En consacrant un tome de leur collection Mondes anciens à l’Afrique ancienne, les éditions Belin témoignent de l’intérêt grandissant pour ces civilisations.

* Ce compte-rendu a été réalisé dans le cadre du partenariat de Nonfiction avec le festival Nous Autres de Nantes (14-16 juin 2019) qui réunit artistes, historiens, conservateurs et amateurs pour proposer une autre manière de faire de l'histoire. Retrouvez tous nos articles sur le sujet ici.

* Cette recension est complétée d'un entretien avec François-Xavier Fauvelle, directeur de l'ouvrage.

 

« Alors, si le « Moyen Âge » et la « Préhistoire » cohabitent et peuvent être contemporains, que valent encore ces grandes catégories chrono-culturelles ? En Afrique, elles ne sauraient désigner de grandes périodes de développement définies à l’échelle continentale, mais des situations régionales, et de toute façon nullement homogènes ». C’est avec ces mots que François-Xavier Fauvelle invite le lecteur à se méfier de tout schéma préconçu au seuil de ce travail collectif qui fera incontestablement date.

Auteur du remarquable Rhinocéros d’or   et nommé en novembre 2018 à la tête de la première chaire consacrée à l’Afrique ancienne au Collège de France, l’historien François-Xavier Fauvelle coordonne ici une équipe d’une vingtaine d’auteurs autour de trois parties. Dans un premier temps, les différents « continents d’histoire » de l’Afrique rappellent les trajectoires indépendantes empruntées par chacune des civilisations. La seconde partie met quant à elle en avant les choix sociaux opérés par les sociétés. La place particulière de la vache côtoie ainsi la technique des métaux et la volonté de certains de continuer à prélever les ressources sur leur environnement en restant des chasseurs-cueilleurs. La dernière partie, qui pourrait être lue au préalable, évoque le riche travail du spécialiste de l’Afrique dans lequel l’image du bureau jonché de livres marque la fin d’un processus de recherche déjà bien avancé.

 

Usages des sources africaines

Les sources africaines nécessitent bien des précautions, similaires à celles des autres historiens, au premier rang desquelles l’étude de leur origine. Les principaux textes compréhensibles sur les civilisations nubiennes des royaumes de Kerma, Napata et Méroé sont ainsi principalement égyptiens car le nubien reste encore difficile à comprendre. Si les sources écrites s’avèrent inégales selon les civilisations étudiées, elles expriment souvent un point de vue, comme les textes grecs, arabes ou portugais envisageant les civilisations africaines avec de forts stéréotypes, parmi lesquels les Berbères sont relégués aux marges de l’Afrique civilisée, alors que l’indocilité des Blemmyes y est mise en exergue. Toutes les sciences historiques constituent le matériau de l’africaniste, à l’image de la numismatique révélant l’expansion du christianisme monophysite en Éthiopie où la croix devint rapidement l’élément central des monnaies aksumites. Dans certains cas, l’absence de documents amène le chercheur à se tourner vers des sources originales comme la botanique qui prouve l’intégration de l’Afrique orientale dans les réseaux d’échanges dès le IIe millénaire avant notre ère. Cette région recevait en effet son coton, puis le sésame de la vallée de l’Indus alors que l’Indonésie lui offrait un accès aux cocotiers de l’archipel puis aux bananiers de Papouasie.

Chaque chapitre foisonne d’exemples invitant à se questionner sur le rapport du chercheur à sa source et ouvre de belles opportunités comme l’étude des femmes à partir de la poterie. On appréciera également les remarquables illustrations constituant l’un des nombreux points forts de l’ouvrage. La statue du pharaon Montouhotep II  , la superbe stèle d’Aksum effondrée de tout son long   ou encore la reconstitution de cités villageoises qui établirent leur habitat dans les arbres pour se défendre des attaques dans le lac du bassin Tchad   favorisent grandement la compréhension. Et ce d’autant plus que ces documents sont souvent accompagnés d’un solide commentaire comme la tête et le masque d’Ifé retrouvés dans le golfe de Guinée  .  

 

Des sociétés et leur environnement

Les descriptions géographiques abondent et rendent la lecture des plus agréables. La présentation environnementale du continent en moins de 15 lignes par le directeur de l’ouvrage s’avère à ce titre remarquable  . Les textes regorgent d’expressions mettant en avant les éléments environnementaux comme le fleuve Niger devenant une « immense artère en forme d’arc de cercle qui structure l’Afrique de l’Ouest »  . L’histoire du continent semble inconcevable sans sa géographie, comme l’Égypte pharaonique qui ne peut être pensée sans le Nil. Il faudra néanmoins se garder de tout déterminisme environnemental comme le rappelle si bien François-Xavier Fauvelle car les choix sociaux l’ont toujours emporté sur les aspects environnementaux et expliquent la diversité culturelle. La forêt équatoriale et le fleuve Congo, apparaissant comme des obstacles impénétrables, se sont pourtant révélés être un formidable espace de diversification des cultures alors que les régions du golfe de Guinée ont très peu pratiqué les échanges maritimes entre les IXe et XVe siècles, et ce malgré leur ouverture sur l’océan Atlantique.

 

Des continents d’histoire

La philosophie de L’Afrique ancienne se garde de tout déterminisme évolutionniste. Sur le continent, chaque espace a connu sa propre chronologie. Il faut donc accepter le décentrement et le fait que les différents âges se chevauchent, se succèdent et s’entrechoquent sans aucune logique. Les civilisations furent le fruit de dynamiques propres, de rencontres, d’appropriations comme le montre un crucifix Kongo sur lequel le portrait du Christ résulte du syncrétisme entre les coutumes locales et la symbolique chrétienne  .

Sur le plan historiographique, l’approche de l’Afrique doit avancer en évitant les pièges du stéréotype raciste, de la nostalgie paternaliste mais aussi de la célébration romantique d’une unité de la civilisation africaine  . Si beaucoup ont nié cette histoire africaine à l’image de l’Égypte qui, aux côtés de la Mésopotamie et du Levant, relèverait plus de l’Asie que de l’Afrique, d’autres en ont fait la mère de toutes les civilisations. L’ensemble des auteurs se gardent de ces travers. Si chaque continent d’histoire est abordé séparément dans la première partie, ces civilisations relèvent bien d’une histoire connectée. La Méditerranée, l’Atlantique et l’océan Indien montrent que ce continent n’était pas isolé et que les échanges ne peuvent se résumer à la seule traite atlantique faisant d’ailleurs l’objet d’un excellent chapitre. Un des passages les plus convaincants s’interroge en ce sens sur l’effondrement de la civilisation d’Ifé, pour laquelle la cause de l’abandon des villes et villages au XIVe siècle demeure obscure. Gérard Chouin émet alors une hypothèse des plus convaincantes relevant de l’histoire globale selon laquelle la crise générale ayant touché l’ensemble du monde aux XIII et XIVe siècles aurait été la raison de cet effondrement en Afrique. Si cela ne reste encore qu’une piste de travail, elle permettrait de montrer la connexion de l’Afrique de l’ouest au reste du monde

 

Il serait ainsi profondément réducteur de voir en ce livre un simple travail qui vient combler un vide. Il s’agit bien d’une leçon d’histoire et d’une invitation à l’humilité pour tout chercheur. Le rapport à la source, les certitudes chronologiques et notre façon de faire de l’histoire sont ici repensés et adaptés pour approcher au mieux des civilisations qui ont chacune connu leurs propres temporalités. Humbles dans leur approche, les chercheurs n’en présentent pas moins un travail résultant de recherches complexes et d’une adaptabilité constante. L’Afrique ancienne ouvre de nouvelles et prometteuses pistes de recherche#nf#