Jean-Baptiste Fressoz démontre que les énergies ne se remplacent pas mais s'empilent. En historien, il déconstruit le récit de la « transition » et nous oblige à repenser nos usages énergétiques.

Dans l'univers bruissant des discours publics, un mot s'est glissé partout, doux comme une promesse : «  transition  ». « Transition énergétique », « transition écologique », « transition juste » : le terme enveloppe et rassure. Il promet un passage maîtrisé d'un monde fossile vers un autre, supposément décarboné, par substitution progressive des sources d'énergie. En écho aux transitions passées — du bois au charbon, puis au pétrole — il nous faudrait désormais en accomplir une nouvelle, orientée vers le nucléaire et les énergies renouvelables.

Jean-Baptiste Fressoz, directeur de recherche au CNRS et co-auteur de L'Événement Anthropocène, conteste ce récit dans son ouvrage Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie. Couronné par le Prix du livre d'écologie politique 2024, il propose la première histoire de la «  transition énergétique  », qu’il présente non pas comme un processus empirique, observable dans l’histoire, mais comme le produit d’un projet politique bien précis et d’un ensemble de prospectives menées par des « futurologues ».

L'énergie ne «  transite  » pas : elle s'empile

Le cœur de la démonstration tient en une phrase, sèche et déstabilisante : les énergies primaires (avant conversion en électricité ou chaleur) s'additionnent plus qu'elles ne se substituent. Après deux siècles de transitions invoquées, l'humanité n'a jamais autant brûlé de pétrole, de gaz, de charbon, et même de bois.

Fressoz rappelle qu'à l’échelle de l’énergie primaire mondiale (biomasse traditionnelle incluse), le bois fournit deux fois plus d'énergie que le nucléaire, l'hydroélectricité ou le solaire et l'éolien réunis. Loin d'avoir disparu, le bois-énergie connaît au contraire un retour en force, dans les pays riches comme dans les pays pauvres.

D’un point de vue historiographique, le charbon offre un cas d'école. Les études portant sur son exploitation se sont longtemps focalisées sur l'Europe du XIXe siècle. Or, selon Fressoz, l'écrasante majorité du charbon extrait dans l'histoire l'a été après 1900 — et largement hors d'Europe. La croissance la plus forte de la production de charbon en volume a même eu lieu entre 1980 et 2010. Et c'est dans les années 2000 que la Chine, mais aussi l'Inde, l'Indonésie, le Vietnam et la Corée du Sud ont massivement accru leur consommation de charbon. Celui-ci a alimenté la révolution industrielle — et celle d'internet.

Quant à l'Europe, souvent présentée comme pionnière — elle serait la première entrée dans «  l'âge du charbon  » et la première à en sortir —, Fressoz en relativise l'exceptionnalité. L'Allemagne demeure aujourd’hui l'un des principaux producteurs mondiaux de lignite (charbon brun). Pour ce qui concerne la France, la faiblesse apparente de sa consommation de charbon (6 millions de tonnes par an) repose sur une mesure strictement nationale ; mais si l'on raisonne en termes d’empreinte (en intégrant le charbon incorporé aux importations), cette consommation s’élèverait à près de 70 millions par an — soit un volume proche de son pic d’extraction nationale des années 1960. En somme, la «  transition  » des pays riches hors du charbon relève en partie d'un artefact statistique : on attribue les émissions aux pays où elles sont produites, non à ceux qui consomment les biens.

La transition comme récit politique

Comment expliquer, dès lors, le succès de cette notion de « transition » ? Fressoz en retrace l'origine. La transition ne découle pas d'une observation empirique du passé mais naît d'une anticipation du futur — non chez les historiens, mais chez les prospectivistes. C’est en effet pour estimer les consommations futures que furent menés les premiers travaux d'histoire quantitative de l'énergie.

Pour lisser les courbes, certains promoteurs de l'atome, dans les années 1950-1970, ont choisi une astuce : présenter les dynamiques énergétiques en parts relatives plutôt qu'en valeur absolue. Or, ce choix graphique est tout sauf neutre : en parts relatives, les séries suggèrent la substitution ; en valeurs absolues, elles s'empilent.

Une partie de l'historiographie a repris ce lexique venu des « futurologues » : «  système énergétique  », «  transition  », et un regard centré sur l'évolution des parts relatives. Fressoz nomme ce biais le «  phasisme  » : il s’agit d’une lecture de l'histoire par «  âges  » énergétiques dominants. Ainsi, on passerait de l'«  âge du bois  » à l'«  âge du charbon  », puis à l'«  âge du pétrole  ». Et de fait, ces catégories structurent nos représentations ; mais elles occultent l'essentiel : les symbioses, les intrications, les solidarités entre énergies.

Ce que l'histoire des matières fait au climat

La seconde partie du livre s'attache précisément à décrire ces symbioses. Ainsi, les chemins de fer, emblèmes de l'âge du charbon, engloutissaient une quantité considérable de bois pour ses traverses, charpentes, aménagements, et même une partie du matériel roulant. De même, le pétrole n'a pas supplanté le charbon mais s’est intimement lié aux productions de l’âge du charbon : l'extraction pétrolière elle-même s'adosse à l'acier (encore carboné), les routes au ciment (à forte empreinte carbone), et l'automobile, loin de libérer l'économie du charbon, en a approfondi la dépendance.

Ce que l’auteur qualifie de «  liaisons carbone  » — ces dépendances matérielles entre filières — éclairent la difficulté des projets de décarbonation. Fressoz consacre sa conclusion à la manière qu’ont les discours sur la transition de laisser dans l’ombre ce type de verrous matériels.

L'acier, le ciment, le plastique et les engrais représentent ensemble, selon le périmètre retenu par Fressoz, entre un cinquième et un quart des émissions mondiales de CO₂. Or, leur intensité carbone a peu diminué à l'échelle mondiale ces dernières décennies — elle a même parfois augmenté. Environ 70 % de l'acier mondial est encore produit par la voie au charbon. Le «  verdissement  » du ciment repose en partie sur des sous-produits des centrales thermiques (cendres volantes) et de la sidérurgie (laitier). Quant au plastique, dont la production a plus que doublé depuis 2000, il garantit encore de longues décennies de profits à l'industrie pétrolière.

Même les énergies renouvelables s'inscrivent dans ces trames. Dans certaines régions de Chine, d'immenses parcs associent panneaux solaires, éoliennes et centrales à charbon — qui compensent l'intermittence des premières. En Norvège, le parc éolien flottant Hywind Tampen, développé par Equinor, alimente des plateformes pétrolières. Si l'électricité «  verte  » vient énergiser le même monde gris — fait de voitures, d'acier, de ciment, de plastique et d'agriculture industrielle —, le réchauffement n'en sera, au mieux, que ralenti.

Sortir du mot pour regarder les usages

L'impératif climatique, conclut Fressoz, ne commande pas une nouvelle transition énergétique. Il impose une rupture : une «  autoamputation énergétique  » massive et volontaire. Se défaire, en quelques décennies, de l'essentiel de l'énergie mondiale issue des fossiles — de l'ordre des trois quarts. Face à un tel défi, les analogies avec les transitions passées ne sont pas seulement inutiles ; elles sont trompeuses.

«  La transition est l'idéologie du capital au XXIe siècle  », écrit Fressoz. Dans ce cadrage, le mal se requalifie en remède : les industries polluantes deviennent des industries vertes «  en devenir  » et l'innovation se présente comme bouée de sauvetage. On parle alors de trajectoires à 2100, de voitures électriques ou d'avions à hydrogène, plutôt que de niveaux de consommation matérielle et de répartition.

Certains ouvrages ont récemment proposé des stratégies précises pour réorienter les futures politiques climatiques et sortir du leurre de la transition énergétique — c’est notamment le cas de La Coalition climat de Pierre Charbonnier. Avec Sans transition, Fressoz n'offre, pour sa part, aucun programme alternatif. C'est un livre d'histoire, qui se concentre sur le diagnostic, non un manifeste, qui livre une méthode. Mais en démontant la généalogie d'un futur étrange et étrangement consensuel, il rend pensable ce que le récit transitionnel rend impensable : la question des usages, de leur réduction, de leur répartition.