Né à Bakou en 1892, juif de Russie, le fondateur de la plus prestigieuse collection littéraire française n’en a pas moins dû fuir le nazisme et la collaboration. Les Etats-Unis furent son refuge.

Des biographies d’éditeurs, on pourrait dire qu’elles sont les parents pauvres du genre. Et pourtant, quel rôle capital n’ont-ils pas joué, ces passeurs culturels, dans ce que Robert Paxton, dans son avant-propos, appelle à juste titre cet âge d’or du livre qu’a été la première moitié du vingtième siècle ! De surcroît, il s’agit ici d’une vie emblématique de son temps, où l’histoire de l’individu rencontre, non seulement l’histoire du livre, mais l’histoire avec un grand h, et se retrouve marquée, et en définitive brisée, par la persécution raciale et par l’exil.

Le héros de ce livre est né Yakov Schiffrin en 1892 à Bakou, aujourd’hui capitale de l’Azerbaïdjan, alors premier port pétrolier du monde et partie de l’empire russe. Son père Saveli, originellement de Nijni-Novgorod, y avait fait fortune en s’associant aux frères Nobel. À l’approche de la Première Guerre mondiale, au lieu de suivre sa famille à Saint-Pétersbourg, le jeune Schiffrin part pour Genève y étudier le droit. Après la nationalisation de l’entreprise familiale par les Bolcheviques, on le retrouve à Florence, où il travaille un temps comme secrétaire de Bernard Berenson (dont il publiera l’Italian Pictures of the Renaissance en traduction française) et fait la connaissance de Peggy Guggenheim. Son père étant mort en 1919 ou 1920, Schiffrin s’installe à Paris. Il y parfait son apprentissage avec l’éditeur d’art Henri Piazza (1861-1929) avant de fonder en son nom propre, en 1923, avec les quelques capitaux qui lui restent, les Éditions de la Pléiade – nommées en hommage à la Pushkinskaia pleiada du grand poète russe et de quelques poètes de ses amis (rendant bien sûr eux-mêmes hommage à Ronsard et à son groupe). Si les Russes sont, en effet, à l’honneur – Gogol, Chestov, Leskov, Tourguenieff, Dostoïevsky, Tolstoï, Tchékhov y côtoient Pouchkine –, le catalogue de Schiffrin est le reflet de son cosmopolitisme et de la variété de ses intérêts : on y trouve Goethe (le Faust de Gérard de Nerval), E.T.A. Hoffmann (traduit par Albert Béguin), Heine (traduit par André Cœuroy), Rilke, Hofmannsthal (présenté par Charles Du Bos) ; L’Enfer de Dante, traduit par Louis et Simone Martin-Chauffier ; les Sonnets de Shakespeare, présentés par Valery Larbaud ; les Nouvelles exemplaires de Cervantès, traduites par Jean Cassou ; et, parmi les Français, Gide (Essai sur Montaigne, Œdipe) et Julien Green (la nouvelle Les Clés de la mort). Les livres sont fréquemment illustrés, parfois par des Russes exilés (Alexeieff, Benois, Brodovitch, Choukhaeff, Gluckmann), mais aussi par Galanis (né en Grèce) et divers autres artistes français. L’un des principaux collaborateurs de Schiffrin est un autre émigré, le polymathe Boris de Schloezer (1881-1969), à qui il s’associe parfois comme traducteur. Plus prestigieuse encore est sa collaboration avec Gide, qui signe avec lui, en 1923, une traduction de quatre contes de Pouchkine, dont La Dame de pique.

Fort de cette expérience déjà remarquable, Schiffrin, à l’automne 1931, passe à un stade supérieur en créant la Bibliothèque de la Pléiade, dont le volume inaugural est les œuvres de Baudelaire, éditées par Yves-Gérard Le Dantec. Suivent Racine, la même année, et, en 1932, les Romans et Contes de Voltaire, Le Rouge et le Noir et Armance de Stendhal, et les Histoires de Poe traduites par Baudelaire. La plupart des caractéristiques légendaires de la Pléiade sont déjà là : reliure de peau souple, format in-16 rendant les volumes aisés à transporter, papier bible (produit, nous apprend-on, par les fabricants de cigarettes), élégant caractère Garamond compensant la présentation compacte, soins apportés à l’établissement du texte. Le succès est immédiat, mais Schiffrin en paie aussitôt le prix, n’ayant pas les capitaux nécessaires pour maintenir le rythme de production qu’il s’est imposé. Au printemps 1933, par l’entremise de Gide et de Jean Schlumberger, Gaston Gallimard acquiert le catalogue de la Pléiade tout en engageant son fondateur comme directeur de la collection. Un premier contrat de trois ans est renouvelé en 1936. L’année suivante, alors que le nombre de volumes publiés ne cesse de croître (les deux volumes de l’Histoire de la Révolution française de Michelet, parus en 1939, portent les numéros 55 et 56), Schiffrin est associé à l’entreprise sous forme de droits d’auteur fixés à 3 pour cent.

Au moment où se déclenche la Seconde Guerre mondiale, Schiffrin peut donc donner l’impression, par rapport à tant d’autres émigrés russes à Paris, d’avoir pleinement réussi son exil. Naturalisé français en 1927, il a épousé en secondes noces, deux ans plus tard, après un bref premier mariage avec la pianiste Youra Guller (1895-1981), Simone Heymann, qui a travaillé comme secrétaire aux Éditions de la Pléiade. Ils habitent un bel appartement au 83, rue de l’Université, et un fils prénommé André (lui-même futur éditeur) leur est né en 1935. La collection qu’il a créée est en passe de devenir le fleuron des éditions Gallimard. Outre Gide, avec qui s’est aussitôt créée une vive amitié (au point que Schiffrin, pour un unique retour au pays natal, accompagne ce dernier lors de son voyage de 1936 en URSS), il est proche de Roger Martin du Gard, dont le prestige est consacré en 1937 par l’attribution du Prix Nobel de littérature .

Mobilisé en 1939, d’abord dans l’infanterie, puis dans la défense civile, Schiffrin connaît d’abord l’ennui de la vie de caserne durant la « drôle de guerre » avant d’être réformé en raison de la fragilité de ses poumons. Au début de 1940, il s’installe avec sa famille à Sartilly, dans la Manche, où Raymond Gallimard, frère et associé de Gaston, possède une propriété. Après la défaite, les Schiffrin (à part un rapide saut à Paris pour récupérer des effets dans leur appartement, que l’occupant ne va pas tarder à réquisitionner) se réfugient de nouveau en Normandie. C’est dans le petit port de Saint-Jean-le-Thomas que leur parvient une courte lettre datée du 5 novembre 1940 où Gaston Gallimard annonce sèchement à son collaborateur son limogeage en raison de la réorganisation de la firme, tout en l’assurant qu’il continuera d’honorer leur contrat (c’est-à-dire à lui verser des droits d’auteur). Les visiteurs de l’exposition « Collaboration and Resistance » présentée en 2009 à la bibliothèque publique de New York, et dont le commissariat était assuré par Robert Paxton, ont pu voir l’original de cette lettre et tenter de se faire une idée du choc qu’elle a pu causer, sur le coup, à son destinataire.

Amos Reichman ne manque pas de présenter le contexte de ce qu’il appelle la « trahison » de Gallimard. Il cite une lettre du 21 juin 1940, veille de la signature de l’armistice, où Schiffrin faisait part à son imprimeur de ses craintes de perdre son poste. En effet, dans le document de la Propagandastaffel ordonnant, le 9 octobre, la fermeture des Éditions de la NRF (ainsi que de trois autres maisons d’édition parisiennes), Schiffrin était nommément cité parmi les directeurs juifs de la firme dont on exigeait la purge. En le limogeant, Gallimard, soucieux avant tout de la survie de son entreprise, se contentait donc d’anticiper les ordres de l’occupant. Cela n’allait d’ailleurs pas empêcher ce dernier de fermer provisoirement la maison d’édition, du 9 au 28 novembre, le temps d’obtenir de ses responsables des garanties de leur engagement dans le sens de la collaboration promise par Pétain à Hitler à Montoire le 24 octobre et déjà bien amorcée par la proclamation du statut des Juifs trois semaines plus tôt. L’auteur conclut que la trahison de Gallimard était donc explicable, mais qu’il ne saurait non plus être question de lui délivrer un certificat d’honorabilité.

Après un dernier voyage à Paris, où ils n’avaient même plus de toit, les Schiffrin fuient vers la zone sud et commencent les longues démarches préalables à leur départ pour l’Amérique, non sans se retrouver bloqués à Casablanca et devoir repartir, cette fois par Barcelone. Le patient récit qui nous est donné de cette période est d’une lecture révélatrice. On y apprend, détail navrant, que Schiffrin, quittant à jamais le pays qu’il avait fait sien, s’est embarqué avec son épouse et son petit garçon sous les huées antisémites des dockers de Marseille. Même les fidèles Gide et Martin du Gard s’y montrent sous un jour décevant. On y constate aussi – et il aurait valu la peine de traduire en termes actuels les valeurs monétaires qui sont données – que les volontaires ne manquaient pas, à tous les niveaux, pour tirer profit de la détresse des réfugiés.

Parvenu enfin à New York le 20 août 1941, Schiffrin va donc connaître, comme beaucoup de Russes de sa génération, un second exil dans un pays dont la langue même lui était peu familière ; il est d’ailleurs significatif qu’il n’en deviendra jamais citoyen. Après des débuts matériellement difficiles, il envisage de lancer, en réunissant ses propres capitaux, une version américaine de la Pléiade, mais y renonce quand Gallimard (par la plume de Raymond) réagit à la proposition en lui offrant de couper ses droits des deux tiers. Il fonde donc, à l’été 1943, une nouvelle maison d’édition, Jacques Schifrin & Co, dans le but de publier, dans la langue originale, des auteurs français pour la communauté francophone de New York et des États-Unis en général. On trouve, par exemple, au catalogue de la BnF l’exemplaire nominatif pour Nadia Boulanger des Interviews imaginaires de Gide, volume paru dès 1944 qui comporte également l’édition originale de La Délivrance de Tunis. C’est également Schiffrin qui publie, au début de l’année suivante, la première édition américaine, en français, et avec une variante du titre, Les Silences de la mer de Vercors, le grand classique de la Résistance. Mais l’essentiel de l’activité éditoriale de Schiffrin à New York est dû à sa rencontre avec un autre éditeur réfugié, l’Allemand Kurt Wolff (1887-1963), qui a fondé Pantheon Books en 1942 avec sa femme Helen, et qui, dès l’année suivante, recrute Schiffrin comme associé afin de lancer une collection d’auteurs français, en langue originale et en traduction . Joseph Kessel (L’Armée des ombres), Aragon, Gide, Green, la première édition américaine de L’Étranger de Camus figurent à son catalogue.

On aimerait que cette histoire ait une fin heureuse, mais ce n’est pas le cas. Certes, dès avril 1944, Jean Paulhan, qui avait remplacé Schiffrin comme directeur de la Pléiade, lui faisait part de son souhait qu’il revienne bientôt reprendre la collection (ce qui indique qu’au sein de la maison, certains avaient pleine conscience de l’injustice dont il avait été victime). Et peu après la Libération, les frères Gallimard, sans exactement lui présenter leurs excuses, semble-t-il d’après les documents cités, ni lui offrir non plus de lui rendre son poste, lui écrivaient dans l’espoir de le revoir à Paris. Mais les poumons de Schiffrin lui interdisaient désormais le voyage, quelque ardent que fût son désir de retrouver la France. Atteint d’un cancer au poumon, il mourait à New York le 17 novembre 1950.

Schiffrin a trouvé un biographe précis et scrupuleux en Amos Reichman, qui lui avait déjà consacré un article paru dans un numéro des Temps modernes consacré à « L’exil en partage » . On se réjouit d’autant plus d’apprendre qu’une publication de son livre dans sa langue originale est en projet aux éditions du Seuil. Peut-être sous-estime-t-il un peu l’œuvre de Schiffrin comme traducteur – qui savait, par exemple, qu’il était l’auteur d’une version française du Boris Godounov de Pouchkine ? – mais il faut bien laisser du travail aux bibliographes. Il y a déjà beaucoup à méditer dans cet ouvrage pour un lecteur français, ne serait-ce que la déclaration stupéfiante de Gide, rapportée par Julien Green à qui Gide apprenait la mort de Schiffrin avec un chagrin qui n’est pas en doute, pour ajouter qu’il était le seul Juif pour lequel il ait ressenti de l’affection.