Christophe Fourel et Jean-Luc Volatier reviennent sur les différentes facettes de la précarité alimentaire, les dispositifs visant à lutter contre elle et les pistes de réforme de l'aide existante.
Dans Combattre la précarité alimentaire, Christophe Fourel et Jean-Luc Volatier, deux experts des politiques publiques de lutte dans ce domaine, dressent un état des lieux de la situation actuelle et de son évolution. Ils détaillent de manière critique les différents dispositifs d'aide existants. Surtout, ils envisagent de nouvelles pistes, dont la Sécurité sociale de l'alimentation, difficile à mettre en oeuvre à l'heure actuelle, mais qui constituerait un changement de paradigme en termes de conception de l'aide alimentaire, articulée à des enjeux de santé et environnementaux. Leur livre propose donc une synthèse accessible, complète et pédagogique, tout en ouvrant des perspectives de réforme des dispositifs actuels.
Nonfiction : En quoi la qualification et la mesure de la précarité alimentaire sont-elles déterminantes ? Quelles sont ses différentes formes ?
Christophe Fourel et Jean-Luc Volatier : Il est déterminant de connaître le nombre et la nature des personnes en situation de précarité alimentaire en France pour savoir si les dispositifs actuels de lutte contre cette précarité sont suffisants et adaptés aux besoins. Alors que le nombre de personnes ayant recours à l'aide alimentaire se situe entre 2 et 5 millions selon les années et les sources, le nombre de ceux qui souffrent de précarité alimentaire – terme générique – est beaucoup plus élevé, même si ce chiffre dépend de la définition retenue.
L'insuffisance alimentaire quantitative est définie comme « le fait de ne pas avoir, parfois ou souvent, suffisamment à manger globalement ». En 2015, derniers chiffres disponibles, seuls 3 % des adultes en France se trouvaient dans cette situation. L'insécurité alimentaire est une notion plus qualitative, intégrant six niveaux de privation : sauter des repas par manque de revenus, ne pas toujours manger à sa faim, ne pas pouvoir réaliser des repas équilibrés pour des raisons financières, etc. La standardisation du questionnaire correspondant permet des comparaisons internationales et dans le temps. En 2015, 11 % de la population était en situation d'insécurité alimentaire, soit plus de 7 millions de personnes.
Cette situation s'est aggravée après la crise inflationniste post-covid liée à la guerre en Ukraine : selon un indicateur simplifié de précarité alimentaire, le Crédoc a montré que 12 % de la population était en précarité alimentaire en août 2022, puis ce taux a augmenté à 16 % en décembre 2022 avant de redescendre à 12 % en avril 2024. Ces chiffres soulignent la forte sensibilité de la précarité alimentaire aux chocs économiques conjoncturels, et la nécessité de disposer d'outils de mesure réguliers et harmonisés. À cet égard, l'intégration d'une question sur l'insécurité alimentaire dans les grandes enquêtes statistiques nationales – comme le Baromètre de santé de Santé publique France ou l'enquête Budget de famille de l'INSEE – représente un progrès significatif pour le suivi de long terme de ce phénomène.
Comment notre alimentation a-t-elle évolué dernièrement ?
La tendance alimentaire la plus profonde, car générationnelle, est la consommation croissante d'aliments ultra-transformés, le temps consacré à la préparation des repas diminuant constamment. Le développement de la restauration rapide et de la livraison à domicile participe à cette évolution structurelle.
La recherche des prix les plus bas est corrélée à la baisse de la part des dépenses consacrées à l'alimentation dans le budget des ménages. L'augmentation du coût du logement et le développement de nouveaux postes de dépenses – comme les abonnements numériques – exercent une pression croissante sur les arbitrages alimentaires, notamment dans les ménages modestes.
Les Français partagent avec les pays méditerranéens des attentes gustatives et de convivialité autour de l'alimentation, qui reste plus fonctionnelle dans les pays du Nord. Les produits carnés demeurent très appréciés, associés aux repas de fête et au plaisir alimentaire. Le végétarisme peine donc à s'imposer en France, malgré les recommandations nutritionnelles et les arguments environnementaux en faveur des aliments d'origine végétale.
Cependant, on observe depuis quelques années une préoccupation croissante pour les questions environnementales, avec notamment le développement de la consommation de produits issus de l'agriculture biologique – même si une pause a été constatée durant la période d'inflation post-covid. Les nouvelles recommandations du Programme National Nutrition Santé (PNNS 4), publiées en 2019 et révisées depuis, intègrent explicitement la dimension environnementale, encourageant une réduction de la consommation de viande et une augmentation de celle de légumineuses, de fruits et légumes de saison et de produits à faible empreinte carbone. Par ailleurs, les scandales sanitaires récurrents – farines animales, fraudes à l'étiquetage, contaminations bactériennes – alimentent une méfiance durable d'une partie des consommateurs envers l'industrie agroalimentaire conventionnelle, renforçant l'attrait pour les circuits courts et les produits locaux.
Comment l'aide alimentaire est-elle organisée actuellement en France ? Quelles sont ses limites ? Qui sont les principaux acteurs ?
Aujourd'hui, l'aide alimentaire en France repose essentiellement sur des associations caritatives : la Croix-Rouge Française, les Restos du Cœur, le Secours Populaire, le Secours Catholique. La Fédération Française des Banques Alimentaires joue un rôle particulier d'intermédiaire : elle récupère des dons en nature auprès des professionnels, notamment des distributeurs, pour les redistribuer aux associations partenaires. Les financements se répartissent à hauteur de 31 % provenant des acteurs publics – le SEEA (Soutien Européen à l'Aide Alimentaire), les crédits nationaux aux épiceries sociales, les subventions de fonctionnement aux associations, et les crédits d'impôts accordés aux donateurs particuliers. Au niveau local, les projets alimentaires territoriaux (PAT) permettent de financer des initiatives sur appel à projets, en articulant aide alimentaire, circuits courts et lutte contre le gaspillage. Les acteurs privés contribuent à hauteur de 36 % des financements, principalement via l'obligation de redistribution des invendus alimentaires. Enfin, les particuliers financent les associations à hauteur de 33 % grâce à leurs dons.
Les enjeux actuels portent notamment sur la prise en compte encore insuffisante des qualités nutritionnelles et environnementales des aliments distribués, même si des progrès sont observés grâce au programme national « Mieux manger pour tous ». Plus structurellement, le modèle de l'aide alimentaire charitable fait l'objet de critiques croissantes : il repose sur des bénévoles en nombre insuffisant, génère des situations stigmatisantes pour les bénéficiaires, et ne favorise pas leur autonomie alimentaire. Le rapport du Conseil National de l'Alimentation (CNA) de 2023 a pointé la nécessité d'une réforme en profondeur, notamment pour mieux articuler urgence et accompagnement durable, et pour garantir un accès à une alimentation de qualité – et non seulement quantitativement suffisante – pour toutes et tous.
Quelles sont les catégories sociales recourant le plus à l'aide alimentaire ?
Le point commun des bénéficiaires de l'aide alimentaire est de souffrir de conditions de vie difficiles. Si un grand nombre des bénéficiaires des Restos du Cœur sont au chômage (44 %), on retrouve également des étudiants (12 %), des retraités (17 %) et des travailleurs pauvres (9 %). Selon l'INSEE, près des deux tiers des bénéficiaires (64 %) sont des femmes, en raison de la forte surreprésentation des familles monoparentales – et par conséquent des enfants. Les bénéficiaires sont également plus nombreux en Outre-mer, où le taux de pauvreté est structurellement plus élevé.
Ces dernières années, les associations ont observé l'émergence de nouveaux profils parmi leurs bénéficiaires : des jeunes actifs en emploi précaire, des seniors isolés ne bénéficiant que d'une faible pension, mais aussi des personnes migrantes en situation administrative complexe. La crise inflationniste de 2022-2023 a conduit à une augmentation significative du nombre de primo-demandeurs, c'est-à-dire de personnes n'ayant jamais eu recours à l'aide alimentaire auparavant, parfois issues des classes moyennes fragilisées. Cette évolution pose la question de l'adaptation des dispositifs à des profils plus diversifiés, avec des besoins d'accompagnement différenciés – notamment en matière d'accès aux droits, de logement ou d'insertion professionnelle.
Quelles sont les conséquences de cette précarité en termes de santé ?
La principale conséquence observée de la précarité alimentaire est la faible consommation de fruits et légumes et la tendance à se reporter sur des aliments gras et sucrés, souvent moins coûteux en termes d'apports caloriques. Il en résulte une surreprésentation de maladies chroniques parmi les populations précaires : cancers liés à une faible consommation de fruits et légumes (notamment digestifs), diabète de type 2, obésité et ses complications – maladies cardiovasculaires, apnée du sommeil, atteintes articulaires. Des cas de carences caractérisées, plus rares, peuvent être observés localement, comme des cas de béribéri à Mayotte liés à une alimentation quasi exclusive de riz blanc et d'ailes de poulet.
Des travaux récents, notamment ceux conduits par l'Inserm et Santé publique France, confirment le lien entre précarité et alimentation de mauvaise qualité nutritionnelle, et montrent que cet effet est indépendant du niveau de connaissances alimentaires : même bien informées, les personnes en situation de précarité sont contraintes de faire des arbitrages défavorables à leur santé. La notion de « désert alimentaire » – zones géographiques peu pourvues en commerces proposant des produits frais et diversifiés – est également de mieux en mieux documentée en France, y compris en milieu périurbain et rural, et vient renforcer les inégalités d'accès à une alimentation saine. Ces inégalités de santé liées à l'alimentation ont un coût économique et social considérable, ce qui justifie une approche préventive ambitieuse plutôt que curative.
La lutte contre le gaspillage et la précarité alimentaire sont-elles compatibles ?
Depuis la loi Garot de 2016, les distributeurs ont l'obligation de ne pas détruire les aliments invendus. Cette obligation a été étendue par la loi EGalim de 2018 et ses décrets d'application. Une partie importante des invendus est ainsi livrée aux associations d'aide alimentaire, avec le soutien financier de l'État. On peut donc affirmer que, globalement, la lutte contre le gaspillage et la lutte contre la précarité alimentaire sont en synergie.
Cependant, la volonté d'aller vers une aide alimentaire plus qualitative – sur les plans nutritionnel et environnemental – conduit à privilégier l'achat d'aliments sélectionnés pour leur intérêt nutritif, financés par les dons des particuliers et les subventions publiques. Par ailleurs, les acteurs économiques, en particulier les distributeurs, tendent à réduire le gaspillage alimentaire par d'autres voies : vente promotionnelle d'aliments frais dont la date limite de consommation est proche, optimisation des commandes, maturité de fruits et légumes mieux calibrée. Il en résulte une réduction tendancielle des volumes disponibles pour la « ramasse », c'est-à-dire la collecte d'invendus destinés aux associations.
À moyen terme, la lutte contre le gaspillage et la précarité alimentaire resteront donc compatibles sur le principe, mais leur synergie opérationnelle sera vraisemblablement moins automatique qu'aujourd'hui. Des dispositifs innovants, comme les épiceries anti-gaspi ou les plateformes de mise en relation directe entre producteurs excédentaires et associations, tentent de combler cet écart tout en améliorant la qualité nutritionnelle des denrées redistribuées.
Quelles sont les alternatives déjà existantes pour lutter contre cette précarité ? En quoi se distinguent-elles des dispositifs dominants ?
Parmi les différentes approches existantes pour aider à sortir de la précarité alimentaire, certaines apparaissent plus durables que d'autres. Le don alimentaire ou de repas, considéré de façon isolée, constitue une réponse d'urgence indispensable mais insuffisante sur le long terme. En revanche, les épiceries sociales et solidaires peuvent aider à choisir des aliments ou des ingrédients que les bénéficiaires cuisineront eux-mêmes, souvent dans le cadre d'ateliers de cuisine. Ces ateliers sont l'occasion de promouvoir des aliments à forte valeur ajoutée nutritionnelle et environnementale – fruits et légumes, légumineuses, céréales complètes – tout en transmettant des compétences culinaires pratiques. Des bons fruits et légumes peuvent également être distribués par des centres d'aide sociale, afin de permettre l'acquisition de ces aliments, souvent perçus comme trop coûteux par les populations les plus précaires. Plusieurs associations proposant des aliments en circuit court, souvent issus de l'agriculture biologique, mettent en place des tarifs préférentiels pour les populations en situation de précarité.
La sécurité sociale de l'alimentation (SSA) est un dispositif plus ambitieux, actuellement en phase d'expérimentation dans plusieurs villes françaises (Montpellier, Bordeaux, Thiers, etc.). Il consiste à attribuer un financement public – sous forme de carte ou de compte dédié – permettant à ses bénéficiaires d'acheter des aliments répondant à des critères de qualité nutritionnelle et environnementale, dans un réseau de commerçants agréés. Inspiré du modèle de la Sécurité sociale de 1945, ce dispositif vise une population souvent plus large que la seule précarité alimentaire, mais en fait les premières bénéficiaires. Il répond à la fois à une logique d'universalisation de l'accès à une alimentation de qualité, à un soutien aux filières durables et locales, et à une réduction de la stigmatisation liée à l'aide alimentaire. Les premières évaluations sont prometteuses, même si des questions demeurent sur le modèle de financement à grande échelle et les critères de qualification des aliments éligibles.
Il importe cependant de souligner que la SSA et le système actuel de lutte contre la précarité alimentaire obéissent à des logiques fondamentalement différentes. Le système actuel repose sur une logique d’assistance ciblée vers les plus démunis, fondée sur le don, la redistribution des excédents. La SSA, à l’inverse, s’inscrit dans une logique de droit universel, proche de celle de la Sécurité sociale : chaque citoyen contribue et bénéficie d’un accès garanti à une alimentation de qualité, sans condition de ressources stricte ni stigmatisation. Ces deux logiques ne sont pas simplement complémentaires : elles reposent sur des présupposés politiques, financiers et organisationnels radicalement distincts.
C’est pourquoi les améliorations apportées au système actuel – aussi nécessaires soient-elles, notamment en matière de qualité nutritionnelle des denrées fournies – ne constituent pas un chemin direct vers la SSA. Rendre l’aide alimentaire caritative plus qualitative ne suffit pas à transformer sa nature profonde. Il ne s’agit pas d’une simple question de degré, mais bien d’un changement de paradigme. La mise en œuvre véritable de la SSA supposerait une volonté politique forte, des arbitrages budgétaires significatifs, ainsi qu’une refonte des rôles respectifs de l’État, des collectivités et des acteurs associatifs. Dans le contexte actuel de contrainte budgétaire et de fragmentation politique, cette perspective reste, pour l’heure, bien orpheline des soutiens institutionnels et financiers qui lui permettraient de passer du stade expérimental à celui d’une politique publique nationale.