Alors que la droite s'avère fragmentée, en quête d'un leader et reste dans le flou par rapport aux partis d'extrême-droite, l'historien Pierre Manenti retrace l'histoire du RPR.
Les recompositions de la droite et les frontières de plus en plus poreuses avec l’extrême-droite peuvent faire oublier un âge d’or incarné par le RPR, personnalisé par l’animal politique qu’était Jacques Chirac. Ce dernier crée le parti en 1976 après sa démission du poste de Premier ministre. Il le perçoit autant comme la structure héritière du gaullisme que comme un instrument de conquête du pouvoir. L’historien Pierre Manenti revient sur cette histoire flamboyante à l’heure où la droite se divise entre les héritiers d’une certaine droite et ceux qui souhaitent balayer les principes fixés par l’ancien président.
Nonfiction.fr : Après avoir rédigé plusieurs ouvrages sur le gaullisme et signé deux biographies d’Albin Chalandon, puis de Charles Pasqua, vous proposez un ouvrage particulièrement dense sur l’histoire du RPR. Comment est né ce projet ?
Pierre Manenti : Ce projet est né d'un constat assez simple : alors que le gaullisme politique a fait l'objet de très nombreux travaux, le post-gaullisme, et d’abord le RPR (Rassemblement pour la République) restait le parent pauvre de l'histoire politique de la droite contemporaine. On l'a souvent réduit à une simple machine électorale au service des ambitions présidentielles de Jacques Chirac, ou à une succession de guerres de chefs et d'affaires.
Après m'être penché sur des figures comme Albin Chalandon et Charles Pasqua, qui incarnent chacun à leur manière des sensibilités très fortes de cette famille politique, j'ai voulu embrasser l'histoire du mouvement dans sa globalité. Le RPR a structuré la vie politique française pendant plus d'un quart de siècle (1976-2002). Il s'agissait de comprendre comment ce parti a réussi à maintenir l'unité de la droite parlementaire, à faire évoluer sa doctrine, parfois au prix de féroces contorsions idéologiques et à s'enraciner dans le paysage électoral jusqu'à la fusion dans l'UMP. C'est l'autopsie d’une « certaine idée de la droite » que j'ai voulu réaliser.
Le parti est créé en 1976 par le Premier ministre démissionnaire Jacques Chirac. Néanmoins, vous montrez bien qu’il s’agit surtout de la volonté de plusieurs personnes, Pierre Juillet et Marie-France Garaud, d’asseoir Chirac comme le successeur de Pompidou. Pouvez-vous revenir sur les objectifs initiaux de ce parti ?
Les objectifs initiaux du RPR sont doubles, mêlant une profonde amertume tactique et une volonté de reconquête. En décembre 1976, lorsque Jacques Chirac lance son mouvement au congrès de la Porte de Versailles, il vient de claquer la porte de Matignon, s'estimant entravé par Valéry Giscard d'Estaing. Pour l'équipage de l'ombre de Georges Pompidou, incarné par le tandem mythique Pierre Juillet et Marie-France Garaud, il faut battre le fer tant qu’il est chaud et remettre Jacques Chirac en selle.
L'objectif premier du RPR est donc de créer une machine de guerre exclusive au service de Jacques Chirac afin de faire barrage au projet de "société libérale avancée" de Giscard, jugé déconnecté du pays réel. Sur le plan doctrinal, le parti naît avec une posture très populaire et sociale, à la fois nationaliste et souverainiste, résumée dans le célèbre appel de Cochin en 1978. Il s'agit de capter les classes populaires et moyennes en se posant comme les seuls défenseurs de la souveraineté nationale face à la construction européenne naissante et face à la menace du Programme commun de la gauche. Le RPR initial est un contre-pouvoir agressif au sein même de la majorité.
Pour les élections de 1981, vous revenez avec finesse sur le duel qui oppose Michel Debré à Jacques Chirac pour représenter la droite aux élections. Pierre Messmer tranche : « Pour nous, vieux gaullistes, Michel Debré est notre frère, mais Jacques Chirac est notre fils » . Pourquoi les « vieux gaullistes » choisissent-ils Chirac ?
C'est un déchirement tragique, mais d'une grande rationalité politique. Michel Debré incarne la légitimité historique, l'orthodoxie doctrinale, c’est le gardien du temple de la Constitution de 1958. Il est le « frère » des compagnons de la première heure. Mais en 1981, les « vieux gaullistes » emmenés par des figures pragmatiques comme Pierre Messmer font un choix de réalisme et d'avenir.
Ils choisissent Chirac parce qu'ils ont conscience que Debré, malgré son immense stature morale, représente un gaullisme du passé, perçu comme rigide et d'une autre époque par l'électorat des années 1980. Jacques Chirac, lui, a l'énergie, la jeunesse, et surtout, il a construit en quatre ans un appareil militant moderne, discipliné et dévoué. Les gaullistes (mais pas tous !) comprennent que pour sauver leur famille politique de l'effacement face au giscardisme d'un côté et au mitterrandisme de l'autre, il faut un chef capable de mener une campagne moderne et agressive. Choisir le « fils » , c'est accepter que le gaullisme change de visage pour survivre, quitte à ce qu'il devienne plus pragmatique et moins idéologique.
Les années Mitterrand constituent un moment particulier pour le RPR. Jacques Chirac s’affirme fin tacticien dès 1981 et compose habilement son gouvernement en 1986. Comment le RPR se renforce-t-il durant ces années dans l’opposition, mais aussi en se construisant la réputation d’un parti de gouvernement ?
Le choc de l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 agit comme un formidable accélérateur pour le RPR. Dans l'opposition, le parti abandonne sa posture purement contestataire pour se muer en une machine de guerre d'une efficacité redoutable. Sous la houlette de jeunes cadres ambitieux, comme Alain Juppé et Edouard Balladur, le RPR opère un virage doctrinal majeur en adoptant les thèses libérales anglo-saxonnes à la mode (Reagan, Thatcher) pour contrebalancer le socialisme de François Mitterrand. Cela aboutira, en 1986, à la politique des privatisations théorisées et de la baisse des impôts.
Parallèlement, le RPR bâtit sa crédibilité de gestionnaire grâce à ses succès locaux lors des municipales de 1983, s'ancrant solidement dans les territoires. Lorsque la première cohabitation survient en 1986, Chirac montre sa maîtrise tactique en formant un gouvernement qui associe étroitement l'UDF (le parti giscardien), neutralisant ainsi ses rivaux de centre-droit tout en conservant les postes clés (Intérieur pour Pasqua, Économie pour Balladur). Durant ces deux ans, le RPR prouve qu'il sait gouverner l'État, gérer l'économie et maintenir l'ordre, se débarrassant définitivement de son image de parti d'agitateurs pour devenir le pivot naturel de l'alternance.
Jacques Chirac à l’Élysée, le parti doit se trouver un leader et définir sa ligne. Plusieurs débats traversent le parti. Quelles lignes de force caractérisent le parti sous les mandats de Jacques Chirac ?
Une fois le Graal élyséen atteint en 1995, le RPR bascule dans une situation paradoxale : il est au pouvoir, mais il perd sa boussole idéologique. Le parti est profondément traumatisé par la guerre fratricide entre chiraquiens et balladuriens lors de la présidentielle, puis par l'échec de la dissolution de 1997. Deux grandes lignes de force, souvent antagonistes, vont alors s'affronter pour le contrôle de l'appareil et de sa doctrine.
D’une part, la ligne sociale et souverainiste, portée par Philippe Séguin, qui prend la tête du parti en 1997, et Charles Pasqua. Ils défendent le « gaullisme social », s'opposent aux critères de Maastricht, dénoncent la dérive libérale et l'abandon de la souveraineté nationale. Pour eux, le RPR doit rester le parti du peuple et de la Nation.
D’autre part, la ligne libérale et européenne, portée par Alain Juppé et les fidèles de l'Élysée. Ils prônent un alignement pragmatique sur la construction européenne, une gestion économique rigoureuse et une modernisation libérale compatible avec les exigences de la mondialisation.
C'est finalement cette seconde ligne, celle du compromis et du rassemblement des centres, qui l'emportera sous la pression de Jacques Chirac. Le président contrera systématiquement les velléités souverainistes pour préparer ce qui deviendra l'acte final du RPR en 2002 : sa dissolution dans un grand parti unique de la droite et du centre, l'UMP, signant la fin de la spécificité gaulliste au profit d'un grand parti conservateur à l'européenne.
Dans votre conclusion, vous revenez sur les « liaisons dangereuses avec le FN » et soulignez que, malgré des dissidences, c’est la ligne Chirac-Séguin d’hostilité ferme et de « cordon sanitaire » qui s’est imposée. Comment ont-ils enraciné cette position ?
La création de ce cordon sanitaire a été un combat long, féroce et d'une importance capitale pour l'identité du RPR. Dans les années 1980 et 1990, la tentation de l'alliance avec le Front National est bien réelle chez certains cadres locaux et figures nationales. Face à la poussée du FN, l'argument électoraliste de l'union des droites pour battre la gauche était puissant.
Si le cordon sanitaire a tenu, c'est par une double action morale et politique. Jacques Chirac, par conviction humaniste profonde et par fidélité à une certaine idée de la République héritée du gaullisme, a toujours opposé un refus catégorique, presque viscéral, à tout compromis avec l'extrême droite. Il considérait que l'idéologie du FN était fondamentalement incompatible avec le gaullisme.
De son côté, Philippe Séguin a sanctuarisé cette position sur le plan intellectuel en rappelant que le gaullisme est social, rassembleur, et ne peut s'allier avec une force politique de division et d'exclusion. En 1998, lors des élections régionales où plusieurs présidents de région de droite acceptent les voix du FN pour être élus, la direction du RPR frappe fort en excluant les dissidents. Cette fermeté absolue a ancré dans l'ADN du RPR l'idée que franchir cette ligne rouge signifiait la mort politique et la trahison de l'héritage gaulliste.
Nous nous permettons de poser une question d’actualité à l’historien que vous êtes. La droite est aujourd’hui émiettée et il semble manquer une colonne vertébrale pour rassembler ce qu’il reste du parti du RPR, notamment autour d’une cloison étanche avec l’extrême droite. Quelles personnes vous apparaissent comme héritières naturelles du RPR et d’une certaine manière de Jacques Chirac ?
C'est une question complexe pour l'historien, car le paysage politique actuel a subi une recomposition si profonde qu'aucun calque du passé ne s'y applique parfaitement. L'héritage du RPR est aujourd'hui paradoxalement éclaté en plusieurs morceaux, revendiqué par des acteurs qui s'opposent.
Chez Les Républicains, l'héritage RPR se cherche dans la nostalgie d'un parti populaire et souverain. Mais la colonne vertébrale s'est affaiblie. Le drame de la droite contemporaine, c'est précisément la perte de cette synthèse chiraquienne qui réussissait à faire cohabiter sous le même toit des libéraux, des conservateurs et des gaullistes sociaux. Aujourd'hui, ceux qui maintiennent de manière la plus évidente la filiation avec Jacques Chirac et Philippe Séguin sont les figures de la droite modérée, gaulliste ou indépendante, qui refusent catégoriquement toute porosité avec le Rassemblement national, rappelant que l'identité de la droite républicaine réside dans son refus des extrêmes.
Mais la reconstruction d'un grand mouvement populaire capable de parler à la fois aux élites urbaines et aux classes populaires territoriales, comme savait le faire le RPR, reste un chantier immense pour la droite d'aujourd'hui. Alors que les Républicains ont adopté une ligne libérale et européenne, le Front national essaye d’occuper l’espace politique du RPR en se revendiquant d’une droite populaire, qui ne mâche pas ses mots et défend la souveraineté nationale, jusqu’à racheter le sigle du parti pour tenter de lui donner une seconde vie. Preuve que le RPR n’est pas seulement un objet d’histoire… mais bien un objet politique de pleine actualité.