Dans un essai informé et engagé, Arnaud Bontemps offre à la fois un diagnostic, une vision et une méthode pour renforcer les services publics face aux défis sociaux et écologiques.

Le collectif Nos Services Publics [NSP] a été mis en avant en 2024 lorsque l’une de ses membres, Lucie Castets, a été proposée pour devenir première ministre par le Nouveau Front Populaire, coalition qui était arrivée en tête des législatives de cette même année. Ce collectif existait déjà depuis plusieurs années. Il mène un travail de fond sur les services publics, parallèle à des initiatives plus politiques comme celle de la députée Clémentine Autain (L'avenir, c'est l'esprit public, Seuil, 2025).

Arnaud Bontemps, qui vient de publier l’essai Service public ou barbarie, est l’un des fondateurs et porte-parole de cette association de fonctionnaires. Haut fonctionnaire, il a occupé différents postes à la Cour des comptes, à l’Assurance maladie et au département de Seine-Saint-Denis. Si son essai se concentre sur le contexte français, du fait de son expérience professionnelle, ses analyses sont en partie transposables au contexte mondial. Outre un diagnostic, il s’efforce d’offrir un horizon réaliste et un cap plus qu’une feuille de route sur différents sujets. Pour cela, il mobilise l’histoire, des études – produites en partie par le collectif NSP – et des exemples concrets. L’idée est d’inviter les citoyens, et pas seulement les agents publics, à débattre et à se mobiliser.

Fragilisation des services publics

Comme il le raconte en préambule, le déclencheur de son engagement fut l’élection de Donald Trump en 2016. Depuis une dizaine d’années en effet, les attaques contre les services publics de la part de dirigeants autoritaires se sont multipliées. Il ne s’agit pas d’attaques au nom de la seule efficacité ou de l’austérité, mais de la volonté de démanteler des services publics qui sont bien souvent considérés comme de dangereux contre-pouvoirs par ces autocrates. Le DOGE (Department of Government Efficiency) du second mandat de Trump, malgré ses faibles résultats en termes de réduction des dépenses, a surtout visé à mettre au pas des administrations perçues comme trop indépendantes ou comme mettant des freins au marché.

La situation française n’en est pas encore au même niveau, mais l’état des services publics est préoccupant. De nombreux agents publics sont en perte de sens. Leurs métiers sont de moins en moins attractifs, en témoignent les places laissées vacantes lors de certains concours. Les implantations des services reculent sur les territoires. En parallèle, une offre privée se substitue à l'offre publique, en particulier pour les activités les plus rentables, le tout largement subventionné sur fonds publics. Le risque d’une société à deux vitesses – entre des services publics dégradés pour les pauvres et un secteur privé pour les plus aisés – émerge. Il en découle un cercle vicieux : les usagers perdent confiance dans les services publics, se sentent abandonnés et votent pour les partis d’extrême droite qui contribueront en retour à accélérer ce démantèlement.

Comment expliquer une telle situation ? Arnaud Bontemps avance plusieurs facteurs : le dogme de la baisse des dépenses (l’alpha et l’oméga contemporain des politiques publiques), l’obéissance hiérarchique qui prend le pas sur le sens du service public et la responsabilité des agents, et les dérives bureaucratiques du quotidien. Il considère ces trois éléments comme autant de verrous à l’action publique. Ce blocage de l’État intervient alors que les crises (démographique, écologique et sociale) se font de plus en plus pressantes.

Quelles perspectives ?

Des changements au sein des services publics sont donc nécessaires pour retrouver des marges de manœuvre, redonner du sens à l’action des agents et répondre aux besoins de la population, tout en permettant à cette dernière une réelle implication démocratique dans leur fonctionnement. Ce projet renouvelé des services publics doit être compatible avec les limites planétaires et apte à faire face aux défis contemporains.

Pour Bontemps, les services publics ont un rôle déterminant à jouer dans ce contexte de crises. En France, les services publics représentent 5,5 millions d’agents et produisent 25 % de la richesse nationale. Il va jusqu’à évoquer un potentiel « révolutionnaire » du service public, susceptible d’offrir un « horizon commun ». Les services publics ont en effet la particularité d’être déjà une réalité et une utopie inachevée : « Définir le service public, c’est dévoiler le potentiel révolutionnaire d’un projet de société : une réponse aux besoins essentiels de la population, déployée en dehors du marché, financée collectivement et gérée démocratiquement. » Le service public constitue donc une alternative aux dynamiques destructrices en cours.

Il ne s’agit de ne plus penser l’État au singulier mais la pluralité des agents qui composent les services publics, qui sont aussi territoriaux, hospitaliers ou relevant d’agences. Arnaud Bontemps propose de renverser une série de priorités : la définition des besoins avant de réfléchir aux moyens, la question du pouvoir avant celle de la décentralisation. En effet, il estime que le changement d’échelle territorial de prise de décisions n’est pas la seule solution. Il conviendrait de construire des instances de décision avec les usagers en fonction de leurs besoins. Autrement dit, ce sont les principaux bénéficiaires d’un service qui devraient être les plus impliqués dans sa gouvernance.

Il invite aussi à engager une réflexion sur les tendances à la bureaucratisation, souvent liées au développement du numérique, parfois présenté à tort comme synonyme de simplification. Il rappelle à juste titre que les agents publics ne sont pas simplement là pour obéir au politique : ils font des choix au quotidien, qu’il leur revient d’assumer. La responsabilité n’est pas qu’un mot. Pour avancer, la constitution de collectifs au travail lui apparaît essentielle.

L’histoire de la construction des services publics, que retrace Arnaud Bontemps dans un récit nuancé, est instructive à plus d’un titre. Celle-ci est progressive – il n’y a pas eu de grand soir – et nourrie par une dialectique entre luttes sociales et initiatives étatiques. En s’appuyant sur ces leçons du passé, Bontemps estime qu’il ne faut pas seulement défendre les services au nom du refrain « C’était mieux avant », mais élaborer un nouveau projet collectif tourné vers le futur. Les services publics sont toujours inachevés car ils doivent suivre l’évolution constante des besoins d’une population, comme l’illustre son rôle nouveau dans le domaine environnemental. Terminant sur un appel à l’action collective, Arnaud Bontemps rappelle que « le service public constitue à la fois une réponse aux défis majeurs de notre siècle et un idéal de société.  »