<p>Un livre de r&eacute;f&eacute;rence sur&nbsp; le &quot;moment-cin&eacute;ma&quot; de Mai 68.</p>

On attendait le livre de référence sur ce temps cinématographique si particulier que furent les mois de mai et juin 1968. Les historiens ont en effet replacé depuis quelques années Mai 68 au cœur d’une histoire culturelle, dont les acteurs (artistes, écrivains, intellectuels, animateurs et relais culturels), les débats (la “grande palabre culturelle”), les formes d’engagement (militantisme artistique ; journaux, affiches, récits, slogans, collages ; happenings et assemblées générales joués comme sur des scènes improvisées), ont été largement revisités et réinterprétés.

Le livre de Sébastien Layerle, issu d’une thèse de doctorat, vient donc à point nommé . Ambitieux et érudit (près de 650 pages, dont plus de la moitié sous forme d’anthologie de textes et de catalogue de films…), il offre non seulement un récit très précis des événements, considérés du point de vue du “cinéma militant”, et répertorie d’innombrables archives et plus de 180 films tournés et montés à propos de Mai 68 en deux années.

Mais il propose également une analyse originale des motivations et des formes d’action de ces cinéastes engagés dans la militance, parfois simples amateurs et techniciens, refusant de séparer le fond politique de ces films de leur forme esthétique (“ le fond, c’est la forme”, avait l’habitude de dire Godard dès la décennie précédente). Cela permet à ce livre de réfuter certains lieux communs (“Mai 68 n’a pas été vu ni montré par le cinéma…”) et de contester la thèse, soutenue dès l’époque par Truffaut ou Chabrol par exemple, d’un pur moment d’utopie, libérant la parole mais infructueux en termes de réformes et de productions cinématographiques, un “court instant de rêve et de pagaille, joyeux mais illusoire, révélant finalement l’impuissance pathétique d’un milieu divisé” (François Truffaut).


Au contraire, Sébastien Layerle démontre par son étude l’implication à la fois massive, continue, effective et “utile”, d’une bonne part de la profession dans la réforme du système du cinéma français sous les effets de Mai 68, avec notamment la création de la Société des Réalisateurs Français, et l’existence, têtue et révélatrice, de multiples petites structures de production, de fabrication et de diffusion de films militants autour de 68. Analysant les motivations comme la composition de ces groupes, soit issus de la mobilisation des techniciens, réalisateurs, acteurs, apprentis, lors des États généraux du cinéma, soit nés dans le syndicalisme ou l’engagement (comités de grève et d’occupation, groupes et collectifs tels l’Atelier de recherche cinématographique, la constellation Zanzibar, Dynadia, Cinéma Ligne rouge, les groupes Medvedkine, Slon, ou Dziga Vertov), soit émanations directes de partis ou de formations politiques, Layerle dit bien l’implication des hommes et la diversité des itinéraires, qui soulignent la densité impressionnante du cinéma militant autour et dans la foulée de 68.



Nombreux sont ainsi ceux qui filment, montent, diffusent, et voient ces films, à travers des pratiques et des réseaux militants, composant finalement une forme cinématographique irréductible et originale, dont les ciné-tracts, réalisés anonymement, seraient comme les emblèmes: images prises sur le vif, art du montage et du collage renouvelé, importance du slogan, des mots, réflexion sur le rôle de la narration, sur l’efficacité et l’illusion des images, tout cela va marquer durablement et profondément le cinéma, comme en témoigneront d’ailleurs les œuvres des trois principaux “cinéastes” bouleversés par 68, Jean-Luc Godard, Chris Marker, Philippe Garrel (qui ont d’ailleurs confectionné chacun des ciné-tracts).


À travers son livre, Sébastien Layerle repose ainsi avec acuité une question essentielle : Mai 68 aurait-il moins bouleversé le cinéma que le reste de la culture? Contrairement à ce qu’il est écrit dans l’éditorial d’un numéro spécial des Cahiers du cinéma consacré, voici une décennie, à “Cinéma 68” (“La figure cinématographique née avec Mai reste encore à inventer : dans l’imaginaire cinéphile, 68 n’existe pas…”), l’historien propose une lecture divergente. Car, dix ans après cette affirmation rapide, il convient de nuancer et de retourner sur les traces matérielles d’un cinéma et d’un imaginaire qui ressurgissent avec un certain impact.

Mais ce livre démontre aussi que, dès l’instant, quelque chose de Mai a été pris sur le vif, de ses batailles, de ses révoltes, de son esprit. Des témoignages stridents, des documents, mais aussi des collages plus élaborés et même quelques fictions, prennent acte des manifestations, des discussions, des occupations (la Sorbonne, l’Odéon, les usines, à Nantes, Besançon, Saint-Ouen…), des assemblées générales (au Verger à Avignon). Ils arrachent à 68 des actions, des corps et surtout des paroles, dans un noir et blanc d’urgence et en respectant les vibrations, voire les agitations, d’une histoire en train de se faire.

Pour certaines, ces images ont été commandées et “réfléchies” par les États généraux du cinéma et leur volonté de laisser trace à travers des “films de synthèse” révolutionnaires et des “opérations pelliculaires” militantes  ; pour d’autres, il s’agit d’actes quasi spontanés, enregistrés à la base, et ressurgissant aujourd’hui grâce au travail de l’historien qui s’invente un corpus en retrouvant des archives oubliées. Mais dans toutes ces images de cinéma, mai 68, ou juin pour les occupations, ou juillet pour Avignon, s’y incarnent en une parole omniprésente et fervente, circulant au milieu de corps ivres de pouvoir enfin parler, échanger, dialoguer, insulter, protester. Les lieux — phares ou au contraire méconnus — de la révolte apparaissent (la Sorbonne, l’Odéon, les barricades de la rue Gay-Lussac, les murs d’une usine occupée, un champ près de Flins, la place de l’Horloge à Avignon), de même que quelques figures, notamment Daniel Cohn-Bendit dans Grands soirs et petits matins de William Klein, tourné pour les États généraux mais monté une dizaine d’années plus tard. “Mai 68 par lui-même”, indique le premier carton du Joli mois de Mai, et c’est cela qu’effectivement on y voit toujours : du réel en colère.



Car si 1968 est une année qui compte dans le cinéma français, c’est bien par la diffusion de cette colère, et Sébastien Layerle s’attarde justement sur les instruments et les réseaux militants de cette “communauté d’images”. 1968 n’est pas une grande année de films “classiques” (le seul chef d’œuvre français, cette année-là, est L’Amour fou de Jacques Rivette, et l’autre film important, Baisers volés de François Truffaut, est totalement en décalage avec l’esprit des barricades), mais s’impose dans les faits et dans les mémoires comme un enchaînement de guérillas sur le moment même (l’affaire Langlois, l’annulation du festival de Cannes puis l’animation des États Généraux du cinéma), doublées par un enchaînement des images et des films nés de cette mobilisation même. C’est là une double forme d’initiation accélérée à l’action puis à la réflexion politique, qui marque les esprits et fait de Mai 68, contrairement à ce que l’on a longtemps cru et dit, un véritable “moment-cinéma”#nf#

 

Ouvrage publié avec l'aide du Centre national du livre.