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Critique à nonfiction.fr

La phrase

Il vaut mieux que ce soit le corps français traditionnel qui se sente responsable de l'accueil de tous nos compatriotes.

Gérard Longuet, à propos de l'éventuelle nomination de Malek Boutih à la tête de la Halde, 10 mars 2010.

Les idées sur le Web

Bruegel
Un groupe européen qui étudie l'économie internationale
L'Inquisition fut-elle l'antichambre du totalitarisme ?
[jeudi 19 mars 2009 - 05:00]
Histoire
Couverture ouvrage
La logique des bûchers
Nathan Wachtel
Éditeur : Seuil
325 pages / 21 € sur
Résumé : Une enquête historique dont la thèse fait problème. Limites de la micro-histoire et vertiges de l’analogie.
Page  1  2  3  4  5 

Un dyptique: La Foi du souvenir / La logique des bûchers

Nathan Wachtel, historien et anthropologue, professeur au Collège de France, s'est fait connaître avec le sublime essai d'ethno-histoire La Vision des vaincus . Il y faisait le récit du choc de la conquête hispanique au XVIe siècle, mais du point de vue des indigènes, en partant de la documentation laissée par ceux-ci. Familier de l'histoire régressive, pionnier de l'histoire orale, attaché à retisser le lien entre présent et passé, il dit vouloir « scruter l'histoire à l'envers » et restituer les itinéraires individuels autant que les mémoires collectives. Dans La Foi du souvenir , il parcourait ainsi les archives inquisitoriales espagnoles et portugaises du XVIIe siècle, à la recherche de l'identité complexe des marranes, ces juifs convertis au christianisme. Partant du principe que ces « nouveaux-chrétiens » judaïsants « incarnent une Amérique souterraine », Wachtel disait « opérer un renversement des perspectives, ou déplacement du regard, en tentant de saisir sous ses divers aspects la face cachée, clandestine, de la société créole ». « En ce sens, après La Vision des vaincus et Le Retour des ancêtres, ce livre sur La Foi du souvenir form[ait] le dernier volet d'une trilogie dont le fil conducteur serait celui d'une 'histoire souterraine' des Amériques, entre mémoire et oubli » . Huit ans plus tard, on peut parler de quadrilogie, puisque La logique des bûchers constitue clairement un dyptique avec La foi du souvenir. Dans le premier volet, Wachtel écrivait une série de portraits, la biographie d'une dizaine de « nouveaux-chrétiens » ibériques persécutés. Il rendait ainsi compte de la signification complexe du marranisme et de son ampleur internationale.

Dans le second volet, Wachtel focalise davantage son analyse sur les techniques de l'Inquisition, sur le fonctionnement si particulier de cet appareil répressif. On ne peut qu'envier le passionnant travail d'historien que permettent les archives du Tribunal inquisitorial de Lisbonne, dans la première moitié du XVIIIe siècle. A partir d'une centaine de procès, Wachtel dresse les généalogies des inculpés, livre la substance de leurs aveux et démonte les pratiques et procédures de l'Inquisition. Son travail de micro-histoire vise à reconstituer les réseaux familiaux ainsi que les parcours des individus : « A travers l’analyse micro-historique de différents procès, en nombre certes limité mais choisis pour leur complémentarité, nous tenterons de reconstituer les relations qui unissaient entre eux les membres des réseaux marranes, en nous conformant en somme à la démarche des Inquisiteurs eux-mêmes […]. Il s’agit donc non seulement de restituer, autant que possible, les destinées et le vécu des victimes, mais encore de remonter les mécanismes de l’appareil de répression, de scruter l’engrenage dont le mouvement entraîne inéluctablement les uns et les autres, afin de mettre au jour, en définitive, la logique des bûchers » .

 

Les Inquisitions ibériques

L'Inquisition espagnole est fondée en 1480 et s'inscrit dans un processus de discrimination plus global, qu'attestent l'expulsion des juifs décidée par les souverains très catholiques en 1492, mais aussi les statuts de « pureté du sang » édictés dès le milieu du XVe siècle. Ces derniers interdisent de nombreuses charges et carrières aux personnes qui, en ligne paternelle ou maternelle, auraient reçu la « souillure » du sang impur d'un ancêtre juif ou judaïsant. Comme le souligne Wachtel, l'identité des « nouveaux-chrétiens » n'est plus seulement religieuse dans ces statuts, mais aussi généalogique (voire biologique). Les vagues de conversions forcées ont lieu dès la fin du XIVe siècle, et reprennent de plus belle au début du XVIe siècle.

Titre du livre : La logique des bûchers
Auteur : Nathan Wachtel
Éditeur : Seuil
Collection : Librairie du XXIe siècle
Date de publication : 12/02/09
N° ISBN : 2020846535
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5 commentaires

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Loïc Hautevelle-Garcin

24/02/10 22:00
Malheur... Mon commentaire ne passe pas. J'ai pourtant vérifié l'encodage mais les accents passent mal !
S'agit-il d'un problème interne momentané sur votre site ?
J'essaierai de reposter une dernière fois à partir d'un autre ordinateur avec un autre navigateur... en espérant que ça passe et avec toutes mes excuses pour cela.

A propos Claudec, oui elle fut en un sens, mais d'un point de vue technique il y a suffisamment de différences pour que certains puissent continuer de nier ces évidences. N'en étant pas alors pour tout le monde, les idées permettant que cela se répète (sous d'autres formes encore, et de manière toujours plus pernicieuse et violente) continuent de faire des ravages, d'ou la nécessité de ressasser... Beaucoup de bruit pour pas grand chose, je vous l'accorde, mais ce n'est pas rien et nous y sommes malheureusement contraints... Mais je vous assure que nombre d'universitaires préfèreraient passer moins de temps à démontrer des évidences et plus à avancer, moins à détruire et plus à construire... Mais il y a un mur à abattre.

Cordialement.
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Loïc Hautevelle-Garcin

24/02/10 21:51
Bonjour. Critique intéressante, mais je relève toutefois ce qui m'apparait comme quelques mécompréhensions essentielles, à commencer par l'accusation de téléologisme qui ne tient pas la route.

Il y a en effet confusion ici de la part de l'auteur du commentaire : la perspective n'est aucunement téléologique mais, dans une certaine mesure au moins, déterministe. Il ne s'agit pas en effet d'affirmer que l'Inquisition préparait le Totalitarisme comme les prémisses d'un plan écrit d'avance, mais de reconnaître dans les systèmes politiques totalitaires du Xxème (et du XXIè ?) siècle(s) des éléments dont les bases les plus essentielles furent posées durant les pires périodes de l'Absolutisme d'ancien Régime. Reconnaître les racines historiques du présent dans la société d'hier ne revient aucunement à adopter une position téléologique, sans quoi il faudrait dire que considérer rétrospectivement chez un enfant d'hier qu'il existait déjà des prédispositions (qui auraient pu, ou non, se développer, de manière relativement contingente) chez lui à devenir l'adulte qu'il est aujourd'hui, ou sera demain est en soi une affirmation téléologiste !

La fragilité de la thèse qu'invoque l'auteur du commentaire semble en fait liée à son manque de radicalité : les faiblesses de cette conception qui fait remonter les origines du totalitarisme à l'Absolutisme inquisitorial sont bien plutôt celles de toute conception qui ne reconnaît pas dans les fondements pré-antiques et antiques de nos sociétés, dans les fondements mêmes de notre historialité, ses origines objectivistes et hiérarchistes, la source du Totalitarisme.
Certes l'Inquisition poussa si loin le développement systémique de l'Absolutisme, les techniques expansives de la totalité, (=) du pouvoir, qu'elle fut un maillon essentiel de la transition entre Absolutisme et Totalitarisme, dans le développement historique de la Totalité, qui la fit passer de l'archaïsme médiéval à ses formes modernes, post-modernes, contemporaines, et enfin à sa perfection post-contemporaine en gestation. Mais les origines du Totalitarisme ne sont à rechercher dans l'Absolutisme d'Ancien Régime que comme l'on cherche l'origine de l'adulte chez l'adolescent : en réalité, dans le développement historial qui conduit de l'un à l'autre, l'origine véritable est antérieure. L'Absolutisme apparaît ainsi comme une étape transitoire dans le développement du pouvoir, c'est à dire de la Totalité, de la domination, entre sa source objectiviste et sa perfection totalitaire.

Au sujet des caractérisations contemporaines qui ont essayé d'atténuer le propos d'Arendt et de faire passer le Totalitarisme pour une « parenthèse de l'Histoire » qui ne saurait se reproduire, il me semble que l'on sait déjà à quoi s'en tenir vis à vis de ces théories réductrices, absurdes, et dangereuses, qui servant les intérêts du pouvoir nous font croire que ce type d'oppression est désormais derrière nous, à jamais. Ressortons donc une fois encore la momie Aron de son placard pour critiquer les thèses « gauchistes » et nous redonner confiance : l'Histoire, c'est le progrès, le progrès c'est la droite, et le totalitarisme ne fut qu'une parenthèse que seule pourrait reproduire la pensée gauchiste heureusement disparue. Dire que ceci est la vérité officielle : notre réalité en quelque sorte !

Il me semble bien plutôt qu'il faut reconnaitre l'Histoire, ou plutôt ce qui nous en tient lieu, notre historialité spécifique, pour ce qu'elle est : à savoir une dialectique du pouvoir qui, sans avoir sa fin déjà écrite, nous conduit depuis ses origines néolithiques (voir à ce sujet les travaux de Jean Guilaine) au totalitarisme. La perspective n'est pas pour autant téléologique : nous pouvons nous extraire de ce processus purement contingent. Néanmoins l'Histoire a un sens que l'on ne saurait nier, comme la direction que les époques primitives ont posées comme les bases essentielles de nos sociétés. Nous sommes face à un développement des moyens (techniques) du pouvoir, une extension de l'absolu tendant vers sa perfection totalitaire.

L'auteur de la critique pose la question suivante :
"Comment, dans ces conditions, comparer un « bio-pouvoir » exacerbé et exaspéré dans ses modalités les plus racistes (celui des régimes totalitaires), au pouvoir « disciplinaire » mis en place au XVIIe siècle, dont l'Inquisition fut peut-être l'un des vecteurs les plus marquants ?"
La réponse me parait assez simple : le second est une préparation du premier, non en un sens téléologique ou finaliste, mais au sens de l'ouverture (heideggerienne) d'un possible pour l'Histoire : une condition nécessaire au développement du second, une « pré-destination » (qui n'est pas la prédestination au sens ou on l'entend souvent, de "destin", mais bien plutôt en son sens heideggerien, que l'on aurait pu éviter mais qui s'ouvrait alors comme la voie royale de l'à-venir, une sorte d'écriteau géant indiquant une direction certes toute contingente mais qui historiquement sembla s'imposer tant étaient alors masqués par la nature objectiviste / absolutiste de la société tous autres possibles, tant nous y tendions, "naturellement", tant nos sociétés y étaient prédisposées historiquement car essentiellement.

Il ne s'agit aucunement de les placer sur le même plan, mais de reconnaître dans un système passé les racines essentielles, les causes nécessaires (mais certes non suffisantes !), d'un système contemporain. La question est alors : parmi tous les possibles ouverts pour la post-contemporanéité, quels sont ceux que dessine notre historialité comme probabilités les plus hautes.

L'Histoire n'écrit pas l'à-venir, mais elle indique des directions que l'on ne saurait ignorer, dont la connaissance et la reconnaissance s'impose à qui veut tant éviter de reproduire les « erreurs » du passé que prévenir les dérives de l'avenir.




"Wachtel place sur un même plan deux réalités incommensurables : d'un côté, un système total faisant fusionner État et société, de l'autre un tribunal dont certes les habitudes bureaucratiques ne peuvent que frapper mais qui n'en reste pas moins un office administratif parmi d'autres."


Le tort de Wachtel est peut-être tout compte fait de n'avoir étendu son analyse à une caractérisation de l'absolutisme comme une étape vers le totalitarisme, non comme un trajet préécrit de toute éternité, mais comme une orientation sociétale de notre historialité. Le système de l'Inquisition est en tous les cas une manifestation particulièrement signifiante de ce processus.

Nous sommes ainsi passé d'un système faisant fusionner Église et société comme l'Absolu, l'objectivité indépassable, contraignante, oppressive, totalitaire en ce sens, comme racine essentielle du totalitarisme contemporain : le tout, la totalité du pouvoir, à un système total faisant fusionner État et société. Ce qui a évolué, de l'Absolutisme au Totalitarisme, ce sont les moyens, les techniques, dont use le pouvoir pour devenir l'objectivité de la société, sa réalité indépassable et contraignante, son Absolu. D'autres évolutions possibles se dessinent aujourd'hui, vers lesquelles nous nous orientons, nous sommes préorientés historiquement, culturellement, en un sens sociétal.

Arnaud fossier argumente ensuite contre lui-même :
"0n ne niera pas que la comparaison était tentante, dans la mesure où une même minorité (confessionnelle, puis « racialisée ») fut prise pour cible des persécutions et des violences perpétrées par les totalitarismes et par les Inquisitions ibériques. Mais n'est-ce pas oublier trop rapidement que l'activité inquisitoriale ne s'est jamais réduite à la répression de l'hérésie judaïsante ?"
-> Pas plus que nous ignorons que le totalitarisme ni même le nazisme ne se sont jamais réduits à la "question juive". Pas plus que nous n'ignorons que la population juive ne fut pas la seule victime des régimes totalitaires contemporains !
Si l'Inquisition romaine, notamment, s'est attaquée essentiellement aux pratiques de magie et de sorcellerie, les Nazis, quant à eux, s'en sont pris entre autres victimes aux « malades mentaux » et autres handiccappés psychiques comme physiques, d'une manière plus générale aux « déviances « (encore une fois, un écart par rapport à la norme « objective »). Il me semble que le lien entre la répression des déviances psychologiques / sociologiques (politiques) et celle des déviances religieuses (hérésies) et notamment des pratiques ésotériques n'est plus à faire.
Le même phénomène de globalisation est à l'œuvre aujourd'hui, quoique d'une moindre ampleur (la globalisation n'est pas (encore ?) totalitarisation). Nous sommes face à une répression globale (totalitarisante) des déviances idéologiques, qui tend de plus en plus à confondre dans sa perspective objectivante répression politique, « sécurisation » / « prévention » / répression des déviances sociales (criminalité) et répression / « prévention » des troubles pathologiques. D'un côté, le délinquant ou le criminel (que l'on tend à identifier) sont assimilés à des malades mentaux ; de l'autre, ils deviennent des terroristes, de sorte que de plus en plus, comme ont tenté de le faire à leur échelle, avec les moyens que l'Histoire avait mis à leur disposition, les Inquisitions et les régimes totalitaires « imparfaits », tous les « déviants » par rapport à l'objectivité du système, érigée en système global, Total, sont identifiés comme un même ennemi contre lequel tous les moyens (politiques, policiers, cliniques, sociaux, économiques, culturels...) peuvent désormais – ou pourront bientôt ! – être mis en œuvre. Le terme de "police" n'a jamais été aussi proche de retrouver son ambiguïté initiale, entre gestion administrative de la Cité (Polis) et appareil militaire dirigé par l'etat contre le peuple même.

Le Pouvoir, la Totalité, dont le caractère essentiel est son extension globalisante, de sorte que le totalitarisme ne peut être que l'une de ses formes les plus abouties, s'exprime toujours dans les termes de son époque et avec les moyens de son temps, dans les limites de son historialité propre, comme différentes phases d'un même processus historique (caractérisant notre historialité même). C'est en ce sens que le système inquisitorial prémoderne et les système totalitaires post-modernes, contemporains, sont à la fois bien distincts et étrangement proches, comme différents stades évolutifs d'un seul et même type d'organisation du monde et de la société.

"[Les termes caractérisant la procédure inquisitoriale] sont aussi les supports de la procédure d'enquête mise en place au XIIIe siècle, dont les Inquisitions ibériques héritent quelques siècles plus tard." En effet, puisque l'Inquisition représente un stade intermédiaire dans l'évolution du pouvoir depuis ses fotrmes absolutistes vers ses formes totalitaires.
L'auteur écrit d'ailleurs : "Dans chacun des procès décrits dans le livre de Nathan Wachtel, on peut donc déceler la reprise des techniques « pastorales » dont usait l'Inquisition pontificale quatre siècles plus tôt." 0r depuis longtemps ont été déjà soulignées les racines « pastorales » du pouvoir dans l'étude de son origine néolithique (sédentarisation / développement de l'élevage (origine du contrôle et retournement de l'autonomie contre elle-même dans le déploiement exponentiel des libertés arrachées à la Nature), et le lien entre pasteurs, politiques et chefs en tous genres, et police (Polis, Politique, Policiarisme - « sécuritaire » -).

De même concernant le système de surveillance carcérale et l'organisation panoptique de la société : « L’Inquisition portugaise invente […] une manière de régime panoptique de la prison […], s’inscrit dans le processus de perfectionnement, en Occident à l’époque moderne, des techniques pénitentiaires d’observation. » (p. 247).
Nous parlons donc bien ici d'un développement, induisant l'idée d'une unité, d'une continuité, mais aussi de différences entre les différents phénoménons compris comme étapes d'un même phénomène historique. Processus dont nous ne sommes alors qu'au début et qui trouvera son apogée aux époques moderne tardive, contemporaine, et si nous n'y prenons garde, post-contemporaine.
L'origine de ce perfectionnement du pouvoir, du contrôle des populations (l'objectivisme), qui n'est autre que l'origine de notre Histoire / historialité (dans sa forme propre contingente de dialectique du pouvoir), est lointaine. Ce développement s'accélère comme évolution exponentielle des techniques, d'abord à l'époque moderne puis aux balbutiements de la contemporanéité.

Il est bien question ici d'analyser les prémisses absolutistes de la modernité policière et de la contemporanéité totalitaire, le système inquisitorial constituant la première étape transitoire de l'un à l'autre, à laquelle succéderont les développements modernes puis contemporains.
L'inquisition prépare ainsi le devenir en gestation de la société, certes contingent mais déjà plus ouvert par une époque donnée que tous les possibles qu'une autre historialité aurait pu ouvrir d'avantage.

Cordialement,
LHG.
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Loïc Hautevelle Garcin

24/02/10 21:41
Bonjour. Critique intéressante, mais je relève toutefois ce qui m'apparait comme quelques mécompréhensions essentielles, à commencer par l'accusation de téléologisme qui ne tient pas la route.

Il y a en effet confusion ici de la part de l'auteur du commentaire : la perspective n'est aucunement téléologique mais, dans une certaine mesure au moins, déterministe. Il ne s'agit pas en effet d'affirmer que l'Inquisition préparait le Totalitarisme comme les prémisses d'un plan écrit d'avance, mais de reconnaître dans les systèmes politiques totalitaires du Xxème (et du XXIè ?) siècle(s) des éléments dont les bases les plus essentielles furent posées durant les pires périodes de l'Absolutisme d'ancien Régime. Reconnaître les racines historiques du présent dans la société d'hier ne revient aucunement à adopter une position téléologique, sans quoi il faudrait dire que considérer rétrospectivement chez un enfant d'hier qu'il existait déjà des prédispositions (qui auraient pu, ou non, se développer, de manière relativement contingente) chez lui à devenir l'adulte qu'il est aujourd'hui, ou sera demain est en soi une affirmation téléologiste !

La fragilité de la thèse qu'invoque l'auteur du commentaire semble en fait liée à son manque de radicalité : les faiblesses de cette conception qui fait remonter les origines du totalitarisme à l'Absolutisme inquisitorial sont bien plutôt celles de toute conception qui ne reconnaît pas dans les fondements pré-antiques et antiques de nos sociétés, dans les fondements mêmes de notre historialité, ses origines objectivistes et hiérarchistes, la source du Totalitarisme.
Certes l'Inquisition poussa si loin le développement systémique de l'Absolutisme, les techniques expansives de la totalité, (=) du pouvoir, qu'elle fut un maillon essentiel de la transition entre Absolutisme et Totalitarisme, dans le développement historique de la Totalité, qui la fit passer de l'archaïsme médiéval à ses formes modernes, post-modernes, contemporaines, et enfin à sa perfection post-contemporaine en gestation. Mais les origines du Totalitarisme ne sont à rechercher dans l'Absolutisme d'Ancien Régime que comme l'on cherche l'origine de l'adulte chez l'adolescent : en réalité, dans le développement historial qui conduit de l'un à l'autre, l'origine véritable est antérieure. L'Absolutisme apparaît ainsi comme une étape transitoire dans le développement du pouvoir, c'est à dire de la Totalité, de la domination, entre sa source objectiviste et sa perfection totalitaire.

Au sujet des caractérisations contemporaines qui ont essayé d'atténuer le propos d'Arendt et de faire passer le Totalitarisme pour une « parenthèse de l'Histoire » qui ne saurait se reproduire, il me semble que l'on sait déjà à quoi s'en tenir vis à vis de ces théories réductrices, absurdes, et dangereuses, qui servant les intérêts du pouvoir nous font croire que ce type d'oppression est désormais derrière nous, à jamais. Ressortons donc une fois encore la momie Aron de son placard pour critiquer les thèses « gauchistes » et nous redonner confiance : l'Histoire, c'est le progrès, le progrès c'est la droite, et le totalitarisme ne fut qu'une parenthèse que seule pourrait reproduire la pensée gauchiste heureusement disparue. Dire que ceci est la vérité officielle : notre réalité en quelque sorte !

Il me semble bien plutôt qu'il faut reconnaitre l'Histoire, ou plutôt ce qui nous en tient lieu, notre historialité spécifique, pour ce qu'elle est : à savoir une dialectique du pouvoir qui, sans avoir sa fin déjà écrite, nous conduit depuis ses origines néolithiques (voir à ce sujet les travaux de Jean Guilaine) au totalitarisme. La perspective n'est pas pour autant téléologique : nous pouvons nous extraire de ce processus purement contingent. Néanmoins l'Histoire a un sens que l'on ne saurait nier, comme la direction que les époques primitives ont posées comme les bases essentielles de nos sociétés. Nous sommes face à un développement des moyens (techniques) du pouvoir, une extension de l'absolu tendant vers sa perfection totalitaire.

L'auteur de la critique pose la question suivante :
"Comment, dans ces conditions, comparer un « bio-pouvoir » exacerbé et exaspéré dans ses modalités les plus racistes (celui des régimes totalitaires), au pouvoir « disciplinaire » mis en place au XVIIe siècle, dont l'Inquisition fut peut-être l'un des vecteurs les plus marquants ?"
La réponse me parait assez simple : le second est une préparation du premier, non en un sens téléologique ou finaliste, mais au sens de l'ouverture (heideggerienne) d'un possible pour l'Histoire : une condition nécessaire au développement du second, une « pré-destination » (qui n'est pas la prédestination au sens ou on l'entend souvent, de "destin", mais bien plutôt en son sens heideggerien, que l'on aurait pu éviter mais qui s'ouvrait alors comme la voie royale de l'à-venir, une sorte d'écriteau géant indiquant une direction certes toute contingente mais qui historiquement sembla s'imposer tant étaient alors masqués par la nature objectiviste / absolutiste de la société tous autres possibles, tant nous y tendions, "naturellement", tant nos sociétés y étaient prédisposées historiquement car essentiellement.

Il ne s'agit aucunement de les placer sur le même plan, mais de reconnaître dans un système passé les racines essentielles, les causes nécessaires (mais certes non suffisantes !), d'un système contemporain. La question est alors : parmi tous les possibles ouverts pour la post-contemporanéité, quels sont ceux que dessine notre historialité comme probabilités les plus hautes.

L'Histoire n'écrit pas l'à-venir, mais elle indique des directions que l'on ne saurait ignorer, dont la connaissance et la reconnaissance s'impose à qui veut tant éviter de reproduire les « erreurs » du passé que prévenir les dérives de l'avenir.




"Wachtel place sur un même plan deux réalités incommensurables : d'un côté, un système total faisant fusionner État et société, de l'autre un tribunal dont certes les habitudes bureaucratiques ne peuvent que frapper mais qui n'en reste pas moins un office administratif parmi d'autres."


Le tort de Wachtel est peut-être tout compte fait de n'avoir étendu son analyse à une caractérisation de l'absolutisme comme une étape vers le totalitarisme, non comme un trajet préécrit de toute éternité, mais comme une orientation sociétale de notre historialité. Le système de l'Inquisition est en tous les cas une manifestation particulièrement signifiante de ce processus.

Nous sommes ainsi passé d'un système faisant fusionner Église et société comme l'Absolu, l'objectivité indépassable, contraignante, oppressive, totalitaire en ce sens, comme racine essentielle du totalitarisme contemporain : le tout, la totalité du pouvoir, à un système total faisant fusionner État et société. Ce qui a évolué, de l'Absolutisme au Totalitarisme, ce sont les moyens, les techniques, dont use le pouvoir pour devenir l'objectivité de la société, sa réalité indépassable et contraignante, son Absolu. D'autres évolutions possibles se dessinent aujourd'hui, vers lesquelles nous nous orientons, nous sommes préorientés historiquement, culturellement, en un sens sociétal.

Arnaud fossier argumente ensuite contre lui-même :
"0n ne niera pas que la comparaison était tentante, dans la mesure où une même minorité (confessionnelle, puis « racialisée ») fut prise pour cible des persécutions et des violences perpétrées par les totalitarismes et par les Inquisitions ibériques. Mais n'est-ce pas oublier trop rapidement que l'activité inquisitoriale ne s'est jamais réduite à la répression de l'hérésie judaïsante ?"
-> Pas plus que nous ignorons que le totalitarisme ni même le nazisme ne se sont jamais réduits à la "question juive". Pas plus que nous n'ignorons que la population juive ne fut pas la seule victime des régimes totalitaires contemporains !
Si l'Inquisition romaine, notamment, s'est attaquée essentiellement aux pratiques de magie et de sorcellerie, les Nazis, quant à eux, s'en sont pris entre autres victimes aux « malades mentaux » et autres handiccappés psychiques comme physiques, d'une manière plus générale aux « déviances «  (encore une fois, un écart par rapport à la norme « objective »). Il me semble que le lien entre la répression des déviances psychologiques / sociologiques (politiques) et celle des déviances religieuses (hérésies) et notamment des pratiques ésotériques n'est plus à faire.
Le même phénomène de globalisation est à l'œuvre aujourd'hui, quoique d'une moindre ampleur (la globalisation n'est pas (encore ?) totalitarisation). Nous sommes face à une répression globale (totalitarisante) des déviances idéologiques, qui tend de plus en plus à confondre dans sa perspective objectivante répression politique, « sécurisation » / « prévention » / répression des déviances sociales (criminalité) et répression / « prévention » des troubles pathologiques. D'un côté, le délinquant ou le criminel (que l'on tend à identifier) sont assimilés à des malades mentaux ; de l'autre, ils deviennent des terroristes, de sorte que de plus en plus, comme ont tenté de le faire à leur échelle, avec les moyens que l'Histoire avait mis à leur disposition, les Inquisitions et les régimes totalitaires « imparfaits », tous les « déviants » par rapport à l'objectivité du système, érigée en système global, Total, sont identifiés comme un même ennemi contre lequel tous les moyens (politiques, policiers, cliniques, sociaux, économiques, culturels...) peuvent désormais – ou pourront bientôt ! – être mis en œuvre. Le terme de "police" n'a jamais été aussi proche de retrouver son ambiguïté initiale, entre gestion administrative de la Cité (Polis) et appareil militaire dirigé par l'etat contre le peuple même.

Le Pouvoir, la Totalité, dont le caractère essentiel est son extension globalisante, de sorte que le totalitarisme ne peut être que l'une de ses formes les plus abouties, s'exprime toujours dans les termes de son époque et avec les moyens de son temps, dans les limites de son historialité propre, comme différentes phases d'un même processus historique (caractérisant notre historialité même). C'est en ce sens que le système inquisitorial prémoderne et les système totalitaires post-modernes, contemporains, sont à la fois bien distincts et étrangement proches, comme différents stades évolutifs d'un seul et même type d'organisation du monde et de la société.

"[Les termes caractérisant la procédure inquisitoriale] sont aussi les supports de la procédure d'enquête mise en place au XIIIe siècle, dont les Inquisitions ibériques héritent quelques siècles plus tard." En effet, puisque l'Inquisition représente un stade intermédiaire dans l'évolution du pouvoir depuis ses fotrmes absolutistes vers ses formes totalitaires.
L'auteur écrit d'ailleurs : "Dans chacun des procès décrits dans le livre de Nathan Wachtel, on peut donc déceler la reprise des techniques « pastorales » dont usait l'Inquisition pontificale quatre siècles plus tôt." 0r depuis longtemps ont été déjà soulignées les racines « pastorales » du pouvoir dans l'étude de son origine néolithique (sédentarisation / développement de l'élevage (origine du contrôle et retournement de l'autonomie contre elle-même dans le déploiement exponentiel des libertés arrachées à la Nature), et le lien entre pasteurs, politiques et chefs en tous genres, et police (Polis, Politique, Policiarisme - « sécuritaire » -).

De même concernant le système de surveillance carcérale et l'organisation panoptique de la société : « L’Inquisition portugaise invente […] une manière de régime panoptique de la prison […], s’inscrit dans le processus de perfectionnement, en Occident à l’époque moderne, des techniques pénitentiaires d’observation. » (p. 247).
Nous parlons donc bien ici d'un développement, induisant l'idée d'une unité, d'une continuité, mais aussi de différences entre les différents phénoménons compris comme étapes d'un même phénomène historique. Processus dont nous ne sommes alors qu'au début et qui trouvera son apogée aux époques moderne tardive, contemporaine, et si nous n'y prenons garde, post-contemporaine.
L'origine de ce perfectionnement du pouvoir, du contrôle des populations (l'objectivisme), qui n'est autre que l'origine de notre Histoire / historialité (dans sa forme propre contingente de dialectique du pouvoir), est lointaine. Ce développement s'accélère comme évolution exponentielle des techniques, d'abord à l'époque moderne puis aux balbutiements de la contemporanéité.

Il est bien question ici d'analyser les prémisses absolutistes de la modernité policière et de la contemporanéité totalitaire, le système inquisitorial constituant la première étape transitoire de l'un à l'autre, à laquelle succéderont les développements modernes puis contemporains.
L'inquisition prépare ainsi le devenir en gestation de la société, certes contingent mais déjà plus ouvert par une époque donnée que tous les possibles qu'une autre historialité aurait pu ouvrir d'avantage.

Cordialement,
LHG.
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Benjamin

23/03/09 17:14
bonjour, je trouve votre article intéressant. pourriez vous mieux expliquer votre premier désaccord (téléologie) avec l'auteur ?
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Claudec

22/03/09 15:15
Les enfonceurs de portes ouvertes ou De l'art d'écrire pour rien.
(Relire "Les sept péchés capitaux des universitaires")
L'inquisition ne fut-elle pas totalitarisme elle-même ?
Alors à quoi bon ressasser les évidences ?

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