Un recueil d’essais du défunt anthropologue et anarchiste américain donne à voir la richesse et le large champ de ses réflexions sur nos sociétés contemporaines.

L’anthropologue et anarchiste américain David Graeber est mort brutalement en 2020. Auteur inventif et prolifique, il a laissé derrière lui une masse d’archives, entre les cours qu’il a donnés à l’université et des textes inédits. Il n’y a jamais eu d’Occident (dont le titre anglais est bien différent et plus original : The Ultimate Hidden Truth of the World…) est l’une de ses dernières publications posthumes en français.

Écrire comme acte de liberté

Comme le rappelle en introduction du livre sa veuve et co-autrice, l’artiste Nika Dubrovsky, l’écriture a toujours constitué un acte de liberté pour Graeber. Il s’agit à chaque fois de défaire le sens commun et d’ouvrir l’espace des possibles. Il n’y a jamais eu d’Occident est un recueil de dix-huit essais, qui reflètent assez bien les grands pans de son œuvre et peuvent servir d’introduction à plusieurs de ses livres. Une partie non négligeable de ces textes est déjà disponible en français, quand d’autres sont complètement inédits. Dubrovsky se défend d’emblée de toute volonté de canonisation de Graeber et formule le vœu que ces textes soient suivis de prolongements et de discussions. Autrement dit, que les écrits de Graeber restent un « projet vivant » au service de l’édification d’un autre monde.

Rebecca Solnit, qui signe la préface, est en phase avec ces intentions. Elle brosse un portrait du défunt Graeber, soulignant la cohérence entre ses livres et sa manière d’être : joyeux et à l’écoute des autres. En tant qu’anthropologue, il a glissé progressivement de l’étude de Madagascar, son terrain de thèse, à l’analyse de sa propre société et de ses (dys)fonctionnements. La liberté est au cœur de ses réflexions, qu’elle soit passée ou à venir. Elle se vit aussi dans l’action, comme en témoignèrent son militantisme altermondialiste et sa participation à Occupy Wall Street. Les textes rassemblés, s’ils relèvent de différentes disciplines (anthropologie, économie, histoire ou science politique), sont unis par une même conviction profonde : « Les choses n’ont pas à être ainsi. »

Redéfinir la démocratie et l’économie

Le premier (et long) essai, qui donne son titre au livre, est consacré à la démocratie et à l’Occident. Il a été conçu comme une réponse au « conflit des civilisations » théorisé par Samuel Huntington. Graeber envisage une conception anarchiste de la démocratie, centrée autour de la discussion horizontale et la recherche de consensus. Il rappelle que « La prise de décision par consensus est typique des sociétés où il n’existe aucun moyen de contraindre une minorité à se plier à la volonté de la majorité. » Graeber s’oppose à la réduction de la démocratie à sa définition représentative en lien avec le monopole de la violence légitime par l’État. Ce faisant, il met en lumière les nombreuses pratiques démocratiques existant en-dehors de l’Occident, hier comme aujourd’hui.

Plusieurs chapitres traitent d’économie, en lien avec son livre sur la dette, sa participation aux manifestations altermondialistes contre l’OMC puis au sein du mouvement Occupy. Il revient d’ailleurs sur ces épisodes de sa vie, ainsi que sur ses origines familiales, sa jeunesse et la naissance de son engagement anarchiste dans un entretien autobiographique. Dans un long compte rendu critique, il montre en quoi la théorie économique n’est pas en phase avec les vrais enjeux contemporains. Son article sur les bullshit jobs (« boulots à la con »), devenu culte, est également republié, tout comme un entretien avec Thomas Piketty, qui met en lumière un désaccord de fond : là où Piketty privilégie l’impôt progressif pour lutter contre les inégalités, Graeber prône des annulations de dettes.

Le rôle central de l’imagination

Un essai sur Madagascar préfigure l’une des thèses développées dans Au commencement était…, à savoir celle de la « schismogenèse », autrement dit, comment le pouvoir de la culture (et de l’opposition à d’autres peuples) peut expliquer certains choix de développement de sociétés, contredisant l’idée selon laquelle ces derniers relèvent principalement de l’environnement. Ainsi, dans un même espace doté de ressources équivalentes, des groupes sociaux peuvent faire le choix de rester nomades quand leurs voisins deviennent agriculteurs. Graeber s’intéresse également à la haine comme « tabou politique ».

Un long article se penche sur l’analyse anthropologique – ou plutôt l’absence d’analyse – de la bureaucratie. Dans le même texte, Graeber s’intéresse à l’imagination et à son caractère asymétrique. En effet, les groupes dominés, comme les femmes dans les rapports de genre, passent beaucoup plus de temps à imaginer ce que pensent les groupes dominants que le contraire. Graeber qualifie ce processus de « travail interprétatif ». A contrario, la violence, qui n’implique guère d’imagination et d’empathie, est « sans doute la seule forme de stupidité à laquelle il soit presque impossible d’opposer une réponse intelligente  ». Un autre chapitre assez iconoclaste analyse le rôle des marionnettes géantes dans les mobilisations altermondialistes et la place de la police dans la culture américaine, dévoilant les guerres symboliques à l’œuvre.

Réflexions politiques

Dans un texte malicieux sous forme de questions/réponses, Graeber présente quelques-uns des principes anarchistes inconsciemment partagés par nombre d’entre nous, concluant qu’« Être anarchiste, c’est simplement croire que les êtres humains peuvent se comporter de manière sensée sans qu’on les y force. » Plus loin, dans le prolongement de son livre sur les bullshit jobs, Graeber livre quelques réflexions sur les classes du care et sur la relation paradoxale et aliénée de notre époque au travail.

L’anthropologue analyse – dans une veine comparable à celle de Thomas Frank – l’opposition politique entre égoïsme et altruisme, habilement maniée, suggère-t-il, par la droite : « On pourrait dire que l’approche conservatrice a toujours consisté à ouvrir grand les vannes du marché, jetant les vérités traditionnelles dans la tourmente ; et puis dans le tumulte qui en résulte, à s’ériger en tant que dernier bastion de l’ordre et de la hiérarchie, fidèles défenseurs de l’autorité des Églises et des pères contre des barbares qu’elles ont elles-mêmes lancés sur nous. Une escroquerie, certes, mais qui est remarquablement efficace. » La droite occupe finalement « les deux positions à la fois, de part et d’autre de cette division : celle de l’égoïsme extrême et celle de l’altruisme extrême. »

La dernière partie rassemble plusieurs textes écrits avec son épouse au sujet de l’art contemporain, en lien avec la question de la valeur. Son dernier article porte sur le jeu comme but ultime de vie, qu’elle soit humaine ou plus largement animale.

Avec humour et intelligence, et au fil de digressions souvent stimulantes, Graeber excelle à creuser des paradoxes – notamment ceux qui entourent la perception sociale de la lâcheté – et à battre en brèche des conceptions figées de la prétendue « nature humaine ». En définitive, son amour des idées et son insistance à imaginer d’autres façons de faire société sont porteurs d’espoir pour les luttes contemporaines.