En partenariat avec l'APHG, retour sur 10 livres qui se démarquent par la qualité de leurs analyses, leur travail sur les sources ou leur participation au renouvellement des questionnements.
1. Notre coup de cœur du trimestre : Florian Mazel et Yann Potin (dir.), Marc Bloch. L’histoire en résistance, Seuil, 2026.

Pour Patrick Boucheron : « Il n’y eut pas d’historien plus républicain que Marc Bloch ». Panthéoniser Marc Bloch en 2026 dans une société clivée, au sein de laquelle suinte l’anti-intellectualisme, prend un sens particulier. Les publications sur cet intellectuel engagé seront assez logiquement nombreuses au cours de l’année, et espérons que cela s’accompagne d’un regain d’intérêt pour ses travaux. L’ouvrage collectif dirigé par Florian Mazel et Yann Potin, dans la collection L’Univers historique, revient avec une hauteur certaine sur ce martyr de la République. Fondateur des Annales d’histoire économique et sociale en 1929, c’est une certaine vision de l’histoire qui entre au Panthéon avec cet historien de métier. Combattant lucide et engagé lors des deux guerres mondiales, il a en outre subi les persécutions de Vichy pour ses origines juives et parle ainsi à un public bien plus large que la seule communauté historienne. Un collectif d’auteurs revient donc en plus de 500 pages, réparties entre quatre parties, sur les multiples ramifications de son parcours. L’ouvrage fourmille d’informations précieuses, et parfois peu connues, comme le fait que Marc Bloch ait publié 1 611 comptes rendus d’ouvrages en trois décennies, avec un pic à 199 recensions en 1932. Par l’analyse de ces deux facettes entrelacées, le lecteur retrouve l’homme capable de « témoigner » du présent et de critiquer les « témoignages » du passé, afin de poser une limite entre le vrai et le faux, la justice et l’injustice .
2. Anne Augereau, Une préhistoire des femmes, La Découverte, 2026.

Au-delà du titre, l’archéologue Anne Augereau tente de situer dans le temps l’apparition du patriarcat, afin de répondre à des interrogations au demeurant très contemporaines. L’intérêt ici, et la difficulté, est d’aborder cette question par l’archéologie. Si les chercheurs ont déjà mis à mal l’idée de femmes préhistoriques cantonnées au foyer, chargées d’une multitude d’enfants et réduites à de simples objets sexuels, la compréhension des rapports genrés demeure encore partielle. Ces relations de domination, dans lesquelles les hommes considèrent les activités des femmes comme inférieures, ont longtemps été mal comprises par les historiens qui les ont enfermées dans le rôle de mères, de nourrices et de soigneuses. Cette domination s’avère plus ou moins intense en fonction des lieux et des temporalités, puisque le livre s’étend en effet de - 300 000 à - 4 200. L’archéologue se garde donc de toute essentialisation. C’est le Néolithique qui fournit les données les plus nombreuses et les plus fiables. Les femmes sont, par exemple, impliquées dans le travail des peaux et des cuirs. L’étude des squelettes, ici mise à l’honneur, révèle la prédominance des activités unimanuelles mobilisant le bras droit, mécanisme encore plus flagrant chez les hommes. Ces études des squelettes dévoilent par ailleurs une société de violences que les enfants et les femmes subissent davantage qu’ils ne les infligent.
3. Nina Roux, Tirage au sort et démocratie. Retour sur le cas athénien (Ve – IVe s. avant notre ère), PUF, Le Nœud gordien, 2026.

Dans la collection le Nœud gordien, l’historienne Nina Roux ouvre son propos sur la crise de représentativité que traversent certaines démocraties actuelles. Elle fait ainsi ressortir le caractère quasi unique de l’usage du tirage au sort à Athènes, pour sélectionner par le hasard la majorité des magistrats et des juges. L’ouvrage a le mérite de donner une épaisseur analytique à cette pratique louée par Aristote, mais plus souvent décrite qu’étudiée en profondeur. Dans le cadre de la démocratie athénienne, le tirage au sort contribue à une rotation des gouvernants et sert un certain idéal d’égalité. Se gardant de tout idéalisme, l’historienne livre une analyse fine qui établit aussi un dialogue entre le régime athénien et le nôtre, puis les réinterprétations du premier par le second. Par une plongée dans les sources et une lecture affûtée d’Aristote, Nina Roux retrace les modalités du tirage au sort et en souligne aussi les limites. Bien que toutes les magistratures ne revêtent pas les mêmes pouvoirs, la pratique s’avère massive, puisqu’en théorie Athènes doit recruter chaque année 750 à 850 citoyens et, normalement, tous les citoyens doivent être appelés au moins une fois dans leur vie à exercer une charge publique. Ladite pratique repose toutefois sur le volontariat et l’absentéisme demeure important. C’est donc une lecture passionnante qui provoque une dissonance dans nos imaginaires par la mise en lumière concrète du tirage au sort, de ses modalités et du sens que chacun lui attribuait.
Notre entretien avec l’auteure.
4. Bertrand Van Ruymbeke, 1776. L’année américaine, Tallandier, 2026.

L’année 2026 marque les 250 ans de la déclaration d’indépendance des treize colonies d’Amérique du Nord. C’est sur l’analyse de cette année américaine que l’historien Bertrand Van Ruymbeke revient, en quarante chapitres, depuis la Boston Tea Party jusqu'à décembre 1776. Se gardant de toute approche téléologique, l’historien retranscrit avec une multitude de détails les événements dans leur contexte en questionnant : pourquoi 1776 et pas 1775 ? Pourquoi treize colonies et pas quatorze, avec le Québec ou encore les deux Florides aux mains des Britanniques ? L’intérêt est ici de comprendre pourquoi ces treize colonies décident de se séparer d’une puissance européenne auréolée par sa sortie victorieuse de la guerre de Sept Ans. Pour remédier à cette vision britannique qui perçoit l’indépendance comme une aberration, Bertrand Van Ruymbeke privilégie les sources américaines : registres, journaux personnels, correspondances et rapports. Ces documents présentent des espaces en pleine maturité économique et politique. Cette réalité est saisie par les Français, et notamment par Vergennes, comme une opportunité stratégique pour aider les « insurgés ».
5. Georges Vigarello, Les logiques du corps. Une autre manière de penser le temps, Seuil, 2026.

Dans la collection L’Univers historique, l’historien Georges Vigarello livre une étude passionnante sur le corps en deux parties : les fonctions et les existences. Pour aborder ce « champ dissipé et fractionné », le chercheur englobe l’ensemble des périodes et recourt à plusieurs sciences. Histoire des inégalités avec les sévices et les corrections ; histoire culturelle, économique et sociale : l’étude du corps transcende les champs d’étude. Le bain froid, la saignée ou le parfum sont des pratiques qui renseignent le lecteur sur la façon dont chacun conçoit son corps. C’est aussi un objet d’indépendance et d’autonomie, puisque des normes morales ou encore des normes relatives à l’entretien du corps ont été imposées au fil du temps. Georges Vigarello parle en ce sens de diktats dont hommes et femmes cherchent à s’affranchir. Cette dynamique d’affranchissement se met en place avec les Lumières, quand chacune et chacun aspire progressivement à disposer de son corps, parfois même en fonction de goûts individuels. Au cours du XIXe siècle, la notion de santé s’étend avec, par exemple, le souhait de protéger les enfants du travail. Vouloir disposer de son corps est par ailleurs une revendication qui peut devenir violente face à un système de domination à l’origine d’actions féministes et ouvrières. Cette histoire, bien qu’émiettée, n’en montre pas moins une série de ruptures et de continuités qui mènent avant tout à l’affranchissement, à l’individualisation et à l’autonomisation.
6. Françoise Waquet, À corps retrouvé. Anthropologie du monde savant (XVIIe – XXIe siècle), CNRS éditions, 2026.

C’est également sur le corps que travaille l’historienne Françoise Waquet, mais en resserrant davantage son sujet sur les corps des savants, du XVIIe au XXIe siècle. Le savant doit d’abord adopter certains codes corporels afin d’être reconnu comme tel : « le physique compte », contrairement à ce que l’on pourrait penser dans ce domaine. Le corps est à la fois un outil de travail et un objet exposé renvoyant une certaine image de soi-même. L’historienne du monde des savants prend ici un malin plaisir à travailler sur les clichés, à aborder Érasme et Bourdieu, à retranscrire certaines descriptions. Le lecteur comprend facilement le travail documentaire considérable qui a été effectué pour souligner, par exemple, l’intérêt que les biographes portent au visage des savants. Ainsi, on apprend que Descartes avait un « front large et un peu avancé ». C’est toutefois sur l’analyse des fragilités corporelles que l’historienne s’avère la plus passionnante et rend des chercheurs particulièrement attachants, à l’instar du naturaliste suisse François Huber ayant perdu la vue à 15 ans, mais qui a pourtant consacré toutes ses recherches aux abeilles… qu’il ne pouvait voir. Le monde savant n’est pas épargné par les propos offensants et humiliants envers le corps des femmes : remarques obscènes, « propos salaces », harcèlement et agressions sexuelles.
7. Élodie Edwards-Grossi et Delphine Peiretti-Courtis, Le racisme scientifique et médical. Du XIXe siècle à nos jours, PUF, 2026.

À l’heure où les discours et les déclarations racistes pullulent dans nos démocraties par la bouche d’intellectuels autoproclamés invoquant Darwin ou tout autre discours scientifique sorti de son contexte, l’historienne Delphine Peiretti-Courtis et la sociologue Élodie Edwards Grossi reviennent sur trois siècles de théories racialistes. Longtemps portées par des médecins, ces théories ont permis de justifier autant l’esclavage que le génocide des Herero et des Nama. Si la science a depuis montré que la notion de race n’avait pas de sens, les logiques de déshumanisation et les discours inégalitaires ne cessent de revenir. Plus qu’un travail d’histoire, les deux chercheuses montrent à quel point le racisme scientifique est un fait social contemporain contre lequel il est difficile de lutter, puisqu’il s’appuie sur des décennies de stéréotypes contre lesquels il devient plus qu’urgent de se dresser.
Notre entretien avec les auteures.
8. Céline Bayou, Les pays baltes. Face à la menace russe. En 100 questions, Tallandier, 2026.

Avec la fin de l’URSS, la Lettonie, la Lituanie et l’Estonie ont construit leur trajectoire en opérant un renversement complet par rapport à l’ère soviétique, jusqu’à intégrer l’OTAN et l’UE en 2004. Confrontés depuis longtemps à une menace russe multidimensionnelle, ils ont essayé d’alerter les autres pays occidentaux. Si ce face-à-face occupe le cœur de l’ouvrage, la chercheuse Céline Bayou aborde en 100 questions cet espace mal connu et réfléchit aussi bien aux logiques de défense qu’à l’histoire tragique et à l’économie des trois États. Considérés par certains comme une périphérie de l’Europe, les pays baltes voient leur place devenir centrale avec la guerre en Ukraine et un pouvoir moscovite fidèle à la doctrine Primakov, qui estime notamment que Moscou a un droit de regard privilégié sur les États postsoviétiques. Revenir sur l’histoire et la géographie de ces trois pays permet de mieux comprendre les mécaniques à l’œuvre à l’heure actuelle en Europe de l’Est.
9. Céline Marangé, La guerre d’Europe a commencé, Les Arènes, 2026.

Les livres sur l’invasion de l’Ukraine et la Russie poutinienne abondent sans être toujours pertinents, ni rédigés par des spécialistes de ces espaces. L’historienne Céline Marangé, chercheuse confirmée à l’IRSEM, propose un travail court, incisif et ambitieux pour replacer la guerre en Ukraine dans un cadre européen plus global. Inscrivant son analyse dans le contexte de la guerre froide et de la stratégie d’endiguement, la chercheuse s’interroge sur les raisons pour lesquelles a longtemps dominé, en France, l’idée de mener une politique d’ouverture et d’accommodement envers Moscou. La guerre en Ukraine n’est en ce sens qu’une étape d’un plan plus global pour redevenir une puissance dominatrice et effacer l’humiliation de la fin de la guerre froide. Mais les dangers ne sont plus aussi simples à comprendre que durant la guerre froide, puisque dans le cadre d’une guerre hybride, les Européens doivent autant se préparer à une confrontation entre l’OTAN et la Russie qu’à la vulnérabilité intrinsèque des démocraties. L’une des nombreuses qualités de l’ouvrage est bien d’interroger les ambitions du maître du Kremlin qui accepte de voir mourir jusqu’à 30 000 soldats russes par mois, pour poursuivre, certes, l’objectif historique de détruire l’Ukraine, mais aussi celui de recomposer les rapports de force avec l’Europe et d’abattre l’ordre international libéral, né de l’effondrement de l’URSS. Loin de tout discours défaitiste, Céline Marangé souligne autant la résilience des démocraties que la nécessité de se préparer à une guerre potentiellement terrible, à l’instar de celle que l’Ukraine subit actuellement, marquée par les 50 000 attaques de missiles et de drones en 2025, et à une guerre hybride, pour laquelle les régimes autoritaires exploitent à l’heure actuelle la faiblesse des démocraties.
10. François Godicheau, Pierre Salmon et Mercedes Yusta, La guerre d’Espagne (1936-1939). La démocratie assassinée, Tallandier, 2026.

De juillet 1936 à 1939, les franquistes exécutent 120 000 personnes. Pour autant, comprendre la guerre d’Espagne implique une plongée dans les années 20 et 30 afin de saisir la dimension symbolique portée par cette guerre. Les historiens Mercedes Yusta, François Godicheau et Pierre Salmon proposent donc un livre écrit à six mains qui réinscrit cette guerre dans l’histoire européenne, et plus largement celle du XXe siècle. Face au soutien d’Hitler et de Mussolini à Franco, les interventions étatiques pour aider la République espagnole font défaut. Le camp républicain peut toutefois compter sur une mobilisation internationale particulièrement conséquente, aux sources de l’antifascisme qui revêt dès lors un caractère structurel et dépasse le seul espace ibérique. Ce livre est aussi une mise à jour des nouvelles avancées historiographiques venues d’outre-Pyrénées qui battent en brèche l’idée d’une Espagne autarcique, empêtrée dans des problèmes internes et isolée des enjeux européens. Les violences de 1936-1939 relèvent certes d’une guerre civile, mais les auteurs démontrent bien le continuum d’un climat de terreur depuis le début des années 1930 (150 pages sont d’ailleurs consacrées à la période qui précède 1936). Ces divisions se retrouvent encore dans le paysage politique et matériel actuel, comme a pu le montrer la sortie de la dépouille de Franco de la vallée de Cuelgamuros en 2019.