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Histoire

Les années Mitterrand, 1984-1988: L'alternance et la première cohabitation vues des régions

Couverture ouvrage

Gilles Richard Sylvie Ollitrault
Presses universitaires de Rennes (PUR) , 309 pages

Décentraliser l’histoire des « années Mitterrand »
[mardi 12 février 2019]


Une étude territorialisée sur l’histoire d’un demi-septennat mitterrandien, qui s’inscrit dans la lignée des travaux novateurs menés depuis une vingtaine d’années sur le système partisan français.

Cet ouvrage réunit les actes du colloque « Les années d’alternance vues des régions, 1984-1988 », qui s’est tenu à Rennes les 18, 19 et 20 novembre 2015 dans le cadre d’un projet lancé par l’Institut François Mitterrand. Suite de l’ouvrage paru en 2001, sous la direction de Serge Berstein et Pierre Milza, sur le début du premier septennat mitterrandien , son titre reprend une expression rebattue tant dans la presse écrite et audiovisuelle que dans la littérature scientifique et militante . Mais, ce nouveau volume recèle une certaine originalité car il privilégie à la fois une séquence chronologique courte (1984-1988), une histoire locale de la France, ainsi que des approches et des objets classiques mais renouvelés de l’histoire politique (partis politiques, élections), et ce, à contre-courant de l’historiographie dominante – l’histoire culturelle du politique d’une part, et l’Histoire mondiale de la France d’autre part . Toutes les contributions de ce livre, conçues dans une optique régionale, témoignent cependant d’une tendance lourde des recherches en sciences sociales, marquées par une attention particulière pour les territoires, et en histoire politique en particulier, comme en témoigne un rapide balayage des titres des thèses en langue française de la dernière décennie. Elle rejoint en cela des plaidoyers divers, et plus ou moins récents, émanant d’historiens et de politistes pour une étude locale des partis politiques 

Ces choix sont amplement justifiés tant la période considérée est celle du « grand basculement » . Elle est en effet marquée par le passage au premier plan de la question nationale, éclipsant la question sociale, ainsi que des évolutions politiques et institutionnelles majeures : première cohabitation de l’histoire de la Ve République, rupture de l’union des gauches, montée du Front national, décentralisation et premières élections régionales au suffrage universel. Traitées dans les deuxième et troisième parties, ces questions sont au cœur de l’ouvrage, qui met en œuvre une analyse du politique sous tous ses aspects, avec l’étude des luttes sociales autour des mutations économiques et des crises industrielles (cinquième partie) et des politiques publiques (quatrième partie), y compris les politiques publiques d’éducation, qui font l’objet d’un traitement spécifique, en première partie, à travers les affrontements locaux autour de l’école (1984) et de l’université (1986).

 

L’importance de la question scolaire

Après un prologue sur « François Mitterrand et la Nièvre », dans lequel Jean Vigreux met en perspective la trajectoire politique du premier président socialiste de la Ve République et ses liens avec ce département, trois chapitres reviennent sur la question scolaire. Dans le premier, Frédéric le Moigne revient sur le projet de grand SPULEN, porté par le Ministre de l’Education nationale Alain Savary et abandonné en 1984, en analysant finement la mobilisation des réseaux catholiques dans l’Ouest, caractérisé par la présence d’un important secteur privé catholique sous contrat. Les deux chapitres suivants, d’Hugo Melchior puis Nicolas Carboni, s’intéressent au mouvement étudiant et lycéen de l’hiver 1986, contre le projet de loi sur l’enseignement supérieur d’Alain Devaquet, l’un depuis l’université Rennes 2 et le cas des Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR), une organisation réduite à une dizaine de militants à l’échelle de la ville bretonne   mais détenteurs de ressources organisationnelles, l’autre dans le contexte clermontois, révélateur de la situation nationale.

 

Le prisme des forces politiques régionales

Quatre chapitres présentent ensuite quelques forces politiques régionales. Xavier Crettiez mobilise les outils de la sociologie pour éclairer le processus de radicalisation violente qui s’opère en Corse entre 1984 et 1988, l’une des périodes les plus tendues de la contestation nationaliste   : il dépasse ainsi les explications déterministes et simplistes, et explique notamment l’engagement radical par « une structure d’opportunité politique favorable »  et le poids des organisations clandestines insulaires. Tudi Kernalegenn montre ensuite comment les partis politiques bretons se recomposent, se restructurent et se réinventent dans les années 1980, une période globalement difficile pour les mouvances activistes de la décennie précédente, qui représente autant la fin d’un cycle qu’un nouveau départ : « les trois grandes familles politiques du mouvement breton se cristallisent très clairement à ce moment-là » . C’est toujours à partir du cas breton que Martin Siloret décortique l’émergence de l’écologie politique en France. Enfin, Jérôme Letournel retrace la vie de la fédération socialiste du Calvados – le département étant le cadre traditionnel de l’organisation des partis politiques – et explique comment celle-ci « achève sa transformation en une machine politique moderne »  sous la houlette du député et Ministre des PTT, Louis Mexandeau.

 

De nouveaux rapports de force électoraux

Les cinq chapitres de la troisième partie prennent la mesure des rapports de forces électoraux durant ces quatre années, où l’on vota à six reprises : élections européennes (1984), cantonales (1985), régionales et législatives (1986), présidentielles et législatives (1988). En Basse-Normandie, les premières élections régionales, qui ont lieu à la proportionnelle – « un mode de scrutin [qui] favorise la dissidence »  – le même jour que les élections législatives (16 mars), sont, comme à l’échelle nationale, remportées par la droite républicaine (RPR-UDF) et enregistrent une véritable percée du FN. Christian Bougeard restitue ensuite les évolutions électorales de la Bretagne dans une temporalité plus large (1981-1989), qui voit l’enracinement de la gauche socialiste et la région suivre globalement les oscillations politiques nationales. Celles-ci imprègnent même la Lorraine, bastion traditionnel de la droite, qui perd ainsi sa spécificité politique selon François Audigier : il explique ce tournant par des facteurs sociaux, culturels et générationnels . À l’échelle de la région « PACA » ou d’un canton de celle-ci (Cavaillon), Jean-Marie Guillon puis Christian Chevandier en arrivent aux mêmes conclusions que François Audigier, bien que le retournement électoral se fasse à l’inverse, de la gauche vers le droite.

Entre l’État et des initiatives locales, entre ruptures politiques et continuité de l’action publique, Bastien Gorse, Maëlle Moalic-Minnaert, Edouard Lynch et Sébastien Châble analysent la production de politiques publiques diverses à travers quatre exemples, respectivement les usines clés en main à Brive-la-Gaillarde (Corrèze), l’action municipale en direction de la jeunesse dans une banlieue rouge du Val-de-Marne (Villejuif), le travail d’élaboration de la loi Montagne mené par le député de Savoie Louis Besson et l’organisation des commémorations du quarantième anniversaire du débarquement en Normandie, « un rendez-vous manqué » .

 

Des années de crise(s)

Les trois derniers chapitres se focalisent sur les aspects économiques et sociaux de ces années d’alternance. Si les trois territoires étudiés (Lorraine, Bretagne, Allier) sont affectés par les crises de trois secteurs industriels (sidérurgie, électronique, pneumatique), ils ont en commun d’examiner la désindustrialisation qui touche la France dans un contexte mondialisé, la désillusion qui affecte les classes populaires durant la décennie et l’abandon par la gauche au pouvoir de ses engagements de 1981. Pascal Raggi étudie ainsi la politique industrielle du gouvernement (Plan acier, 1984) et ses conséquences en Lorraine. François Prigent restitue l’histoire méconnue des conflits sociaux qui secouent la région de Lannion en 1984-1985. Enfin, l’exemple de la crise économique qui affecte le bassin de Montluçon-Commentry (et des tensions sociales qui font suite au dépôt de bilan de l’usine Dunlop) est, selon Fabien Conord, l’illustration d’une conversion à un modèle social-libéral, tournant le dos à celui forgé à la Libération. Le moment 1984-1988 est bien l’un de ces nœuds de l’histoire, aboutissement de dynamiques antérieures « aux effets à long terme » pour reprendre la conclusion de Sylvie Ollitrault, co-directrice de l’ouvrage .

Si le lecteur pourra critiquer la surreprésentation du Grand-Ouest parmi les terrains explorés , il faut peut-être y voir une réalité territoriale : au-delà du fait que le livre est le fruit d’un colloque organisé par des chercheurs de l’Université de Rennes, celle-ci fait aussi partie de ces établissements où l’histoire politique de la France contemporaine reste dynamique et très bien représentée.

Au final, ce livre peut aussi être considéré comme le septième opus d’une nouvelle histoire du système partisan français du second XXe siècle, à laquelle Gilles Richard a abondamment œuvré, et dont la suite reste à écrire .

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