Environnement

Sustainability : A Philosophy of Adaptive Ecosystem Management

Couverture ouvrage

Bryan G. Norton
University of Chicago Press , 607 pages

Pour un pragmatisme environnemental
[jeudi 12 juin 2008]


Une puissante synthèse de la pensée de Norton, philosophe incontournable de l'éthique environnementale.

L’éthique environnementale est le nom d’un courant philosophique, d’origine anglo-américaine, qui a émergé à la fin des années soixante-dix sous la forme d’une sous-discipline qui a progressivement gagné en autonomie sans jamais perdre toutefois ce style pluridisciplinaire qui fait tout son charme et tout son intérêt. Nonobstant sa relative nouveauté dans le paysage culturel, elle compte déjà ses revues spécialisées, ses collections réservées chez quelques grands éditeurs, ses spécialistes reconnus, ses historiens, ses classiques, au point de constituer aujourd’hui l’une des composantes de la vie académique et universitaire, surtout aux États-Unis.
 
Bryan G. Norton – qui s’est imposé depuis le début des années quatre-vingt comme un acteur incontournable de l’éthique environnementale, en donnant le coup d’envoi à ce qui est devenu depuis l’une de ses tendances dominantes : le pragmatisme environnemental – vient de signer un livre que l’on peut d’ores et déjà tenir pour un classique du genre. Sustainability nous offre une puissante synthèse de la pensée environnementale de Norton, sous la forme d’une étude philosophique des conditions de gestion adaptative des écosystèmes – entendez, des modalités selon lesquelles l’humanité peut poursuivre son existence sur terre sans léser les intérêts des générations futures. Si l’on en juge à la longueur exceptionnelle de l’ouvrage, à sa systématicité, à la diversité des questions abordées, l’on trouvera difficilement dans le champ de l’éthique environnementale des livres qui souffrent la comparaison avec celui-ci. Exceptionnel, l’ouvrage l’est encore pour cette raison qu’il ne s’adresse pas exclusivement aux philosophes de métier, mais aussi aux experts environnementaux, aux économistes, aux spécialistes de l’évaluation des risques environnementaux ou de l’écologie de la conservation, etc., mobilisant pour ce faire une immense culture remarquablement maîtrisée.
 
L’objectif général de Sustainability est de déterminer les conditions rationnelles sous lesquelles il est possible d’élaborer une politique environnementale qui soit à la fois conforme à l’idéal démocratique du pluralisme des parties prenantes de la discussion (toute voix est bonne à entendre au cours des débats où sont évalués des projets concurrents en matière d’environnement), et à la thèse selon laquelle on ne trouvera jamais aucune valeur environnementale, ou aucune finalité, plus défendable que le principe de durabilité des systèmes écologiques (exit par conséquent les interminables controverses portant sur les fondements épistémologiques et métaphysiques de l’attribution d’une valeur intrinsèque aux entités du monde naturel, au profit de l’idée d’une responsabilité intergénérationnelle). Nous centrerons la présentation qui suit autour de ces deux points.

L’originalité du pragmatisme en éthique environnementale se laisse peut-être le plus aisément caractériser par son refus de prendre position au sein de la querelle qui oppose les partisans d’une éthique anthropocentriste (pour laquelle l’homme est, en dernière instance, la mesure de toutes choses, et vaut comme unique fin en soi) à ceux d’une éthique non anthropocentriste (pour laquelle il existe dans la nature, indépendamment de toute évaluation humaine, des fins intrinsèques et des valeurs naturelles).

Les tout premiers écrits de Norton témoignent de sa volonté de contester la pertinence pratique de l’ensemble de cette problématique spéculative au nom de deux types d’argument intimement liés l’un à l’autre, faisant valoir, d’une part, les effets désastreux des querelles intestines entre éthiciens de l’environnement qui rend leur discours politiquement inaudible et paralyse leur action concertée et, d’autre part, le caractère particulièrement stérile de ces débats dans la mesure où le concept majeur d’intérêt humain (ou d’utilité humaine) est laissé dans un état d’extrême indétermination. On en vient ainsi à ne plus savoir distinguer entre une utilité qui se satisfait dans la consommation immédiate des biens de la nature (matières premières, produits agricoles, etc.), et une utilité qui suppose la conservation de l’objet utile en tant que la conservation est une condition de la satisfaction des intérêts humains (il en va ainsi de l’ensemble des services écologiques fournis par la nature, en l’absence desquels nous n’aurions très rapidement plus aucun accès aux biens de consommation).

La conviction de Norton sur ce point est que des programmes de protection de la nature sont parfaitement justifiables du point de vue d’une conception suffisamment large de la valeur instrumentale anthropocentrique. Mieux encore : il importe de reconnaître à cette approche des problèmes environnementaux  une indéniable supériorité pratique pour au moins deux raisons. D’une part, l’invocation de la valeur instrumentale anthropocentrique correspond, de fait, au mode de justification le plus répandu chez les environnementalistes, et constitue à ce titre un espace d’interlocution immédiatement commun au sein duquel le débat pourra s’engager. D’autre part, en réussissant à neutraliser la controverse axiologique entre valeur intrinsèque et utilité humaine, le recours à la valeur anthropocentrique au sens large permet, par là même, de laisser à la subjectivité de chacun le choix en faveur de telle ou telle option philosophique, et donc de déplacer le débat sur le terrain des modalités rationnelles d’action environnementale. 

C’est en référence à ces options pragmatistes et pluralistes que Norton s’est efforcé d’élaborer sa propre théorie de la gestion durable des écosystèmes. En accord avec les principaux théoriciens de la durabilité, Norton considère que le problème des conditions moralement acceptables du développement durable demande à être posé dans le cadre d’une théorie de la justice intergénérationnelle. Il estime en outre que les différences qui se manifestent entre les modèles de durabilité actuellement disponibles (au nombre de deux, selon lui) proviennent essentiellement de la façon dont on pose le problème de la détermination des obligations qui nous incombent à l’endroit des générations futures, et de la façon dont on le résout.

Selon le premier modèle (dit de "durabilité faible"), ce qui doit se transmettre de génération en génération, c’est un même niveau de possibilités, un même éventail équitable d’opportunités. Étant donné, d’une part, qu’il est sans doute impossible de restreindre ou de contrôler le type d’utilisation de l’environnement et la répartition consécutive des fruits de la coopération, qui correspond à la conception que se font les personnes actuelles de ce qui est bien pour elles-mêmes ; et étant donné, d’autre part, qu’une diminution du stock de ressources ou une altération de la qualité de l’environnement peut résulter d’un usage tout à fait rationnel de la part des générations précédentes, il faut que chaque génération ait le devoir de s'assurer que les opportunités de vie offertes à ses descendants ne sont pas moins satisfaisantes que les siennes. Or pareille exigence implique que chaque génération reconnaisse qu’elle est moralement tenue de compenser les ressources épuisées ou l’environnement dégradé par le développement d’un potentiel de production équivalent.
 
Selon le second modèle (dit de "durabilité forte"), il convient de procéder, non pas par comparaisons de formes de bien-être individuel, mais par l'établissement d'une liste de « matériaux » qui devraient être épargnés au profit des générations futures – en entendant par "matériaux" tout aspect du monde naturel qui est physiquement descriptible, en y incluant d'importants sites, des groupes de classification biologiques, des réserves fixes de ressources, et d'importants processus écologiques. Selon cette approche, l’hypothèse d’une fongibilité absolue des ressources est inacceptable, et il convient au contraire de spécifier, parmi les caractéristiques et les processus qui constituent l'environnement naturel, lesquels sont essentiels au bien-être futur, de telle sorte que toute détermination du lot de ce qui doit être légué qui ne s'engagerait pas à les protéger ferait que, inévitablement, les générations futures auront été lésées. La perte de ces caractéristiques devrait être comprise comme produisant une diminution de la qualité de vie de ceux qui vivront dans le futur, indépendamment de la somme versée au titre de compensation, ou de la somme de richesse naturelle qui est fournie au titre de substitut pour compenser la perte de ces caractéristiques.

Norton s’efforce d’articuler l’un à l’autre ces deux modèles, en élaborant une théorie qui soit suffisamment compréhensive pour réussir à lier le bien-être des générations futures à la gamme d'options ou de choix rendus disponibles à ses membres, et qui puisse en outre devenir opératoire par la spécification de caractéristiques physiques comme indicateurs de bien-être futur. Le modèle de durabilité qu’il préconise vise à fonder le développement sur les traits distinctifs centraux et les sources de valeur propres à chaque région, tout en s'attachant à leur apporter une protection. De ce point de vue, les politiques environnementales devront avoir pour objectif d’assurer la protection du caractère distinctif et de l'identité régionale des communautés, en considérant que l’une de leurs tâches est de contribuer à développer un "sens du lieu" et une meilleure compréhension du rôle de l'histoire naturelle de la région dans la constitution de l'économie et de la culture qui distinguent cette région. Dans de telles conditions, l'économie et l'écologie de la région pourront évoluer de concert, si bien qu'un lien intergénérationnel ne manquera pas d’être créé sous la forme d'une caractéristique qui pourra exprimer les opportunités que la région, à l'origine, a offertes à ses premiers habitants. Par ce moyen, l'histoire naturelle et l'histoire culturelle donneront aux affaires courantes le cadre dans lequel elles pourront prendre place et être traitées. Par ce moyen encore, les communautés humaines se montreront plus attachées à leur région, et leurs valeurs, leurs aspirations et leur identité à travers le temps se caractériseront par une plus grande continuité.

Il résulte de ces analyses que la durabilité est susceptible d’être définie, de manière générale, comme étant la relation intergénérationnelle en vertu de laquelle les générations actuelles satisfont leurs besoins individuels en ayant soin de ne pas détruire, ou de ne pas supprimer, des options importantes et valorisées pour les générations futures – définition toute schématique qui demande à être raffinée par chaque communauté locale, à laquelle il appartient de décider, en dernière instance, de ce qu’elle veut transmettre aux générations futures. Par implication, il se peut que chaque communauté en vienne à se donner une définition différente de la durabilité.

Mais dans ce cas – demanderons-nous pour conclure –, qu’est-ce qui distingue, au juste, cette forme de contextualisme d’une position relativiste ? Peut-on réellement faire l’économie, en matière de politique environnementale, de principes universels ? La lutte contre le réchauffement climatique, par exemple, dont il est remarquable que Norton ne dise à peu près rien dans les 607 pages que compte Sustainability, n’exige-t-elle pas que l’on développe le concept d’une communauté globale ? L’approche défendue est-elle applicable lorsqu’il s’agit de résoudre des problèmes qui ne peuvent être ramenés à une échelle locale, et que les communautés locales ont tendance à méconnaître, voire à ignorer, et qui demande une vaste coopération entre les différentes communautés et, au-delà, entre les différents pays ?  


* À lire également sur nonfiction.fr :

- L'entretien que Holmes Rolston III a consacré à Hicham-Stéphane Afeissa et Thierry Hoquet.
Le patriarche de l'éthique environnementale anglo-américaine livre une réflexion stimulante sur les enjeux et les attentes d'un champ de recherche en plein développement.

- La critique de l'ouvrage collectif coordonné par Christopher J. Preston et Wayne Ouderkirk, Nature, value, duty. Life on Earth with Holmes Rolston, III (Springer), par Thierry Hoquet.
En attribuant à la nature une "valeur", Rolston pense fonder une "éthique". Une thèse que discute ce volume difficile mais passionnant.

- La critique de l'ouvrage de Lester Brown, Le plan B. Pour un pacte écologique mondial (Calmann-Lévy), par Laurene Chenevat.
Un livre se distinguant par la force et la lucidité de son analyse statistique et la volonté de proposer les solutions les plus viables à la crise environnementale.

- La critique de l'ouvrage d'Al Gore, Urgence planète Terre. L'esprit humain face à la crise écologique (Alphée), par Jérôme Cuny.
Al Gore présente dans ce livre un état des lieux l’environnement et des menaces majeures que nous représentons pour l’environnement.

- La critique de deux ouvrages de Dale Jamieson, Morality's Progress (Oxford University Press) et Ethics and the Environment. An Introduction (Cambridge University Press), ainsi que d'un ouvrage collectif qu'il a dirigé, A Companion to Environmental Philosophy (Wiley-Blackwell), par Catherine Larrère.
Trois ouvrages qui nous convaincront que la globalisation de la crise environnementale ne condamne pas pour autant la réflexion développée par les éthiques environnementales.

- La critique de l'ouvrage de Robert P. Weller, Discovering Nature. Globalization and Environmental Culture in China and Taïwan (Cambridge University Press), par Frédéric Keck.
En Chine et à Taïwan, Robert Weller s'interroge sur une autre forme de rapport à la nature et à l’environnement.
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