Fondé en 1991 par Shahlâ Sherkat, le magazine Zanân ("Les femmes") a marqué l’histoire de la presse iranienne. Bien davantage qu’un magazine féminin classique, Zanân s'était donné l’ambition d’aborder l’ensemble des questions sociales, juridiques, morales et même sexuelles, relatives à la condition des femmes en Iran. En dépit des multiples pressions et embûches de la part des autorités, le magazine a donné la parole à des femmes de tous milieux sociaux et a relayé les demandes d’une population réclamant davantage de justice et de libertés dans une société encore très patriarcale. En février 2008, le gouvernement a décidé de mettre fin à l’aventure, mais CNRS éditions a eu l’excellente idée d’éditer une sélection d’articles richement illustrée, qui offre un aperçu saisissant des questions sociétales agitant l’Iran d’aujourd’hui.

Nonfiction.fr : Quelles ont été les circonstances de la création de Zanân, en 1991 ?

Shahlâ Sherkat : Je travaillais dans une autre revue féminine. En quittant cette revue, j’ai décidé de fonder mon propre magazine...

Nonfiction.fr : Quelle était la circulation moyenne de votre journal ?

Shahlâ Sherkat : En moyenne 30 000 exemplaires avec des pointes à 40 000.

Nonfiction.fr : Le magazine était-il distribué uniquement à Téhéran ou dans tout le pays ?

Shahlâ Sherkat : Nous étions distribués dans l’ensemble du pays, et même à l’étranger.

Nonfiction.fr : Entre 1991 et 2008, date de la suspension de parution du journal, pensez-vous que la situation des femmes ait évolué positivement ?

Shahlâ Sherkat : La situation des femmes s’est améliorée. Le magazine a aidé les femmes à développer des positions politiques et sociales et à se montrer plus averties. Au fur et à mesure que leur situation politique et sociale changeait, Zanân les a aidées à évoluer dans ce nouveau contexte.

Nonfiction.fr : Le magazine a abordé à de nombreuses reprises la question du statut juridique des femmes (une femme reçoit en héritage la moitié de la part d’un homme, leurs droits de garde en cas de divorce sont très limités, les femmes n’ont pas accès aux fonctions de juges). Y a-t-il eu des avancées dans ce domaine ?

Shahlâ Sherkat : Des amendements ont apporté des améliorations à certaines lois. Les mouvements des femmes agissent également pour changer d’autres lois, notamment dans le domaine du divorce. Concernant le sigheh , aucune nouvelle loi n’a été prévue. Pourtant, la grande majorité des femmes s’y oppose.

Nonfiction.fr : Les articles publiés dans ce recueil donnent une vision très contrastée des femmes en Iran. On peut y lire des histoires très dures (l’un des articles raconte l’histoire de deux jeunes filles qui ont fait une tentative de suicide, et que leur père attend au domicile familial pour les tuer) qui donnent une image très sombre de la condition féminine, mais également des histoires de femmes qui se battent, parfois au sens propre – on trouve des portraits de judokas, et celui, très étonnant, d’une femme devenue camionneuse – et refusent de se laisser réduire à l’identité qu’on leur assigne. Comment expliquez-vous ce contraste ?

Shahlâ Sherkat : Dans toutes les sociétés, on rencontre ce type de contrastes. Certaines femmes apparaissent comme des victimes, d’autres se montrent plus combattantes.



Nonfiction.fr
: Un article étonnant, s’intitulant "Les petites récréations de la vie", incite les femmes à s’entraîner à dire « non » devant une glace, à couper leur téléphone portable, à prendre un bain… Il s’agit d’un petit texte léger en apparence mais en invitant les femmes à prendre du temps pour elles-mêmes, à exercer une sorte de droit à l’égoïsme, il prend une résonance particulière dans une société où on leur demande beaucoup. Êtes-vous d’accord avec cette analyse ?

Shahlâ Sherkat : Les femmes iraniennes sont en général très "sérieuses", même si elles se préoccupent de leur apparence. Les femmes les plus activistes peuvent faire preuve de coquetterie – l’un n’exclut pas l’autre. Comme partout dans le monde, on peut rencontrer des "poupées Barbie" mais, dans l’ensemble, les femmes en Iran se montrent de plus en plus conscientes de leur situation.

Nonfiction.fr : Certains des articles font référence au mouvement des femmes au sein du djebhe-ye mochârekat (Front de la participation), une coalition politique réformatrice qui rassemble plusieurs mouvements militant pour une démocratisation du régime. Avez-vous le sentiment qu’il existe une convergence avec les mouvements de jeunes ?

Shahlâ Sherkat : Nous travaillons avec les femmes du Front de la participation. Celles-ci ont réussi à convaincre le bureau central de l’organisation de leur attribuer 30 % des postes dans les listes de candidatures au Majles (le Parlement iranien). Depuis deux ou trois mandats, ce quota est respecté. Il s’agit d’une avancée significative.

Nonfiction.fr : 30 ans après la Révolution, pensez-vous que le mot ait encore un sens en Iran ? Le pays a-t-il besoin d’une "révolution" ?

Shahlâ Sherkat
: Bien sûr, ce mot a toujours un sens. Mais la population s’interroge sur les promesses de la Révolution et sur ses acquis. Cependant, le peuple iranien ne veut plus faire de révolution. Il préfère désormais les réformes.

Nonfiction.fr : Les jeunes générations sont-elles moins imprégnées de la mentalité patriarcale ?

Shahlâ Sherkat : Oui, c’est le cas. Les temps ont changé. La société a évolué, les relations filles-garçons ne sont plus exclusivement faites de soumission. De plus, les jeunes étudient de plus en plus à l’université. Il est normal, dans ces conditions, que les jeunes filles évoluent et se laissent moins faire.

Nonfiction.fr : Quels sont vos projets pour l’avenir ?

Shahlâ Sherkat : J’essaie de faire lever la suspension de publication de Zanân. Si je ne l’obtiens pas, je solliciterai une autorisation pour publier une autre revue. En général, les journaux font paraître leur revue sous un autre nom lorsque celle-ci est suspendue. Il arrive même que les journaux possèdent à l’avance une nouvelle autorisation en cas de suspension ! En revanche, c’est plus difficile pour les magazines. Lorsque j’ai tenté de le faire, on m’a répondu que ma revue n’aurait pas été suspendue si c’était pour l’autoriser à reparaître sous un autre nom.

Nonfiction.fr : La situation des journaux s’est-elle améliorée depuis un ou deux ans ?

Shahlâ Sherkat : Non, elle a empiré. Un grand nombre de journaux ont fermé#nf#

 

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