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Politique

Pourquoi les pauvres votent à droite. Comment les conservateurs ont gagné le cur des Etats-Unis (et celui des autres pays riches)

Couverture ouvrage

Thomas Frank
Agone , 412 pages

La Grande Réaction
[mercredi 11 septembre 2013]
Un livre sur la politique américaine aux résonances françaises.

Les choix électoraux américains laissent souvent les Français perplexes, tout particulièrement les deux mandats consécutifs de George W. Bush. Ils ne sont pas les seuls à s’interroger, comme en témoigne Pourquoi les pauvres votent à droite  du journaliste et historien Thomas Frank. Dans cette enquête sur son Kansas natal, il pose cette question qui, pour de nombreux observateurs, ne devrait pas avoir lieu. Si la droite est le parti des riches, comment alors expliquer qu’il recueille les faveurs des plus déshérites ? Pourtant, au Kansas, comme dans de nombreux États américains, il est possible de voir sur le bord de la route des panneaux proclamant qu’un "travailleur qui soutient les Démocrates est un peu comme un poulet qui soutiendrait Kentucky Fried Chicken !" 

Du Populisme de gauche au populisme de droite

Pour comprendre ce phénomène à première vue incohérent, Thomas Frank retourne dans le Kansas où il a grandi. Si cet État évoque aujourd’hui par sa "médiocritude" la quintessence d’une Amérique moyenne se revendiquant comme telle et offre au Parti Républicain de confortables majorités, il n’en a pas toujours été ainsi. Le Kansas fut le berceau du Populisme de gauche (avec un P majuscule), de luttes pour l’égalité et de meilleures conditions de vie pour ses habitants, avant de devenir le foyer du populisme de droite (avec un p miniscule), qui se nourrit d’ailleurs de certaines traditions issues de son prédécesseur.

Comment ce renversement s’est-il opéré ? Pour Thomas Frank, la culture nous livre la clé. Les Républicains n’ont de cesse de se focaliser sur les questions de société, entretenant un climat de guerre culturelle permanente, et écartent explicitement l’économie des discussions politiques.  En effet, le climat créé par la crise économique conduit à une déstabilisation des modes de vie traditionnels – ou du moins à une certaine nostalgie germant de l'idéalisation de l’enfance – qui alimente une "colère culturelle [...] mise au service de fins économiques."  Les Républicains font campagne sur le thème de l’avortement pour, une fois élus, légiférer sur des questions de politique économique pour favoriser la création d’un environnement propice au déchaînement du marché libre. Les réformes sociales qu’ils laissent miroiter ne sont jamais mises en place. Elles n’ont souvent que peu de chance d’aboutir et c’est tant mieux : cet échec constant alimente la "récrimination sans fond"  des électeurs à l’origine de ce que Frank appelle la "Grande Réaction". 

Ce tour de passe-passe repose sur une intense guerre médiatique visant à créer et entretenir des stéréotypes sur les libéraux, entendus au sens américain du terme, c’est-à-dire la gauche. Les commentateurs conservateurs fantasment ainsi un peuple de libéraux ayant un pouvoir démesuré, puisant en cela dans la tradition américaine d’anti-intellectualisme, cherchant à imposer à toute l’Amérique leur mode de vie libéral, via Hollywood tout particulièrement. Ce "bleu" (démocrate), intello et snob, aurait des qualités à l’opposé de celles du "rouge" (républicain), à la fois "humble", "pieux", "courtois, doux et accueillant", "loyal", et "travailleur modeste". En bref, l’intellectuel artificiel face au travailleur authentique. Les questions de classe n’ont pas cours ici et : "[c]e qui divise[rait] les Américains, ce serait l'authenticité et non quelque chose d'aussi complexe et dégoûtant que l'économie."  Dans cette guerre culturelle, les républicains ne manquent pas de se présenter comme les martyrs d’un complot libéral quand bien même ils détiennent la majeure partie du pouvoir économique.

Si ce bouleversement a été rendu possible par la montée de républicains conservateurs, souvent peu dotés économiquement et culturellement, au détriment (politique) des républicains modérés, riches et partageant bien des points communs en termes de mode de vie avec les libéraux dénoncés, il profite avant tout aux modérés, qui sont par exemple bénéficiaires de baisse d’impôts. Les conservateurs sont leurs propres fossoyeurs, puisqu’en élisant des républicains votant encore plus de dérégulation économique, ils contribuent à la destruction de leurs modes de vie qu’ils estiment menacés par les libéraux. La production de programmes télévisés qu’ils n’ont cesse de déplorer répond à une logique économique et non à un complot ourdi par la gauche. Comme le résume avec un certaine lassitude Thomas Frank : "La politique, c'est lorsque les habitants des petits villes regardent autour d'eux les dégâts causés par Wal-Mart et ConAgra puis décident de se lancer dans une croisade contre Charles Darwin." 

Frank n’explique pas cette situation uniquement par l’instrumentalisation, bien souvent cynique , des pauvres par le parti républicain. Le parti démocrate a aussi des responsabilités : en délaissant, en particulier sous Clinton, son électorat traditionnel au profit d’une course aux voix du centre impliquant un programme libéral économiquement et socialement, il a laissé le champ libre au parti républicain, apte à jouer sur la fibre morale. Alors que l’organisation collective était historiquement l’apanage des syndicats, aujourd’hui moribonds, la droite a compris l’importance de mouvements structurés dans la bataille électorale, qu’ils soient religieux ou focalisés sur un thème conservateur précis comme l’éducation. Enfin, les démocrates pensent – à tort – que les individus savent instinctivement où se situent leurs intérêts (économiques). Si tel était le cas, les résultats électoraux seraient une simple traduction de données sociologiques et la gauche aurait été historiquement au pouvoir dans presque toute démocratie pratiquant le suffrage universel…

Une explication (trop) culturelle

Thomas Frank raconte l’histoire de cette "Grande Réaction" avec un style mordant, ironique et désabusé par endroits, qui place ce livre à mi-chemin entre l’enquête journalistique et l’essai ethnographique. Préférant en rire plutôt que de simplement déplorer, Frank ne fait pas pour autant preuve de mépris à l’égard des individus qu’il décrit. Il s’efforce au contraire de les comprendre, ayant lui-même été républicain dans sa jeunesse, comme il le raconte dans un amusant chapitre autobiographique.  Attaquant son sujet par le prisme culturel, Frank décortique longuement la rhétorique républicaine propagée dans les médias, négligeant au passage de recueillir des témoignages de simples électeurs au profit des grandes figures politiques ou de militants acharnés.

En se concentrant sur la guerre culturelle qui semble faire rage aux États-Unis, Frank en vient à délaisser d’autres facteurs explicatifs de ce changement. Dans L'Amérique que nous voulons , le prix Nobel d’économie Paul Krugman expliquait le vote à droite de la classe ouvrière par un racisme les conduisant à s'opposer à des mesures sociales en leur faveur, ces dernières risquant d’avantager des populations de couleur considérées comme "assistées"… De même, la question de la perception individuelle est négligée : Frank sous-estime le phénomène de "socialisation anticipatrice"  nourri par l’idéologie américaine du self made man, qui conduit certains à voter comme s’ils étaient déjà riches, comme pour des abattements fiscaux dont ils n'ont aucune chance de bénéficier.

Larry M. Bartels de l'université de Princeton, dans une recension appuyée sur l’analyse de résultats électoraux,  confirme certes l’idée selon laquelle les blancs non diplômés voteraient de moins en moins pour les Démocrates sans pour autant être d'accord avec Frank sur les raisons de cette mutation. Pour Bartels, ce phénomène concerne avant tout le Sud des États-Unis et repose sur une domination artificielle des Démocrates à l’époque du système Jim Crow qui établissait de fait une ségrégation raciale. En outre, les questions économiques ne se seraient pas éclipsées du champ politique. Les thèmes sociaux ont pris de l’importance mais davantage chez les diplômés qu’au sein des classes populaires. Pour les deux groupes sociaux, elles passent devant toutes les autres. Par ailleurs, les lignes de démarcation ne seraient pas aussi claires que ne l’entend Frank puisque les classes populaires déclarent se sentir plus proches des démocrates sur les questions sociales, telles que l’avortement, et plus proches des républicains sur les questions économiques… 

Précisons au passage que l’édition française comprend des notes très fournies sur le contexte peu familier des lecteurs français (en particulier concernant les commentateurs conservateurs) accompagnant une traduction vivante bien qu’émaillée occasionnellement de quelques maladresses. 

Le futur (ou le présent ?) de la France

Ce glissement des classes populaires à droite, bien que tributaire de caractéristiques profondément américaines (l’attachement profond à la religion, l’idéologie du self-made man), a des résonances en France comme le souligne à juste titre Serge Halimi, qui signe la préface de l’ouvrage. Par bien des points, l’Amérique préfigure l’avenir de l’Europe comme l’avait déjà remarqué en son temps Alexis de Tocqueville à propos de la démocratie. Lorsqu’Halimi écrit que : "L'insécurité économique déchaînée par le nouveau capitalisme a conduit une partie du prolétariat et des classes moyennes à rechercher la sécurité ailleurs, dans un univers "moral" qui, lui, ne bougerait pas trop, voire qui réhabiliterait des comportements anciens, plus familiers." , il a bien sûr en tête l’instrumentalisation du thème de l’insécurité par la droite de Nicolas Sarkozy. Comme dans le cas américain, ce dernier "a opposé la France "qui se lève tôt" à celle des "assistés", jamais à celle des rentiers."  Plus que les intellectuels de gauche, même s’ils en prennent pour leur grade au passage , la droite dresse les pauvres contre plus pauvres qu’eux, détournant leur colère des nantis alors que la "gauche caviar", équivalente des "progressistes en limousine" américains, a délaissé les catégories populaires. La "gauche caviar" devient ainsi la cible de la dénonciation à la fois populaire, alimentée en cela par les représentations hégémoniques des commentateurs conservateurs, et de la part de Frank et Halimi dans leurs analyses respectives. Les recommandations , ayant fait grand bruit peu avant l’élection présidentielle de 2012, du think tank Terra Nova préconisant au Parti Socialiste de se concentrer sur les classes moyennes et les minorités, donnent toutefois raison à Thomas Frank et à son préfacier concernant l’abandon par la gauche, aussi bien américaine que française, des catégories populaires.

Toutefois, certains éléments nuancent la comparaison faite entre les deux situations : le bipartisme américain ne se retrouve (pas ou plus) en France, où la droite doit composer avec l’extrême droite, dont le programme économique n’est guère libéral mais souvent franchement protectionniste. Les mobilisations sur des questions de société, comme dernièrement le mariage gay, n’émanent pas uniquement des catégories populaires, même si l’anti-islamisme pourrait jouer le rôle de l’opposition à l’avortement dans le cas français….

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