Les éditions Belin ont confié la direction de l’ouvrage sur l’Afrique à l’historien François-Xavier Fauvelle. Il revient sur les aspects majeurs de l’histoire de l’Afrique ancienne.

* Cet entretien a été réalisé dans le cadre du partenariat de Nonfiction avec le festival Nous Autres de Nantes (14-16 juin 2019) qui réunit artistes, historiens, conservateurs et amateurs pour proposer une autre manière de faire de l'histoire. Retrouvez tous nos articles sur le sujet ici.

Les éditions Belin ont confié la direction de l’ouvrage sur l’Afrique à l’historien François-Xavier Fauvelle, au sein de leur collection « Mondes anciens ». Professeur au Collège de France, il revient ici sur les aspects majeurs de l’histoire de l’Afrique ancienne.

 

Nonfiction : Comment est né ce projet de l’écriture d’une histoire de l’Afrique ancienne et comment l’avez-vous mis en œuvre ?

François-Xavier Fauvelle : Ce livre est né d’une rencontre au festival du livre d’histoire de Blois en 2015. Judith Simony, éditrice d’histoire chez Belin, est venue me voir et m’a proposé d’écrire un livre pour cette maison d’édition. J’ai décliné, tout en faisant une contre-proposition, que j’avais en tête depuis longtemps et qui me paraissait correspondre au savoir-faire de Belin en matière de livres de référence destinés au public : une grande synthèse collective sur l’histoire de l’Afrique ancienne. Nous avons commencé à travailler, puis le projet a été accueilli par Joël Cornette dans la collection « Mondes anciens », où rien n’était prévu sur l’Afrique au départ. C’est ainsi que le projet a d’abord trouvé son berceau. Il a fallu ensuite le faire naître et prospérer, ce qui a consisté à concevoir une somme dont il n’existait pas vraiment d’équivalent sur le marché. Il a fallu élaborer le sommaire en fonction des spécialistes existants, parfois très peu nombreux dans certaines aires. Tous les contributeurs et contributrices se sont prêtés au défi d’écrire des chapitres qui soient des synthèses des connaissances les plus récentes, alors même que parfois de semblables synthèses n’étaient plus disponibles depuis longtemps et qu’elles exigeaient un effort de remobilisation de la documentation.

Un autre défi a été que l’état de la recherche n’est pas homogène, que les types de documents ne sont pas les mêmes dans les différentes régions d’Afrique. Mais nous avons fait de ce défi le fil rouge du livre. Tous les chapitres mettent en exergue la documentation : de quelles sources parle-t-on ? Votre site archéologique, peut-on le voir ? Il me semblait qu’il y avait là un immense effort à faire, pas seulement pour illustrer agréablement le livre, mais pour montrer de quelle façon le travail des spécialistes consiste à convertir en document d’histoire un matériau qui ne dit rien à personne, qu’il s’agisse d’une inscription dans une écriture étrange, de pots en céramique ou d’un paysage. Il y a dans le livre la photo d’une falaise lacustre dans l’épaisseur de laquelle on peut lire, comme sur un palimpseste, toute l’histoire d’une région d’Ethiopie depuis plus de dix mille ans. Toutes les illustrations du livre sont ainsi décortiquées et commentées, ce qui permet aux lectrices et aux lecteurs d’y entrer en profondeur ou bien de s’arrêter pour rêver.

 

Justement, sur quelles sources travaillent les historiens de l’Afrique ancienne et à quelles difficultés faîtes-vous face ?

Alors que beaucoup de gens croient qu’il n’y a pas d’écrits en Afrique et que s’il n’y a pas d’écrits on ne peut pas faire d’histoire, je tenais à ce que l’on montre la diversité des documents disponibles : l’archéologie, les sciences environnementales, l’art rupestre, l’oralité, la linguistique comparée, outre bien sûr les traditions manuscrites et épigraphiques, qui existent à des degrés variables et à différentes époques sur le continent. Il y a donc eu un gros effort sur ce plan, de la part des auteurs, qui ont fourni beaucoup d’illustrations issues de leurs propres recherches ou de celles de collègues, comme de la part de l’équipe éditoriale de Belin, qui a compris mon souhait de donner à lire et à voir des choses attendues, mais également des choses dont peu de monde soupçonne l’existence. D’où le sentiment très « neuf » de ce livre, que soulignent souvent les lectrices et les lecteurs. Quand on est historien de l’Afrique, on s’entend souvent dire par les éditeurs : « Ce n’est pas ce qu’attend le public ». Je réponds invariablement : « Tant mieux. Amenons au public ce à quoi il ne s’attend pas ».

Mais pour revenir à votre question, je ne crois pas qu’il y ait de difficultés particulières avec les sources historiques de l’Afrique ancienne. En réalité, ces sources sont celles de toute histoire, en Afrique ou ailleurs. Il se trouve simplement qu’elles sollicitent davantage les historiennes et historiens de l’Afrique en raison de l’inégale distribution des sources écrites dans le temps et dans l’espace, et qu’elles les mettent davantage qu’ailleurs au défi de produire leur documentation.

 

Les descriptions géographiques abondent dans la première partie. On a le sentiment que l’on ne peut comprendre cette histoire sans aborder au préalable la géographie. Dans quelle mesure le cadre géographique a-t-il modelé ces sociétés ?

Je dirais que, comme partout, les sociétés africaines ont entretenu avec leur environnement une relation dialectique : elles en ont subi les contraintes et en retour l’ont transformé. Ce serait une grave erreur de croire que les sociétés africaines ont toujours vécu dans une nature préservée et sauvage, selon ce qu’une certaine représentation animalière continue de nous faire croire. On ne cesse au contraire d’observer, à travers les données paléoenvironnementales et archéologiques, l’impact des transformations du paysage au gré des défrichages, de l’introduction de nouvelles cultures, de la sélection d’essences exploitées, du pâturage et du brûlis, de la préservation de bosquets sacrés, etc. Autant de transformations qui nous parlent de déplacements, d’innovations, d’outillages, de croyances.

Mais au-delà de cet aspect qu’il est important de rappeler, une chose reste vraie : les milieux africains ont fait peser des contraintes particulièrement fortes sur les sociétés au cours des millénaires. Les contrastes climatiques, altitudinaux et sanitaires, les différences de sols et de régimes de pluie, sont beaucoup plus accidentés en Afrique qu’ailleurs. Je ne nie pas la diversité des paysages eurasiatiques, mais disons qu’il est possible de partir du Croissant fertile avec quatre espèces d’animaux domestiques et quelques plantes cultivées, et de parcourir des milliers de kilomètres vers l’Ouest en conservant ce « paquet » culturel inchangé. C’est ce qui s’est passé au Néolithique. Nulle part cela n’est possible en Afrique, car il y a des seuils écologiques puissamment contraignants. On ne peut pas passer du haut plateau est-africain aux basses terres en conservant la même économie, le même mode de vie, le même régime alimentaire, alors même qu’il y a seulement trente kilomètres à parcourir. On ne peut pas non plus passer du Sahel à la savane ou de la savane à la forêt sans avoir à s’adapter.

Ces contraintes ont surdéveloppé les facultés d’invention économique et technique des sociétés africaines ; j’insiste sur ce point, car c’est tout le contraire de l’immobilisme que l’on a souvent en tête. Mais surtout ces contraintes ont sollicité de multiples formes de coopération et de cohabitation. Les seuils écologiques dont je parlais ne sont nullement des barrières, ils sont même des espaces d’interface entre groupes sociaux. Au Moyen Âge, c’est là que l’on rencontre les grandes villes de commerce, les capitales des royaumes africains.

 

Vous privilégiez une histoire plurielle, notamment en parlant de « continents d’histoire », qu’entendez-vous par là ?

J’écris dans l’introduction que l’Afrique est un continent géographique mais plusieurs continents d’histoire. On ne peut en effet pas rapporter toute l’histoire du continent à une seule trajectoire, même à très grande échelle chronologique. En Afrique, sans doute pour les raisons qu’on vient d’aborder, les sociétés n’ont pas emprunté la voie qui passe d’une économie de chasseurs-cueilleurs, qu’en Europe on appelle Paléolithique, à une économie de production alimentaire, qu’on appelle Néolithique, puis aux âges des métaux, puis aux empires, etc. La production alimentaire prend en Afrique des formes multiples, qu’on ne peut pas rapporter à un Néolithique unique. En outre, des sociétés ont continué jusqu’à aujourd’hui à pratiquer la chasse, la collecte, la cueillette, la pêche. De même, beaucoup de sociétés africaines ont développé anciennement des techniques métallurgiques, mais elles ne sont pas du tout passées par les mêmes phases qu’en Eurasie. Tout cela trouble notre vision évolutionniste de l’histoire. Et trouble nos chronologies, notre vocabulaire, nos descriptions. En Europe, on appelle « paléolithique » des sociétés, appartenant toutes à une Préhistoire révolue, qui débitent et emploient certains outils en pierre. Mais peut-on qualifier de paléolithiques des sociétés d’Afrique centrale ou du Kalahari qui, tout en faisant des outils en pierre, sont parfaitement contemporaines du royaume du Kongo ou du Zimbabwe, et qui échangent avec eux ? C’est dans ce sens qu’il faut tenir compte de la pluralité des formes sociales, en essayant de les faire parler, de façon plurivocale, grâce aux documents disponibles. Des continents d’histoire, donc oui, qui reflètent des évolutions historiques différentes. Mais qui n’ont jamais cessé d’être en interaction les uns avec les autres.

 

Comment expliquez-vous ce nouvel intérêt pour l’histoire du continent africain ?

Il existe une curiosité, chez les lecteurs et les lectrices, pour l’histoire de l’Afrique, je dirais même un désir. Il s’exprime chez tous les lecteurs et lectrices, particulièrement chez celles et ceux qui se sentent frustrés d’avoir été privés de connaissances, ou qui savent que les savoirs en histoire africaine procèdent toujours « contre » quelque chose : contre l’ignorance, contre le déni d’histoire, contre la minimisation du traumatisme de la traite esclavagiste, contre les clichés qui « naturalisent » l’Afrique, etc. L’intérêt actuel du public pour l’histoire du continent se nourrit donc à la fois de la mise au jour d’un scandale et du plaisir de la découverte. C’est une bonne nouvelle pour l’histoire de l’Afrique. C’est aussi une bonne nouvelle pour notre société, qui commence à comprendre que la grande conversation sur notre passé, nos passés, nos origines, nos trajectoires collectives et individuelles, ne peut pas avoir lieu en l’absence de l’histoire des sociétés africaines#nf#