En faisant le récit de la « vie sociale » du béton, de la colle ou de la paille, les auteurs nous invitent à reconsidérer nos choix bâtimentaires.
Après l’été caniculaire et la sécheresse historiques – dont les conséquences se feront encore sentir à l’automne – que la France a connus en 2026, il devient indispensable de politiser la question du logement. Comment devons-nous construire et rénover pour adapter nos habitations ? Mais aussi, comment pouvons-nous construire et rénover sans aggraver la situation et contribuer à la nécessaire atténuation ? L'ouvrage Matériaux, un catalogue critique. Construire le monde autrement, signé par les enseignants-chercheurs en écoles d’architecture Armelle Choplin et Philippe Simay – auteurs de plusieurs livres sur le sujet –, vient à point nommé pour nous aider à réfléchir à ces questions.
Contextualiser et politiser la construction
Armelle Choplin et Philippe Simay ont pour objectif de nous faire comprendre le monde matériel qui nous entoure et dans lequel nous habitons à travers la composition et le processus de production des matériaux. Pour ce faire, ils détournent le principe du catalogue commercial, qui semble offrir un choix presque illimité pour la construction, sans rien nous dire de la provenance et des conditions de fabrication de ces produits. Comme les auteurs l’écrivent à juste titre : « Nous bâtissons sur une ignorance méthodiquement organisée qui nous décharge de toute responsabilité. » Les matériaux sont décontextualisés afin de faciliter leur consommation, masquant les enjeux sociaux, économiques, culturels, politiques et bien sûr environnementaux associés. Partant du postulat que l’abstraction est source de dépolitisation, c’est une démarche opposée qui a guidé les concepteurs de ce « catalogue critique ».
Le secteur de la construction a en effet un impact environnemental colossal : 40 % des émissions de gaz à effet de serre, d’après le GIEC, dont 8 % pour la seule production de ciment. À cela s’ajoute un extractivisme continu touchant les sols. Les effets géologiques des bâtiments ne sont pas non plus anodins : le sol s’effondre sous le poids de certains, comme la tour gigantesque Burj Khalifa à Dubaï. Les matériaux standardisés dominants – tel le béton ou l’acier – s’avèrent fragiles, comme en témoigne l’état de nombreux ponts. Ils ne sont pas conçus selon une logique de durabilité mais de profit. La ville est d’ailleurs l’un des grands lieux de l’accumulation financière comme l’a bien montré le géographe marxiste David Harvey.
Pour mieux saisir l’impact des matériaux, les auteurs adoptent une approche matérialiste. Ils s’inspirent également de courants des sciences sociales attentifs aux relations entre humains, non-humains et objets, dans le sillage d’anthropologues comme Bruno Latour et Tim Ingold. Ces travaux conduisent le plus souvent à mettre en lumière et rappeler nos interdépendances. La « vie sociale » des matériaux est donc scrutée et racontée en remontant les filières, de la production à l’utilisation sur les chantiers. Les auteurs se fondent sur des études de terrain, des lectures et des entretiens avec des acteurs. Avec ces récits, ils interrogent nos choix de construction et font œuvre politique.
Les impacts des matériaux hégémoniques et subalternes
Leur catalogue s’organise autour d’une « sélection de quinze produits emblématiques et révélateurs de la façon de produire, industrialiser, construire aujourd’hui » selon un classement « critique ». Il est une « invitation à poser les fondations pour construire le monde autrement. » Chaque notice fait l’objet d’une illustration de Maud Harou, quand des photographies auraient été les bienvenues par moments, pour aider à comprendre certains procédés ou donner à voir des réalisations emblématiques.
La première catégorie regroupe ce qu’ils qualifient – selon un schéma gramscien – de matériaux « hégémoniques » : béton, acier, verre et plastique. Leur impact économique et matériel est de loin le plus important. En outre, ils ont des conséquences sur toute la chaîne de production. Leur hégémonie « repose également sur des modes de production fondés sur l’exploitation d’une nature et d’un travail bon marché ».
La seconde rassemble des matériaux « subalternes », qui viennent en appui aux premiers. Colles, adjuvants et bois (sous la forme de résidus agglomérés ou de forêts plantées) sont vassalisés. Ainsi, la colle, contrairement aux fixations mécaniques, transforme les matériaux qu’elle assemble en futurs déchets, puisqu’ils deviennent alors très difficilement réparables.
L’histoire de chacun de ces matériaux est ainsi retracée, les procédés détaillés de manière fluide et accessible pour le lecteur, tout comme les différents enjeux associés. Les entreprises dominantes pour chaque secteur, comme LafargeHolcim pour le ciment, sont présentées. Les auteurs alternent et articulent avec brio récits, chiffres, analyses et questionnements. Ces deux premières catégories de matériaux laissent songeurs sur ce qu’il convient d’utiliser du fait de leurs multiples effets délétères. Heureusement, la troisième partie du livre ouvre des perspectives sur des alternatives plus respectueuses des hommes et de la nature.
Une invitation à reconsidérer les matériaux récalcitrants
La dernière catégorie met en avant les « récalcitrants », « marginalisés », moins rentables et souvent plus difficilement standardisables : la brique de terre, la paille, la pierre sèche et les matériaux de réemploi. « Enracinés dans leur territoire, ils réintroduisent du sensible, du local, du vivant et seraient porteurs d’une autre manière de construire. Une manière plus lente, plus respectueuse, plus contextuelle. Porteurs d’une autre vision politique. »
Les auteurs estiment par exemple que la construction en paille « semble aujourd’hui l’une des réponses constructives les plus pertinentes ». Son potentiel pour l’isolation est ainsi impressionnant, tant par son efficacité que par les volumes facilement disponibles. Son utilisation est porteuse de bénéfices pour l’agriculture, dont elle est un co-produit de l’alimentation. Les auteurs mettent toutefois en garde contre le type d’agriculture mobilisée pour cela : il ne s’agit pas de renforcer sa forme conventionnelle mais de soutenir les initiatives biologiques ou agroécologiques.
« Si nous voulons sortir de cette logique d’extraction et de gaspillage, une idée s’impose presque d’elle-même : réemployer », écrivent les deux auteurs, illustrant leur propos avec la porte de réemploi. Cette pratique est une constante dans l’histoire de l’humanité. En inversant la perspective, le dogme de la construction neuve n’est qu’une « parenthèse historique », voire une « anomalie ». Ces réflexions sur le réemploi, qui apparaît fondamental pour changer de modèle, auraient mérité d’être étoffées pour aborder la question cruciale du passage à l’échelle. Il en va de même pour la pierre sèche, dont la notice, très lyrique, aurait dû être plus concrète afin de donner à voir ses différentes applications possibles.
Redonner du sens à l’acte de construction
Avec ce catalogue, l’ambition (réussie) d’Armelle Choplin et Philippe Simay est donc de redonner du sens à l’acte de construction, de sortir des évidences actuelles qui président à cette activité. Ils observent toutefois des évolutions chez les architectes, qui utilisent de plus en plus des matériaux réemployés, géosourcés (issus du sol) et biosourcés (issus du vivant). D’autres s’inspirent d’architectures « vernaculaires ». Dans ce dernier cas, il s’agit d’être en phase avec les écosystèmes, tout en réfléchissant à des offres crédibles, en particulier pour les Suds, où les matériaux hégémoniques sont encore très désirés et associés à la modernité.
Leur réflexion ne concerne pas seulement les spécialistes que sont les architectes ou les professionnels du domaine. Inspirés par Ivan Illich, ils invitent à s’émanciper de la domination des experts pour reprendre, collectivement, la main sur l’activité de construction, à l’image des chantiers apprenants. Dans un même ordre d’idées, s’ils ne rejettent pas la standardisation et l’industrialisation, ils soutiennent que celles-ci doivent être au service des artisans, et non le contraire, comme c’est encore largement le cas aujourd'hui.
En définitive, la matière n’est pas neutre et contient des rapports sociaux et des choix politiques. Un nécessaire aggiornamento des professions de la construction s’impose selon les deux auteurs. Les politiques publiques doivent de même poursuivre leur évolution en termes de réglementation (sur le réemploi par exemple) et de soutien aux filières plus vertueuses. Les citoyens doivent également s’interroger sur leurs propres décisions en matière de construction. Construire moins et autrement devrait à terme constituer une nouvelle norme, s’appuyant sur la durabilité et la traçabilité des matériaux. Outre ces changements de pratiques, Armelle Choplin et Philippe Simay invitent à une évolution de nos imaginaires, qui conditionnent bien souvent les premières.