Pour Michaël Foessel, le fascisme n'est pas une fatalité. A l'homme de prendre la mesure de ses actes.

Comprendre

Michaël Foessel raconte sur le mode d'un récit à la première personne, ses diverses rencontres avec l'année 1938, son désir de comprendre dans l'intimité des faits, ce que Merleau-Ponty dira avoir négligé : « Nous méfier des faits, c'était même devenu un devoir pour nous » . C'est par cette enquête – au sens du mot « histoire » selon Hérodote – qu'il parviendra à comprendre la défaite de la République française, mais aussi d'autres défaites : celle des partis, de Léon Blum, Daladier, celle de la politique sociale, et aussi la sienne. Pourquoi ? Afin de vérifier une hypothèse : en 2018, est-ce vraiment à propos de parler de retour des années 30 sans prendre en compte le contexte historique ? Ce livre refuse les généralités vides, les approximations, au service de l'idéologie. La réflexion est un point de vue situé quelque part. Michaël Foessel rappelle ainsi que Sartre écrit en 1938 L'enfance d'un chef qui paraîtra en 1939 . « Je relis ce texte à partir de ce que je sais de la France de 1938 et que Sartre, lui voit de près ». Tout texte, toute réflexion s'enracine dans un moment de l'histoire, un point de vue. Si l'universel a un sens c'est par cette prise en compte de la singularité et de l'historicité de la réflexion. Le retour présuppose la répétition à l'identique. C'est pourquoi le philosophe nomme son livre « Récidive ». Une rencontre ne peut se faire qu'à partir d'un lieu et d'un temps qui la situe. Aussi ce passé que fut 1938, se lit-il à la lumière d'un présent tout autant agité, mais lui aussi situé : l'année 2018.

 

La conscience malheureuse

Cet intérêt pour 1938 est né d'une colère qui s'exprime dans l'indicible de la solitude, le cri et la douleur morale. Une colère qui est le constat de la défaite de l'auteur du livre. Malgré lui, il est « l'héritier du nazisme » . Il comprend cela par sa lecture du journal d'extrême-droite, Je suis partout, fondé en 1930. A ses débuts le journal est très à droite et intéressé par la politique internationale. Pierre Gaxotte qui le dirige alors, sera même nommé à l'Académie française. Nulle trace de l'antisémitisme entendu au sens de cette époque. En lisant en effet, ce qu'écrit ce dernier dans Candide du 7 avril 1938, on note une large tolérance à l'égard de l'antisémitisme : « Léon Blum incarne tout ce qui révulse notre sang et notre chair. Il est le mal. Il est la mort. » . Un nouveau discours, encore plus radical, prend forme lorsque Pierre Gaxotte introduit dans l'équipe de rédaction Brasillach et d'autres recrues. Michaël Foessel se souvient que le fascisme français a d'abord été un phénomène d'écriture. Ce qu'il découvre dans l'éditorial de Je suis partout du 23 juin 1944, sous la plume de l'Ubiquiste, – pseudonyme de Charles Lesqua, qui mourra loin de la France en 1948 et dans son lit – c'est d'abord l'espérance en l'existence d'armes secrètes pour finir de liquider tout ce que le nazisme n'a pas eu le temps de faire. Rien ici de bien original car il n'était pas le seul à tenir ce discours.

Le journaliste cite, ensuite, toujours dans son éditorial, le roman de Léon Daudet, Napus, paru en 1927. Un vieil homme, victime d'une de ses armes secrètes, se volatilise. Et l'enfant, son petit-fils, sa filiation, de dire : « napus grand-père ». L'Ubiquiste fait implicitement référence à l'extermination des juifs et il le fait dire à un enfant. L'héritage du nazisme se voit ainsi sauvé par la parole enfantine qui constate, rendant banal le mal en tuant du même coup l'enfance, comme si aucun recommencement n'était possible. Cette banalité cynique du mal plonge dans la consternation l'auteur, telle une conscience malheureuse devenue muette.

 

L'hypothèse

En posant l'hypothèse d'un parallèle entre notre période et cette année 1938 qui précéda l'entrée en guerre de la France, il souligne un contexte différent : la rue n'est plus le lieu de mobilisation du ressentiment des masses – cette « masse » dont Hannah Arendt construit le concept dans Le système totalitaire – la guerre mondiale n'est plus le moyen pour régler les conflits entre impérialisme, et les camps d'extermination comme lieux de mise en œuvre des crimes raciaux sont difficilement répétables. La lecture arendtienne des « totalitarismes » ne saurait donc valoir universellement. Cependant, si ce jugement d'impossibilité, précise le philosophe, est exact, « l'exactitude n'est pas toute la vérité » . L'exactitude appartient en propre à la vérité scientifique. S'interroger ici sur la possibilité d'une « récidive » des années 30, c'est s'interroger non pas sur les causes, mais sur les « conditions essentielles »  qui la rendent justement possible. Passer des causes aux raisons, c'est le propre de la démarche philosophique.

Les années 30 ne peuvent faire retour que si on s'entend bien sur le sens de ce « retour ». Faire retour signifie que tous les possibles ne sont pas refermés, qu'il y a d'autres raisons qui nous poussent à prendre du recul à l'égard de cette confiance naïve en la « prise de conscience » d'un danger. La conscience constate et ne va pas plus loin. Tout au plus est-elle malheureuse, et en appelle à la morale, déçue ensuite de constater l'impuissance de celle-ci.

 

Récidive et analogie

La menace est toujours présente, non pas du retour, mais d'une récidive de cet héritage nazi. Le mal est un scandale, surtout s'il y a récidive. Il y a récidive en termes médicaux dans le cas d'une pathologie qui revient du fait d'un mauvais traitement, et aussi en termes juridiques, lorsqu'un acte répréhensible est répété en connaissance de cause, et par conséquent relève de circonstances aggravantes. La maladie affecte en cette année 2018 la démocratie. Déjà Gérard Granel (1930-2000) avait écrit un article repris dans Etudes en 1995 : « Les années 30 sont devant nous ». C'est cette hypothèse que ce livre cherche à vérifier. Cependant, croire au retour d'un passé similaire est une illusion. Une illusion dont s'est justement gardé le fascisme, « premier courant contre-révolutionnaire du XXe siècle »  qui s'est servi de ce que son époque mettait à sa disposition, non pour retourner dans le passé, mais au contraire, afin de retourner la modernité contre elle-même. Ce retour ne prend sens qu'en le définissant comme une analogie, c'est-à-dire comme « une identité de rapports entre des réalités hétérogènes » . Michaël Foessel écrit à ce propos : « L'hypothèse finale de ce livre est que la politique Daladier, faite d'assouplissement économique et de reprise en main autoritaire, est aux régimes totalitaires qu'elle combat ce que les politiques néolibérales menées depuis plus d'une décennie sont au nationalisme autoritaire qui menace de venir dans nombre de pays européens. A et C sont adoptées comme des politiques alternatives à ce dont elles risquent en réalité de faciliter l'advenue par toute une série de mesures et d'associations d'idées » .

Ainsi suite au mouvement des Gilets jaunes, le fait d'avoir introduit dans le « grand débat » la question de l'immigration est hautement symbolique. Dans le même état d'esprit, les décrets qui ne vont cesser de s'enchaîner à propos des réfugiés en 1938 montrent d'abord le refus français d'accueillir et la mise à mal du droit d'asile. Albert Sarraut, alors ministre de l'Intérieur, promeut les 12 et 14 mai, une série de lois-décrets où « il s'agit de distinguer clairement entre « la partie saine et laborieuse des étrangers » et « les individus moralement douteux » » . Il n'y a plus de circonstances atténuantes pour les clandestins. En 1938, Michaël Foessel croise la question des exilés devenus apatrides, la non application du droit d'asile, l'errance de ces derniers renvoyés d'un lieu à un autre. 2018 trouve ici un éclairage particulier de cette question récurrente des réfugiés. Et ce, d'autant plus que ces questions croisent des mesures économiques. « Cela crée artificiellement un lien entre les problèmes sociaux et les angoisses identitaires dans le but de flatter une opinion publique supposée intrinsèquement xénophobe » .

 

Philosophie de l'histoire ?

A la fois proche et lointain de cette année 1938, il en construit pas à pas la compréhension, par une série de rencontres qui en resserrent de plus en plus le sens, en construisant une analogie. De quoi nous libère ce recours aux mathématiques, sachant que les actions humaines ne sont pas réductibles à cette science ? D'abord de mots trop accommodants qui ne veulent rien dire. Fascisme, populisme, illibéralisme... autant de termes vides qui ne donnent rien à comprendre. Les faits sont essentiels. Mettre de côté tous les faits, telle fut la démarche de Rousseau pour construire le concept d' un état de nature où les hommes étaient fondamentalement animés par une innocence originaire. Le mal trouvera donc sa source dans les faits, c'est-à-dire dans l'histoire. Vision tragique de l'histoire qui nous précipite dans la chute. Pour Michaël Foessel, il faut s'immerger dans une époque, « être comme un poisson dans l'eau » pour en vivre la présence et l'intimité à soi... et pour comprendre que rien n'est inéluctable : « Rien n'oblige, pour autant, à emprunter une nouvelle fois le chemin d'une longue et vaine pénitence »  pour redonner vie au sentiments d'égalité et de liberté, fondement d'une République des droits de l'homme.

Créer son histoire, tel est le risque à emprunter par la liberté humaine.