Trois ouvrages récents explorent la valeur des personnes, entre théorie du don, dispositifs sociaux et disposition à l’admiration.
La question de la valeur des personnes traverse la philosophie politique, la sociologie et la psychologie sociale. Dans des sociétés marquées par la polarisation politique, les inégalités sociales et les luttes pour la reconnaissance, elle devient particulièrement pressante : qu’est-ce qui fonde la valeur d’un individu et comment cette valeur est-elle reconnue – ou refusée – dans la vie collective ?
Trois ouvrages récents abordent cette question à partir de perspectives distinctes mais complémentaires : Avez-vous de la valeur ? d’Alain Caillé (Le Bord de l’eau, 2025), La valeur des personnes. Preuves et épreuves de la grandeur de Nathalie Heinich (Gallimard, 2022) et Admirer. Éloge d’un sentiment qui nous fait grandir de Joëlle Zask (Premier Parallèle, 2024).
Ces trois livres peuvent être lus comme trois réponses à une même interrogation. Caillé propose une théorie normative de la reconnaissance, inspirée de la logique du don et orientée vers un idéal démocratique d’égalité symbolique. Heinich développe une sociologie descriptive de l’évaluation, attentive aux dispositifs par lesquels les sociétés attribuent concrètement de la valeur aux individus. Zask, enfin, explore la dimension affective de la reconnaissance, en réhabilitant l’admiration comme disposition cognitive et relationnelle ouvrant à la singularité d’autrui.
La confrontation de ces perspectives révèle des tensions importantes : entre idéal moral et réalité sociale, entre dispositifs institutionnels et dispositions affectives, entre égalité symbolique et hiérarchies sociales.
La valeur comme reconnaissance : la proposition normative d’Alain Caillé
Dans Avez-vous de la valeur ?, Alain Caillé propose une réflexion philosophique et politique sur la valeur des personnes, inscrite dans la tradition du Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales (MAUSS). Fidèle à cette orientation, il s’appuie sur la théorie du don pour repenser les fondements de la reconnaissance sociale.
La valeur d’une personne ne saurait, selon lui, être réduite à sa productivité économique, à son statut social ou à son mérite individuel. Elle se construit dans les interactions sociales, à travers la reconnaissance de la capacité des individus à donner, recevoir et rendre. Être reconnu comme une personne de valeur signifie ainsi être identifié comme un contributeur légitime à la vie collective : quelqu’un capable d’apporter du bien, de la beauté, du savoir, de la liberté ou simplement de l’attention à autrui.
Cette conception relationnelle de la valeur ouvre la possibilité d’une reconnaissance qui ne soit pas fondée sur la compétition mais sur la coopération. La société juste serait alors celle qui offre le plus d’occasions aux individus d’être reconnus pour leurs contributions prosociales — qu’il s’agisse de l’éducation des enfants, de l’engagement associatif ou de la protection de l’environnement. Cette perspective rejoint le projet politique du convivialisme, auquel Caillé est étroitement associé.
Cependant, l’auteur reconnaît lui-même que la quête de reconnaissance peut aussi prendre des formes conflictuelles. Les luttes pour la reconnaissance peuvent se transformer en rivalités agonistiques ou en ressentiments collectifs. La théorie du don fournit un cadre normatif puissant pour penser une société plus coopérative, mais elle laisse partiellement ouverte la question des conditions sociales et psychologiques permettant de limiter ces dérives.
Cette dimension affective et subjective de la reconnaissance, relativement peu développée dans l’ouvrage, apparaît précisément comme l’un des points où la réflexion de Caillé peut être mise en dialogue avec celle de Zask.
Les dispositifs sociaux de la valeur : l’approche sociologique de Nathalie Heinich
Dans La valeur des personnes. Preuves et épreuves de la grandeur, Nathalie Heinich adopte une démarche très différente. Plutôt que de proposer une théorie normative de ce que devrait être la reconnaissance des individus, elle s’attache à décrire comment les sociétés attribuent effectivement de la valeur aux personnes.
Son analyse met au jour une pluralité de régimes de valeur, chacun reposant sur des critères spécifiques : esthétiques, techniques, éthiques, réputationnels ou encore statutaires. Les individus sont évalués à travers des preuves et des épreuves socialement instituées — concours, diplômes, classements, distinctions — qui permettent de les situer sur des échelles hiérarchiques.
La reconnaissance apparaît ainsi comme un processus fondamentalement relationnel et institutionnalisé. Loin d’être purement morale ou subjective, elle est organisée par des dispositifs sociaux qui structurent les comparaisons entre individus et orientent les jugements collectifs.
Cette perspective sociologique met en lumière la complexité des mécanismes évaluatifs, mais elle révèle également leurs effets ambivalents. Les dispositifs d’évaluation permettent de reconnaître les compétences et les contributions, mais ils produisent aussi des frustrations, des exclusions et des formes de domination symbolique.
La posture méthodologique de Heinich — fortement descriptive — constitue à la fois la force et la limite de son approche. En refusant d’endosser un programme normatif de réduction des inégalités, elle évite de réduire l’analyse sociologique à une critique morale. Mais cette neutralité analytique peut aussi donner l’impression de laisser dans l’ombre les enjeux politiques des processus d’évaluation, notamment lorsqu’ils contribuent à reproduire des hiérarchies sociales ou des discriminations.
C’est ici que l’approche de Heinich entre en tension avec celle de Caillé. Là où ce dernier défend une conception égalitaire de la valeur des personnes, la sociologie de Heinich met en évidence la dimension structurellement hiérarchique des systèmes de reconnaissance sociale.
L’admiration comme disposition à reconnaître : la proposition de Joëlle Zask
Avec Admirer. Éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, Joëlle Zask introduit une dimension largement absente des deux approches précédentes : celle des affects.
Son essai propose une réhabilitation philosophique de l’admiration, entendue comme un sentiment qui ouvre l’individu à la singularité d’autrui et au monde. S’inspirant notamment de la tradition cartésienne, Zask décrit l’admiration comme une surprise de l’âme qui déclenche un mouvement d’attention et de curiosité. Loin d’être une fascination passive, elle constitue une disposition cognitive active, orientée vers la compréhension de ce qui nous étonne.
L’admiration se distingue ainsi de deux attitudes opposées mais également stériles : l’indifférence, qui désengage du monde, et la fascination, qui aliène le sujet dans une forme d’idolâtrie. Entre ces deux extrêmes, l’admiration permet de reconnaître la singularité d’autrui sans renoncer à sa propre autonomie.
Cette perspective conduit Zask à interroger les formes contemporaines de visibilité et de célébrité, notamment dans l’espace médiatique et numérique. Là où la fascination transforme les individus en objets de consommation émotionnelle, l’admiration suppose une distance critique et une attention authentique.
L’apport de l’ouvrage tient ainsi à la mise en évidence d’une dimension souvent négligée de la reconnaissance : sa dimension affective et cognitive. Reconnaître la valeur d’autrui ne relève pas seulement d’un principe moral ou d’un dispositif institutionnel ; cela suppose aussi une capacité à prêter attention à ce qui nous dépasse.
Cependant, l’approche de Zask soulève à son tour plusieurs questions. L’admiration apparaît parfois comme une disposition presque idéale, dont les conditions sociales et institutionnelles de possibilité restent peu explorées. Dans des contextes marqués par les inégalités, les discriminations ou les conflits identitaires, la capacité à admirer peut sembler difficile à cultiver.
En ce sens, la réflexion de Zask gagne à être mise en perspective avec l’analyse sociologique de Heinich, qui rappelle combien les relations de reconnaissance sont structurées par des dispositifs sociaux et des rapports de pouvoir.
Trois dimensions de la reconnaissance
La lecture croisée de ces trois ouvrages met ainsi au jour trois dimensions complémentaires de la reconnaissance.
Chez Caillé, la valeur des personnes renvoie à un principe moral d’égalité symbolique, fondé sur la capacité de chacun à participer au mouvement du don. Chez Heinich, elle apparaît comme le produit de dispositifs sociaux d’évaluation, qui organisent les comparaisons et les hiérarchies entre individus. Chez Zask, enfin, elle repose aussi sur des dispositions affectives, telles que l’admiration, qui rendent possible l’attention à la singularité d’autrui.
Ces approches ne se contredisent pas seulement ; elles révèlent également les limites de chacune lorsqu’elle est considérée isolément. Une théorie purement normative de la reconnaissance risque d’ignorer les mécanismes sociaux qui structurent l’évaluation des personnes. Une sociologie strictement descriptive peut laisser dans l’ombre les enjeux moraux et politiques des hiérarchies qu’elle décrit. Une philosophie des affects, enfin, peut apparaître insuffisante pour penser les institutions et les conflits qui traversent la vie collective.
Vers une écologie politique de la reconnaissance
La confrontation de ces perspectives invite à penser la reconnaissance comme un phénomène à la fois moral, social et affectif. Une démocratie vivante suppose en effet d’articuler ces différentes dimensions.
Elle implique d’abord un principe de dignité inconditionnelle des personnes, garantissant le respect et l’égalité symbolique entre les individus. Elle repose ensuite sur des institutions capables d’organiser la reconnaissance des contributions sociales, tout en limitant les effets d’exclusion et de domination. Elle suppose enfin des dispositions affectives favorables à l’attention et à la curiosité envers autrui, sans lesquelles les principes et les institutions restent abstraits.
Cette articulation ouvre la voie à ce que l’on pourrait appeler une écologie politique de la reconnaissance, où valeurs morales, dispositifs sociaux et affects se soutiennent mutuellement. Dans des sociétés traversées par les frustrations statutaires et les conflits identitaires, une telle perspective apparaît comme une condition essentielle de la stabilité et de la vitalité démocratiques.
À lire également sur Nonfiction :
La valeur des personnes : entre don et reconnaissance, entretien avec Alain Caillé à propos de son livre Avez-vous de la valeur ? (Le Bord de l’eau, 2025)
Évaluer les personnes : entretien avec Nathalie Heinich à propos de son livre La valeur des personnes. Preuves et épreuves de la grandeur (Gallimard, 2022)
Éloge de l’admiration : recension du livre de Joëlle Zask, Admirer. Eloge d’un sentiment qui nous fait grandir (Premier Parallèle, 2024), par Christian Ruby