Longtemps renvoyé à une image tronquée, le tirailleur sénégalais apparaît comme le héros de plusieurs bandes dessinées récentes.

Un siècle après la participation des tirailleurs sénégalais à la Grande Guerre et la naissance de la figure Banania, leur représentation fascine toujours autant. Si l’image a été le support de caricatures grotesques et dégradantes des combattants africains, les renvoyant au gré des intérêts au sauvage, à l’indigène en voie de civilisation ou au grand enfant, force est de constater que ces quatre bandes dessinées dépassent ces clichés pour tenter d’approcher la réalité de l’expérience combattante des tirailleurs. En effet, Les Dogues noirs de l’Empire et Histoire des tirailleurs sénégalais replacent ces hommes dans le cadre de la Grande Guerre alors que Morts par la France et Plus près de toi se déroulent durant la Seconde Guerre mondiale. Au-delà du récit d’événements connus comme la tragédie de Thiaroye en 1944 ou la reprise du fort de Douaumont en 1916, certaines pages mettent en avant les divisions internes des unités africaines et dépeignent l’Afrique occidentale avec un souci salutaire du détail.

 

Le tirailleur, héros malgré lui

Suscitant suffisamment d’empathie et de fascination pour tenir le lecteur en haleine, le tirailleur sénégalais apparaît comme l’archétype du héros. Mise à part Morts par la France qui place l’historienne Armelle Mabon et ses recherches sur la tragédie de Thiaroye au centre de son récit, les trois autres bandes dessinées proposent respectivement un récit focalisé sur un tirailleur : Bakary, recruté au Dahomey et parti combattre au Togo, puis au Cameroun au début de la Grande Guerre. Yacouba, qui s’engage pour remercier son oncle qui l’a élevé et embarque en direction de Marseille avant de rejoindre les tranchées françaises. Ou encore, Addi, citoyen des Quatre Communes qui participe à la campagne de 1940, avant d’être capturé, puis envoyé vers un frontstalag en Bretagne. Certains s’inscrivent même dans de véritables dynasties de tirailleurs et partent en Europe pour honorer la mémoire de leurs prédécesseurs. Les « événements » de Thiaroye sont également relatés à travers le parcours du tirailleur Mbap Senghor, pour lequel Armelle Mabon a recueilli le témoignage du fils.

La plupart des tirailleurs sénégalais présentés ici auraient fait preuve de courage face aux épreuves des deux guerres. Cette image, forcément enjolivée, est nuancée dans Histoire des tirailleurs sénégalais quand Bakary et les siens refusent, par peur, d’aller secourir l’un des leurs blessé, et laissent un soldat tonkinois accomplir l’acte de bravoure.

 

Une complexité sociale respectée

Si l’approche des tirailleurs par l’image a longtemps souffert de raccourcis simplificateurs posant une dichotomie entre les métropolitains et les soldats venus d’Afrique, les bandes dessinées proposées ont le mérite de ne pas tomber dans cette vision dépassée. Ainsi, les différences ethniques, linguistiques et sociales au sein du corps des tirailleurs sont assez bien retranscrites. Les personnages principaux ont en commun la maîtrise du français, leur ouvrant la fonction capitale d’intermédiaire entre les cadres français et les autres soldats. Les unités de tirailleurs se présentent alors comme une tour de Babel où les hommes ne se comprennent pas toujours entre eux. En outre, les cadres français ne traitaient pas les soldats africains avec le même état d’esprit, l’Histoire des tirailleurs sénégalais relate bien l’opposition entre deux officiers sur l’attitude à tenir devant ces soldats. Le premier les voit comme des sujets inférieurs, tandis que l’autre fait preuve de compassion. Cette complexité sociale est également approchée dans Plus près de toi : des tirailleurs y partagent la table d’une famille bretonne avec des soldats autrichiens alors qu’Addi revendique sa « supériorité » sur les autres tirailleurs car il est issu des Quatre Communes. Dans Les Dogues noirs de l’Empire, c’est également pour sa maîtrise du français et du douala (parlé au Cameroun) que les Britanniques proposent une mission à Bakary.

Sur le plan événementiel, Morts par la France et Plus près de toi mettent en avant les massacres de tirailleurs commis par la Wehrmacht durant la campagne de 1940 et la manière dont certains cadres français ont été exécutés pour protéger les soldats africains de ces exactions commises hors de tout contexte guerrier.

 

Entre histoire événementielle et histoire globale

Si trois supports choisissent des événements relativement connus : tels que la tragédie de Thiaroye, la vie dans les frontstalags et les combats symboliques de la Grande Guerre auxquels ont participé les tirailleurs ; Les Dogues noirs fait quant à elle le pari de mener la totalité de son récit sur le continent africain. Le parcours de Bakary met en exergue les combats de l’Entente contre l’Empire allemand au Togo et au Cameroun. On ne peut d’ailleurs qu’apprécier la mise en avant de faits historiques avérés, mais peu connus, telle que la proposition faite par le gouverneur du Togo von Doering aux Britanniques et Français de ne pas s’affronter en Afrique afin de ne pas affaiblir le « prestige » de l’homme blanc sur ce continent. Les auteurs rappellent à juste titre que la reddition du 26 août 1914 constitue la première défaite allemande.

Au fond, ces bandes dessinées, assumant leur part de fiction, offrent des clins d’œil intéressants à la réalité historique, comme dans l’Histoire des tirailleurs sénégalais où Yacouba se retrouve à l’hôpital avec un homme ayant une partie du bras droit amputé. Certains lecteurs ne manqueront pas d’y reconnaître l’auteur de La Main coupée, Blaise Cendrars.

Enfin, la représentation des tirailleurs sénégalais a longtemps été le vecteur d’un discours sur la colonisation. Plusieurs albums en tiennent compte et portent donc une attention particulièreau graphisme pour éviter de tomber dans la caricature grossière. Dans Morts par la France   , le dessinateur livre en pleine page le portrait d’un tirailleur dont le regard pensif au milieu d’un visage aux traits soignés interpelle le lecteur. Bien qu’elle multiplie le nombre de combattants africains dans les tranchées, l’Histoire des tirailleurs sénégalais n’en offre pas moins des portraits profondément différents illustrant la variété des ethnies et le véritable mélange qui s’opère au sein des unités de tirailleurs.

 

Si dans Hosties noires en 1948, Léopold Sédar Senghor promettait de déchirer « les rires Banania sur tous les murs de France », force est de constater qu’aucune de ces bandes‑dessinées ne cède à ce cliché ô combien racoleur. Bien au contraire, si la réalité y est parfois adaptée au récit, les auteurs ont eu à cœur de retranscrire une situation aussi proche que possible de celle vécue par les tirailleurs lors des deux conflits mondiaux. S’il n’appartient pas à la bande dessinée d’établir des faits historiques, ces albums ont le mérite de tenir compte des travaux menés sur ces questions depuis trois décennies (on regrette néanmoins l’oubli des travaux de Marc Michel pour celles qui ont proposé une bibliographie) et de ne pas basculer dans une histoire manichéenne. Elles respectent, autant que faire se peut, l’image plurielle et trop longtemps oubliée des tirailleurs sénégalais. Sur ce dernier point Les Dogues noirs de l’Empire et L’Histoire des Tirailleurs sénégalais constituent de vraies réussites.

 

Bibliographie :

Marc Michel, Les Africains dans la Grande Guerre, Paris, Karthala, 2003.

Julien Fargettas, Les Tirailleurs sénégalais. Les soldats noirs entre légendes et réalités (1939‑1945), Paris, Tallandier, 2012.   

Cécile van den Avenne, De la bouche même des indigènes, Paris, Vendémiaire, 2017.

Anthony Guyon, « Les Tirailleurs sénégalais et l’expérience combattante de la Grande Guerre », Revue internationale des francophonies, 2018.