Une histoire sociale et culturelle des célibataires aux États-Unis qui offre une autre image de leurs existences.

Dans les années 1960, des célibataires américaines envoient des cartes de Saint-Valentin à leurs législateurs pour dénoncer l’injustice fiscale dont elles (et ils) sont les victimes. « Au rituel festif de la Saint-Valentin, elles opposent une réalité plus prosaïque faite d’humiliations symboliques, de discrètes pressions sociales, de discriminations professionnelles  », écrit dans Les oubliés de la Saint-Valentin. Des vies à l'ombre du mariage l’historien Romain Huret, président de l’EHESS et précédemment auteur des Millions de monsieur Mellon   .

Sortir de l’ombre les existences des célibataires

En dépit de la modernisation de la société américaine, le mariage hétérosexuel reste la norme dominante. A contrario, le statut de célibataire s’avère désavantageux. Les personnes non-mariées sont pourtant souvent dévouées aux autres, comme leurs proches parents, ou entretiennent des relations homosexuelles ou de concubinage, dans l’ombre et sans reconnaissance officielle. À travers cette mobilisation politique, ils marquent leur « refus d’une assignation sociale et professionnelle aux tâches subalternes, et faiblement reconnues, de l’économie capitaliste ». Comme l’écrit dans une de ces cartes une institutrice célibataire : « Nous sommes les faux-bourdons de la société. » Autrement dit, si les célibataires se mettent au service de la ruche, ce sacrifice social n’implique pas de réelle contrepartie. Proches aidants, ils doivent souvent rechercher une indépendance financière grâce à un travail extérieur. Ils sont des citoyens de « seconde zone » dans un pays sacralisant le mariage et qui les tourne en ridicule, quand il ne les craint pas. Un autre discours contrebalance parfois cette représentation dominante vantant leurs modes de vie et tout particulièrement leur liberté due à leur indépendance.

Comme le rappelle Romain Huret, les études scientifiques sur le sujet ont tendance à interroger le célibat en fonction de ces deux discours opposés. La définition de celui-ci est également l’objet de débats face à la diversité des situations, potentiellement toujours temporaires jusqu’au décès des concernés. Il s’intéresse ici aux personnes n’ayant jamais été mariées, de plus de 35 ans, soit environ 10 % de la population états-unienne au XXe siècle, jamais plus. Pour l’historien, la notion de célibat est un « trompe-l’œil » qui recouvre des vies ni plus pauvres, ni plus riches que d’autres, mais qui constituent bien souvent des modèles alternatifs de foyers, en avance sur les mutations de la famille. Leur statut est défini en creux par celui du mariage et leurs droits sont plus réduits que ceux des personnes mariées. Pour autant, les célibataires « forgent des familles et des foyers hybrides, composées souvent de sœurs, d’amis, d’enfants adoptés, d’animaux. Ces multiples liens invitent à les regarder autrement que comme des figures emblématiques des solitudes contemporaines. »

Huret propose donc une histoire sociale du célibat aux États-Unis à travers l’étude de leur statut juridique, de leur insertion professionnelle et sociale. Cette histoire est aussi culturelle et sensible, puisqu’Huret se fonde sur des archives issues de la culture populaire (chansons, films, illustrations, etc.) pour questionner les représentations associées, des archives privées comme des journaux intimes, des archives institutionnelles, mais également iconographiques à travers de nombreuses photographies, dont plusieurs sont reproduites dans le livre. Les célibataires sont ainsi très présents dans les clichés de Frances Benjamin Johnston.

La longue route pour s’émanciper du modèle familial

Les femmes célibataires ont souvent une existence liée à leur foyer familial. Leurs homologues masculins sont plus mobiles, mais aussi plus précaires, largement employés, par exemple, dans les exploitations minières et forestières. L’historien relève également leur intérêt marqué pour la nature et les animaux. Nombreux sont celles et ceux qui s’engagent dans la société, participant à des associations en faveur de la tempérance ou pour le bien-être animal. Comme l’écrit Romain Huret, ils contribuent par leurs actions à l’« humanisation » du monde. En retour, certains et certaines sont aussi attaqués du fait de leur célibat, comme la biologiste Rachel Carson, autrice de Printemps silencieux en 1962, qui dénonce les méfaits des pesticides sur la biodiversité.

Attentifs aux autres, leur vieillissement est encore plus difficile que pour les couples mariés puisqu’ils ne sont pas protégés par leur foyer et par la législation, du fait de la liberté testamentaire notamment. Durant la Grande Dépression, ils sont davantage touchés que les hommes mariés faisant les frais les premiers des licenciements. Malgré leur participation massive – pour les deux sexes – au second conflit mondial, leur situation ne s’améliore guère dans l’immédiat après-guerre. Il faut attendre les années 1960 et 1970 pour que s’amorce une évolution favorable de leur statut grâce à des mobilisations.

Les préjugés à leur égard n’ont pas complètement disparu aujourd’hui, sans compter les situations tragiques, conséquences de ce qui est parfois appelé une « épidémie de solitude ». Dans Les oubliés de la Saint-Valentin, Romain Huret s’est attaché à dépasser cette image misérabiliste et à redonner une épaisseur et une richesse à ces existences. Au terme de ce parcours historique très agréable à lire, qui alterne entre considérations générales sur le célibat, données statistiques et vignettes biographiques, Huret rappelle que « la question du célibat reste indissociable d’une réflexion sur les inégalités – de ressources, de pouvoir, de choix et de reconnaissance  ».