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Economie

La crise de trop. Reconstruction d'un monde failli

Couverture ouvrage

Frdric Lordon
Fayard , 306 pages

Jusqu'où aller ?
[mercredi 22 juillet 2009]


La crise appellerait des mesures autrement radicales que celles envisagées jusqu'ici.

Un peu plus de six mois après un premier livre sur la crise, Frédéric Lordon récidive, cette fois avec un pamphlet dans lequel il dénonce tout à la fois l’obscénité des financiers, le déni des responsabilités et les étonnants retournements de veste des architectes de la déréglementation financière, des hommes politiques, mais aussi des experts et des journalistes, et l’incapacité des décideurs et de leurs conseillers à tirer les conséquences de la crise. Il adopte également des positions beaucoup plus radicales que dans son premier livre. Mais il sort ici de son domaine, ce qui aboutit parfois à affaiblir sa démonstration, même si on peut lui savoir gré de pousser le questionnement aussi loin.

Créer un système socialisé du crédit

On passera rapidement sur la première moitié du livre, où l’auteur cloue au pilori quelques dizaines de responsables, pour en venir à sa première proposition, pour “arraisonner les banques”, de créer un système socialisé du crédit. La démonstration se veut rigoureuse. La sécurité des encaisses monétaires est un bien public vital, qu’on ne devrait pas confier à des banques uniquement soucieuses d’accroître leurs résultats. Réglementer celles-ci n’est pas suffisant, comme la crise l’a montré, et un contrôle public total s’impose. En même temps, on sait que si on laisse à l’État le pouvoir d’émission monétaire, il y a fort à craindre que celui-ci en abuse (en substituant aux critères de la sélectivité économique qui régissent normalement les octrois de crédit des critères de sélectivité politique, avec tous les risques que l’on imagine).

La solution de Lordon consiste à préserver la multiplicité et l’autonomie opérationnelle des concessionnaires de l’émission monétaire, autrement dit des banques, tout en soustrayant celles-ci aussi bien au secteur privé profitable qu’au contrôle étatique direct, en les plaçant sous le “contrôle public local par les parties prenantes” (salariés, entreprises, associations, collectivités locales, représentant locaux de l’État, etc., en évitant cependant les interférences dans les décisions d’octroi des crédits). En outre, pour que l’État n’ait pas à fournir en fonds propres la totalité du système bancaire ainsi configuré, l’auteur propose qu’il se contente de lui apporter sa garantie. Mais les parties prenantes seraient-elles à la hauteur du rôle que prétend leur faire jouer l’auteur ? On peut en douter. Il y a certes un nouvel équilibre à trouver entre le rôle des marchés et celui de l’État dans le contrôle des institutions financières, mais la politique de la table rase n’offre pas de garantie en la matière. 

Limiter autoritairement les profits des entreprises

Si la première proposition de Lordon vise à arraisonner les banques, la seconde ambitionne rien de moins que d’en finir avec le “capitalisme anti-salarial”. Des travaux récents, le rapport Cotis et celui du Conseil d’Analyse Économique en particulier , auxquels Lordon fait écho, se sont à nouveau penchés sur l’évolution du partage de la valeur ajoutée – soit la part des salaires dans le PIB. Ils ont montré que si celle-ci s’était beaucoup accrue jusqu’en 1982, au point de mettre les entreprises françaises en difficultés, elle avait ensuite retrouvé, à partir de 1986, son niveau de 1970. La part des salaires a, au cours des années suivantes, perdu encore 3 points, avant de se stabiliser à partir du début des années 1990 (la France présente toutefois une situation atypique par rapport à la majorité des autres pays européens, et en particulier avec l’Allemagne, où la part des salaires a continué de baisser). La part des profits distribués, en revanche, n’a pas cessé de progresser, passant de 3,2% du PIB en 1982 à 8,5% en 2007, sans que pour autant les entreprises aient réduit leur effort d’investissement. Et on pourrait alors parfaitement imaginer récupérer entre 3 et 5,3 points de PIB au profit du salariat .

Reste à expliquer pourquoi la part des salaires dans la valeur ajoutée (VA) n’a pas continué de baisser au cours des années 1990. L’explication de Lordon est que le pouvoir actionnarial s’exerce de haut en bas, sur les sociétés cotées – afin qu’elles produisent un maximum de résultats –, qui répercutent ensuite ces exigences sur leurs sous-traitants et autres fournisseurs. Ce qui a pour effet de comprimer les profits de ces derniers, en même temps que les salaires qu’ils versent, et, accessoirement, de faire apparaître inchangée la répartition de la VA toutes entreprises confondues. Si l’explication est plausible, même si les éléments chiffrés font ici défaut (la Note de veille du Conseil d’Analyse Stratégique de Bertille Delaveau semble toutefois accréditer ce point), il resterait encore à expliquer en quoi la situation de la France est différente des autres pays européens sur ce plan.

Mais si l’on admet le point ci-dessus et également la structure hiérarchique que signale Lordon, la solution qu’il propose pour faire évoluer le partage des revenus est beaucoup moins étrange qu’il peut sembler à première vue : la négociation au sein des entreprises ne donnera rien, il faut frapper la tête. D’où la proposition, qui va alors presque de soi, de confisquer le surprofit. “À moins d’être prêt à la voir maltraiter le salariat à des degrés encore inconnus, mais qu’elle ne manquera pas d’explorer, la finance actionnariale doit être arraisonnée du dehors. Comme la force qui va ne s’arrête pas d’elle même, il faut lui en opposer une autre. Mettre une limite au désir sans limite de la finance suppose alors de borner réglementairement et autoritairement son profit” . L’auteur explique ensuite comment les dividendes, plus-values et rachats d’action (tout en reconnaissant qu’inclure ces derniers n’est sans doute pas scientifiquement très rigoureux) devront être taxés au-delà d’un taux de profit raisonnable, défini comme le taux d’intérêt d’un actif sans risque, plus une prime de risque spécifique.

Jusque là tout va bien ,  mais la limitation des profits incitera à (re)localiser hors de France les activités profitables. Or, Lordon ne semble pas prendre ici véritablement la mesure du problème, se contentant d’expliquer que les risques d’OPA, de délocalisation compétitive ou encore de transfert de siège social ne devraient pas être plus élevés qu’aujourd’hui. À tout prendre, il était sans doute plus cohérent lorsqu’il prônait dans son précédent livre l’encadrement des rapports entre l’Europe, qu’il définit comme zone d’activité financière autosuffisante, et le reste du monde. Cela d’autant qu’il montre ensuite que l’accusation de protectionnisme ne l’effraie pas.

Substituer au libre-échange un protectionnisme coopératif

Si l’on veut en finir avec le capitalisme anti-salarial, il ne suffit pas de desserrer la contrainte actionnariale, il faut encore desserrer la contrainte concurrentielle, et ne plus accepter que soient mis en concurrence des systèmes qui justement diffèrent du tout au tout, explique l’auteur, que ce soit au regard du niveau des salaires, de la protection sociale ou encore des contraintes environnementales. Lordon a ici beau jeu de dénoncer le discours qui prétend lever toutes les barrières, quand rien n’est aplani justement. Cela dit, si des gens mal informés peuvent être dupés par ce discours, le point important est bien l’appréciation que l’on porte sur la libéralisation des échanges et le bénéfice que l’on estime en tirer en l’état actuel du monde, y compris maintenant que la crise bat son plein . Si certaines révisions ont pu intervenir sur le sujet ces derniers temps (concernant à la fois les pays développées et les pays en développement), les positions de Jacques Sapir sur lesquelles s’appuie presque exclusivement l’auteur (même s’il cite également Dani Rodrik) restent, quoiqu’on en pense au demeurant, très minoritaires parmi les économistes. Et le traitement de ce point par Lordon laisse ici quelque peu à désirer , y compris par rapport aux tenants d’un protectionnisme coopératif où l’on pourrait classer Emmanuel Todd, Jacques Sapir ou encore Jean-Luc Gréau.

La conclusion, qui n’en est pas vraiment une, poursuit dans la même veine, dénonçant les limites des récents appels à plus de coordination au niveau mondial, dont les chances de se concrétiser sont décidément très faibles, estime l’auteur. Et Lordon de plaider pour des coordinations régionales, au niveau de l’Europe par exemple, mais à condition de réformer profondément celle-ci. Notons qu’il a, là aussi, beau jeu de dénoncer les menaces de sanctions que quelques commissaires européens, à demi fous, ont crû bon d’émettre face aux mesures prises par les gouvernements au plus fort de la crise.

Lordon conclut son livre par un vibrant appel à aller encore plus loin et à secouer à l’occasion de cette crise le despotisme patronal que représente la subordination hiérarchique. La solution qu’il invoque est alors le socialisme autogestionnaire, compris comme un ensemble de compromis institutionnalisés, mais sur les difficultés desquels, surtout si l’on est favorable à cette idée, il passe là encore beaucoup trop vite.

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