Une anthologie consacrée à Jacques Ellul, présentée par Patrick Chastenet, invite à redécouvrir les analyses toujours actuelles du grand penseur de la technique, également théologien.
Professeur émérite en science politique, Patrick Chastenet est l’un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre de Jacques Ellul, dont il a été l’ami. Il est, entre autres, l’auteur d’une Introduction à Jacques Ellul (2019) dans la collection « Repères » des éditions La Découverte et plus récemment des Racines libertaires de l'écologie politique (2023) et d’une Introduction à Bernard Charbonneau (2024), compagnon de pensée d’Ellul.
Il vient de publier dans la collection « Bouquins » une anthologie consacrée à Jacques Ellul, rassemblant quatre titres du grand penseur de la technique qui fut également théologien : Le Système technicien, Propagandes, L’Espérance oubliée et Anarchie et christianisme. Outre une introduction générale retraçant brièvement la vie de l’homme, chacun de ses livres fait l’objet d’une présentation éclairante retraçant leur contexte d’écriture et leur réception. Une invitation à découvrir les réflexions encore actuelles de celui qui « a eu le grand tort d’avoir raison trop tôt ! »
Nonfiction : Jacques Ellul est l’auteur d’une soixantaine de livres. Comment avez-vous procédé pour sélectionner les titres rassemblés dans cette anthologie ?
Patrick Chastenet : Jacques Ellul a publié environ 70 livres si l’on tient compte du fait que plusieurs d’entre eux comportaient plusieurs tomes. Son œuvre est pensée et construite sur deux registres séparés mais qui se répondent l’un l’autre. Le volet théologique ou spirituel trouve son répondant dans le volet sociologique ou politique, même si chacun de ces qualificatifs sont en partie impropres. Étant donné que la moitié de son œuvre est consacrée au registre théologique, il était impensable de l’ignorer. Une fois ce constat posé, s’est posée la question du choix des œuvres. Il se trouve que j’avais moi-même posé la question à Jacques Ellul il y a près de quarante ans : il m’avait répondu que son préféré était L’Espérance oubliée pour la partie théologique (« c’est celui dans lequel j’ai mis tout mon cœur »), et La Technique ou l’enjeu du siècle pour le volet sociologique.
C'est donc par fidélité et respect pour ce choix que j'ai opté pour L’Espérance oubliée — même si ma préférence personnelle serait allée à La Raison d’être, sa belle méditation sur l’Ecclésiaste, et même si La Subversion du christianisme a la faveur de nombreux lecteurs. En revanche, il m’a fallu remplacer La Technique ou l’enjeu du siècle par Le Système technicien, plus court, plus digeste, plus intemporel tout en étant plus actuel que jamais à l’heure de l’IA et des GAFAM. Propagandes (1962) s’est imposé tout naturellement, car il compte parmi les grands livres de Jacques Ellul et que la publicité, la propagande, et toutes les formes de manipulation psychologique prospèrent avec les réseaux sociaux. J’ai enfin procédé à un arbitrage entre L’Illusion politique (1965) et Anarchie et christianisme (1988) en optant pour le second, plus récent et plus significatif car non seulement il contient une dimension testamentaire au plan politique mais il permet de faire le lien entre les deux registres de l’œuvre.
Ces quatre ouvrages sont-ils globalement représentatifs de son œuvre ?
C’est le but recherché. Le volume s’adresse à un public de néophytes qui n’a pas le temps de lire les 70 livres mais veut se faire une idée exacte de l’œuvre. Il ne respecte pas un ordre strictement chronologique car il s’organise autour du livre pivot : Le système technicien (1977). Viennent ensuite Propagandes et L’Espérance oubliée. Enfin, vient Anarchie et christianisme dans lequel Ellul explique que l’anarchisme est d’une part « la forme la plus complète et la plus sérieuse du socialisme » et d’autre part, l’expression politique la plus compatible avec la Bible.
Sur la technique, ses analyses vous paraissent-elles encore pertinentes ou, pour certaines, dépassées, du fait des évolutions dans le domaine (comme l'intelligence artificielle, par exemple) ?
Elles n’ont jamais été aussi pertinentes. Il a eu le grand tort d’avoir raison trop tôt ! Tout ce qu’il a écrit sur la technique s’applique à l’IA. La quête de l’efficacité maximale se trouve au cœur de l’IA. L’humain qui aujourd’hui se sert de l’IA est, de ce fait, celui qui la sert. Réciproquement, seul l’humain qui sert l’IA est vraiment apte à se servir d’elle.
De ce point de vue, on retrouve dans l’IA toutes les caractéristiques du phénomène technique mises en lumière par Ellul. Premièrement, la rationalité : le standardisé et le normé remplacent le spontané et le personnel. Deuxièmement, l’artificialité : la technique s'oppose au milieu naturel, qu’elle subordonne sans lui permettre de se reconstituer. Troisièmement, l’automatisme : le « choix » se fait sur le seul critère de la plus grande efficacité. Quatrièmement, l'auto-engendrement : le progrès technique étant devenu le référentiel de tous, chacun y contribue sans même le vouloir. Cinquièmement, l’unicité : le phénomène technique forme un tout homogène, ce qui interdit de faire le tri entre les « bonnes » et les « mauvaises » techniques. Sixièmement, l’entraînement : les techniques s’enchaînent les unes les autres dans le sens où les précédentes rendent nécessaires les suivantes. Enfin, l’universalisme : le phénomène technique s’étend à la fois à toute la surface du globe mais aussi à tous les domaines au sein de chaque pays.
Last but not least, Ellul parlait d’autonomie de la technique et il suffit d’écouter Sam Altman, le patron OpenAI, pour se convaincre qu’il avait raison. La recherche de la plus grande efficacité s’est imposée comme unique critère du juste et de l’injuste. Ellul diagnostiquait une « grande relève », un grand remplacement de l’homme par la machine. Si la technique est autonome, cela signifie que l’homme ne l’est plus. Cet homme nouveau sert la technique comme l’artilleur le canon.
Le nom de Jacques Ellul est aujourd’hui associé à sa critique de la technique. Sa vie et son œuvre sont toutefois indissociables de son engagement chrétien (protestant) et anarchiste, qu’il estimait d’ailleurs compatibles comme en témoigne son essai Anarchie et christianisme (1988) repris dans Entre technique et liberté. En quoi ses réflexions sur nos sociétés et la technique ont-elles été influencées par ces deux appartenances ?
Dans les deux cas, il s’agit d’une quête absolue de liberté. Pour Ellul, la Bible est un livre de questions posées à Dieu par l’homme. C’est une parole à interpréter, chaque jour et par chaque croyant, et non un dogme figé ou un « prêchi prêcha » moralisant. Cela lui permet de concevoir la liberté selon une logique essentiellement dialectique : celle de l’autodétermination humaine inscrite dans la libre décision de Dieu.
Pourquoi estimez-vous que le procès en pessimisme d’Ellul relève en partie d’un contresens ?
Sur certains sujets, il pèche au contraire par excès d’optimisme en affirmant par exemple dans Le Système technicien qu’aucun ordinateur ne parviendra à battre un humain aux échecs, ou encore que la machine fournit des traductions parfaitement incompréhensibles. Il s’obstine à affirmer la singularité du cerveau humain et à soutenir que passion, souffrance et espérance appartiennent en propre à l’Homme. Quant au « reste », des Directives pour un manifeste personnaliste (1935) à Anarchie et christianisme (1988), il a toujours milité pour une forme de socialisme conciliant justice sociale et liberté individuelle. Son diagnostic sur nos sociétés technocapitalistes n’est pas pessimiste, il est réaliste. Il est même très nuancé au regard de l’idéologie et des pratiques actuelles des seigneurs de la tech, cette nouvelle aristocratie technicienne qui nous impose sa loi et que nous devons combattre sans relâche.