Bande dessinée

Morts par la France

Couverture ouvrage

Patrice Perna (scénariste) Nicolas Otero (Dessinateur)
Les Arènes , 146 pages

Thiaroye : autopsie d’un massacre
[lundi 08 octobre 2018]
Le 1er décembre 1944, à Thiaroye dans la périphérie de Dakar, une manifestation de tirailleurs sénégalais dégénère en massacre.

Le sujet abordé par Patrice Perna et Nicolas Otéro est annoncé dès la couverture où l’on peut voir en gros plan sur fond bleu un soldat africain au regard fixe, tout en couleur. La date ne laisse pas de doute sur la période, 1944. On est en pleine guerre mondiale. Morts par la France est avant tout le récit d’un combat, celui d’Armelle Mabon, historienne et maître de conférences à l’Université de Bretagne sud qui s’est attachée tout au long de sa carrière à rechercher la vérité sur les évènements qui se sont déroulés le 1er décembre 1944 dans le camp militaire de Thiaroye au Sénégal. Pour la réalisation de cette bande dessinée, Pat Perna s’est appuyé sur les travaux de recherche de l’historienne et sur l’article publié dans la revue XXI . Mais comme le précise l’Avertissement, certains éléments sont également fictifs, ont été modifiés ou imaginés pour les besoins du scénario. Le trait réaliste de Nicolas Otéro est ici assez perceptible pour ceux qui ont découvert le dessinateur dans la série Amérikkka . Par un tracé net et sans concessions, il a réussi à reconstituer toute la violence de cet évènement et à réhabiliter la mémoire de ces soldats disparus.

 

À la recherche de la vérité

L’histoire s’ouvre sur une confrontation : d’un côté des tirailleurs sénégalais désarmés et de l’autre, des troupes africaines accompagnées de militaires français pointant leurs armes vers ces soldats dont l’un d’eux semble se détacher du reste du groupe, Mbap Senghor. Puis l’ordre est donné, le sang jaillit de toutes parts de ces corps qui s’effondrent un à un sur le sol, les mains tendues des militaires tirant sur des soldats désarmés. Telle est la scène qui apparaît en gros plan sur une pleine page mettant en lumière toute la violence de cet acte. Viennent ensuite sur une double page en couleur, les larmes et le désarroi d’un gendarme et des rescapés ayant échappé aux balles.

Pat Perna a choisi un ton poétique pour raconter cette journée du 1er décembre 1944. Chaque chapitre s’ouvre sur une citation de poètes disparus : A. Césaire, S. Senghor, V. Hugo et F. Foch. C’est également le ton choisi par la narratrice pour décrire le regard qu’elle porte sur son travail. Un long chemin semé d’embûches pour obtenir la vérité historique, une obstination qui n’a pas été sans conséquences sur sa vie personnelle et professionnelle. Cette détermination est illustrée tout au long du récit par des plans serrés sur le regard de l’historienne que ce soit pour faire face aux obstacles administratifs ou aux personnes mettant en doute l’objet de ses recherches. Dans le cadre de sa thèse, elle se rend au Sénégal et y fait une rencontre qui va tout faire basculer. Biram Senghor dont le père Mbap Senghor était un tirailleur sénégalais prisonnier de guerre pendant la Seconde Guerre mondiale, faisait partie des soldats tués à Thiaroye. Il confie à Armelle Mabon que des militaires français ont volontairement abattu son père et d’autres soldats désarmés qui réclamaient le paiement de leur solde de captivité ainsi que leur prime de démobilisation. En aucun cas, il n’y aurait eu de rébellion armée de la part de ces soldats, c’est une version mensongère racontée par les officiers en poste à cette époque et qui s’est perpétuée dans le temps.

De retour en France, l’étudiante souhaite partager sa découverte avec sa directrice de thèse qui la met aussitôt en garde contre l’absence de preuves, élément indispensable à toute recherche historique. Cet échange un peu vif est illustré par une mise en scène intéressante. D’un côté une étudiante au regard clair et déterminé, blessée par le manque d’enthousiasme de sa directrice de thèse et de l’autre, une femme habillée assez strictement en noir et blanc dont la sévérité est appuyée par des lunettes lui donnant un regard tranchant et le rouge à lèvres vif vient achever le portrait autoritaire du personnage.

Armelle Mabon est hantée par cette histoire, les images lointaines de ces soldats lui apparaissent en mémoire. Elle poursuit ses recherches jusqu’à ce qu’elle rencontre Damien Laforge, un historien au Service historique des archives de Vincennes. Ce dernier lui fait comprendre qu’il n’y a pas de scandale d’État et qu’il s’agissait bien d’une rébellion armée. Tout le reste ne serait que propagande allemande. Il faut tourner la page et soutenir la thèse.

Laisser tomber ? C’est impossible, elle s’est appropriée cette histoire. On a donc un personnage en proie aux doutes, tiraillé entre le passé et le présent, projeté tout à coup dans la première scène de la bande dessinée, la confrontation. Elle se retrouve au milieu de cette fusillade, les pieds dans le sang, jusqu’à cette interrogation d’un ami, étudiant sénégalais : « Tu abandonnes ? ». Non, les recherches doivent se poursuivre, il faut aller à la rencontre des témoins et fouiller les archives.

 

Un bilan tronqué ?

C’est sur une double page que l’on découvre le cimetière de Thiaroye. Cette mise en perspective semble indiquer, par son étendue, que le nombre de sépultures va poser quelques interrogations à la chercheuse. Des rangées de tombes sans nom ni dates s’étendent à perte de vue entre baobabs et palmiers, sans aucune explication. 210 sépultures : 35 d’un côté et 175 de l’autre. Le malaise est palpable lorsque Armelle Mabon interroge le gardien du cimetière sur l’écart entre les chiffres officiels qui font état de 35 morts et le nombre de tombes effectivement présentes sur place.

Dans l’échange avec le directeur du musée de Thiaroye, un ancien militaire, d’autres éléments mettent en lumière les incohérences de la version officielle, notamment sur le nombre de prisonniers de guerre ayant embarqué pour Dakar à bord du navire britannique, le Circassia. 1 300 soldats selon le rapport officiel, mais les documents trouvés par l’historienne provenant des archives de Londres et du livre de bord font état de 2000 soldats à bord du navire britannique. 315 d’entre eux auraient débarqué à Morlaix mécontents de ne pas avoir reçu leur solde. Ce sont donc un peu moins de 1 700 soldats qui seraient arrivés à Dakar et qui auraient été placés dans différents camps militaires. En sa qualité d’ancien militaire, le directeur du musée de Thiaroye souligne que la puissance des armes utilisées n’a pu qu’aboutir à une boucherie et que seuls des corps déchiquetés pouvaient être tombés au sol. La seule solution étant une fosse pour faire disparaître rapidement les restes. Le militaire lui confiant que 500 hommes auraient été rassemblés dans ce camp ce jour-là.

Quant aux éléments d’information que l’on découvre à l’entrée du cimetière de Thiaroye, contestés par Armelle Mabon, ils font l’objet d’une nouvelle dispute. D’un côté, Damien Laforge rencontré quelques années plus tôt, attaché à l’ambassade de France à Dakar s’appuyant sur les rapports officiels et les archives historiques, à l’origine de ces panneaux, de l’autre, une historienne qui tente de démonter un par un les éléments officiels, sur la base des documents tout aussi officiels qu’elle a pu retrouver en France et à l’étranger : nombre de passagers à bord du Circassia, nombre de victimes, motivation des soldats, procès à charge des mutins… Pour appuyer son argumentation, Armelle Mabon réveille les morts, les ombres de ces soldats surgissent derrière elle pour appuyer son plaidoyer.

 

Réhabiliter la mémoire de ces soldats

Morts par la France est un récit historique mettant en avant une page dissimulée de l’Histoire de France et les difficultés rencontrées par un chercheur pour établir la vérité sur ce qui au départ, ne constituait qu’une simple rumeur. Armelle Mabon aura passé vingt ans de sa vie à poursuivre ses recherches. C’est une enquête palpitante racontée avec poésie et habileté. La lecture de l’article rédigé par Pat Perna dans la revue XXI, présenté à la fin du récit, montre que le journaliste s’est attaché à rester au plus près des éléments de preuve historiques et des témoignages recueillis sur place. Et chacun des détails clé étayant les propos de l’historienne a été intégré dans le scénario. Nicolas Otéro montre une fois de plus son intérêt pour les sujets historiques. L’objectif est clair avec cette bande dessinée, aborder un thème sérieux et grave avec une écriture graphique permettant l’accès au plus grand nombre. Il s’agit également à travers ces planches de mettre à l’honneur l’engagement de ces soldats qui ont combattu pour la France et qui, parce que toute la lumière n’a pas encore été faite sur cette journée du 1er décembre 1944, sont considérés comme des renégats et n’ont donc pas droit à la mention « Mort pour la France ».

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