres, outre ceux déjà signalés de Toledo et de Bonhomme, les inédits mystiques du XVIIe siècle d’Olier, le fondateur de Saint-Sulpice (hors collection), il y a à la rentrée de septembre, associée au vingt ans de la collection, le livre de Michelle Perrot – Histoire de chambres. Si c’est une des grandes historiennes d’aujourd’hui, et si ses chambres (celle du Roi, celle de l’enfant, celle que Sartre et Simone de Beauvoir n’ont jamais partagée, celles des ouvrières au xixe siècle, les cellules des prisonniers) sont prises sous le regard de l’histoire, les chambres d’écrivain y sont également très présentes. Sort également le roman annoncé de Marc Augé – une étrange quête des origines, une jeune fille qui drague un professeur à la retraite, où l’érotique naît de la pudeur. Ensuite, en janvier 2010, un livre de Daniel Heller-Roazen où ce jeune trentenaire, professeur à Princeton, fait une histoire de la piraterie, une généalogie, à la fois historique, juridique et philosophique, du « pirate », ce prototype de l’« ennemi de l’humanité ». Et un ouvrage de Vincent Peillon : l’homme politique, ici historien de la philosophie, analyse les imbrications entre les pôles religieux, politiques et laïcs aux sources de la République. Sont également publiés La « race » chez Nietzsche du philosophe Marc de Launay ; le nouveau roman de Daniele Del Giudice, Orizzonte mobile, traduit par Jean-Paul Manganaro. Suivront la correspondance entre Ingeborg Bachmann et Paul Celan, traduit par Bertrand Badiou, les prochains livres de Hubert Damisch, Philippe Borgeaud, Jean-Claude Grumberg, Sabina Loriga, Jérôme Prieur, Jean Starobinski…

Nonfiction.fr- Que pensez-vous du livre numérique ? Comment concevez-vous plus généralement l’avenir du livre ?

Maurice Olender : Le numérique constitue une réserve quasi infinie de lectures, d’images et de sons pour tous. On a beau souligner les dangers politiques du numérique (censures, piratage, traçage, etc.), et il ne faut pas les gommer, je ne peux m’empêcher de penser à la chance qu’offrent de plus en plus ces réseaux de partage des savoirs, de découverte et d’invention… Quant aux éditeurs, jeunes ou moins jeunes, comme le disait Christian Bourgois, ils ont de la peine (lui même reconnaissait avoir cette difficulté) à se projeter dans l’avenir à l’écart de la galaxie Gutemberg. Sans doute, les éditeurs continuent-ils  probablement à se poser, de manière anachronique, des problèmes liés aux techniques du passé pour tenter de trouver des solutions plausibles liées à des supports d’après-demain. Ne me demandez pas de solutions – je les sais moins que d’autres,  je pense à mon ami Milad Doueihi, aux responsables de votre site, ceux de Mediapart, etc.  Néanmoins,  n’importe quel amateur avisé peut faire observer que le monde du numérique est labile, en mouvement perpétuel. Vouloir le penser en termes de clôture, de fixité, parfaitement maîtrisable, ne peut sans doute conduire qu’à des contresens, tant techniques que financiers.



Pour nous, ce qui importe c’est d’entrevoir que le numérique marque une nouvelle étape dans l’alphabétisation, donc la démocratisation (toujours incertaine) de la planète. Il y a un lien entre « alphabet », « monnaie » et « démocratie » :  le numérique ne les articule-t-il pas en un lieu de compétence qui peut aussi être un espace de créativité ludique ? Pourquoi ne pas voir se dessiner de multiples avenirs numériques, entre payant et gratuit, où l’on créera des modèles alternatifs porteurs d’inventions inédites, tant culturelles qu’ économiques ?

Tardivement, les éditeurs semblent enfin sortir de leur torpeur. Le jour où les catalogues de fonds seront entièrement disponibles,  où les éditeurs seront en mesure de fournir le livre demandé à l’unité… ces unités feront des millions d’exemplaires. Et les sites des librairies indépendantes d’aujourd’hui et de demain, sans doute alors associés y compris avec de modestes librairies, sauront  par leur offre inciter à un choix singulier, trouveront leur place aux côtés des grandes plates-formes – même si ces enseignes anonymes aiment (et pour cause) emprunter les noms de quelque figure mythique grecque…

Personne ne pourra supprimer l’artisanat qui gouverne l’établissement d’un texte. Quel qu’il soit. Ni l’usage alphabétique des SMS ou plus récemment de ces  gazoullis nommés tweets (dont twitter est l’outil). Pas plus qu’on ne pourra gommer  la créativité liée au livre qui suppose le travail si minutieux  des correcteurs de textes, ces oubliés de l’histoire de la culture en Occident depuis la Renaissance (sans eux il n’y aurait  pas de livre, ni sur écran, ni sur papier), ni non plus destituer l’éditeur de sa structure artisanale, ni le libraire de sa librairie. Sans écriture, lue et relue par les correcteurs,  il n’y a plus de grammaire ni de syntaxe quelle qu’elle soit, ni de lieu commun permettant de la lecture – pas plus que sans valeur partagée il ne peut y avoir de sociabilité.

Entre lire à l’écran  et tourner les pages d’un livre, il y aura toujours un espace suffisant pour que l’une de ces pratiques cohabite avec l’autre – voire l’une dynamisant l’autre. Les catastrophistes de tous bords imaginent toujours le pire qui, sans être exclu, ne peut jamais devenir un programme d’avenir. Ils oublient que l’être humain, fondamentalement mobile, multivoque, adore découvrir ce qui lui échappe… Peut-être  désire-t-on autant cumuler les approches, creuser les écarts que les combler ? Les diverses formes de créativité humaine suivent souvent des traverses inattendues : entre maîtrise et lâcher prise, entre rêves de grand écart et réalisations  de projets adéquats.


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On trouve en librairie le catalogue de la collection, un volume de 210 pages  réunissant les textes présentant les 143 premiers livres, leurs auteurs et un index intitulé « D’un livre à l’autre », proposant de nombreux repères transversaux et en ouverture, un entretien avec Maurice Olender. Par ailleurs, Le cabinet d’amateur, un roman de Georges  Perec, est offert, en collector édité à l’occasion des vingt  ans de « La Librairie du XXIe siècle ».

 

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1 commentaire

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alouette

12/11/09 14:45
Voilà un bel entretien qui permet de se glisser dans les coulisses d'un passionnant projet éditorial. Un éditeur créateur qui brise les frontières entre les disciplines et démocratise la culture, ça se fête !

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