La notion de « pédagogies alternatives » recouvre des réalités hétérogènes et conduit à se poser des questions sur la finalité des pédagogies et de la mission de l’éducation.

Sylvain Wagnon écrit à propos des pédagogies alternatives : « Les mouvements Freinet mais aussi dans une moindre mesure Decroly revendiquent une finalité émancipatrice et de transformation politique. Les mouvements de pédagogies alternatives se revendiquent le plus souvent "apolitiques" et soulignent avant tout le développement de la personnalité et le développement personnel. Même si les deux éléments ne sont pas nécessairement contradictoires, une césure idéologique est perceptible entre ces différents groupes. » 

 

L’hétérogénéité des pédagogies alternatives

Dans son ouvrage, La Riposte (Autrement, 2018), Philippe Meirieu analyse deux tendances opposées : « Il y a, en effet, quelque chose d’étonnant à voir, simultanément et souvent plébiscitées par les mêmes médias, la montée en charge d’une gestion autoritariste et technocratique du système scolaire à travers la nostalgie des "bonnes vieilles méthodes" » et l’hégémonie de l’évaluation – et d’une injonction systématique au "respect de l’enfant" – à travers la séduction qu’exerce, par exemple, la psychologie et la pédagogie "positives"  ». Ces deux tendances dessinent selon lui deux courants : « Ainsi cohabitent étrangement un discours "anti-pédago" et un discours "hyper-pédago" Les "anti-pédagos" s’élèvent contre ce qu’ils décrivent comme un refus de transmettre ; ils expliquent que l’instruction ne se "négocie" pas (…). Les "hyper-pédagos" développent, eux, une forme de spontanéisme naïf, considérant que toute contrainte est castratrice » . Pour Philippe Meirieu, ces deux courants aussi opposés qu’ils soient auraient en réalité tendance à se rejoindre actuellement derrière un discours scientiste qui cherche une justification dans les neurosciences. Entre les anti-pédagos et les hyper-pédagos, il existe selon Philippe Meirieu, une voie qui est celle des pédagogues : « les modèles éducatifs qui ont donné lieu à des avancées importantes, et je montre qu’ils se sont toujours constitués en articulant trois pôles : un pôle qui renvoie aux finalités (qui furent, d’abord, théologiques, puis politiques et philosophiques), un pôle qui renvoie aux connaissances disponibles – et que l’on décide de privilégier – sur l’enfant et les processus d’apprentissage, un pôle qui renvoie aux institutions, aux outils, aux méthodes que l’on emprunte ou que l’on invente » . La pédagogie articulerait donc trois dimensions : des valeurs philosophiques et politiques, des connaissances scientifiques et des techniques pédagogiques. De ce fait, la notion de pédagogie ne pourrait pas être réduite uniquement à des techniques efficaces d’enseignement.

Certes on peut s’accorder avec Philippe Meirieu sur la critique de la transformation de la pédagogie en une science appliquée qui oblitère le fait que celle-ci implique une réflexion portant sur les valeurs éducatives et donc d’ordre philosophique, et qui ne peut donc pas être réduite, à une approche positiviste ou scientiste. C’est ce que montrait déjà, au début des années 1980, un universitaire américain Henry Giroux. En s’appuyant sur la théorie critique de l’école de Francfort, il a critiqué la domination de la raison technicienne qui était en train de s’imposer dans l’enseignement sous l’égide des politiques néolibérales impulsées par Ronald Reagan. Néanmoins, on peut constater que Philippe Meirieu ne s’étend guère sur la nature des finalités philosophiques ou politiques donc il est question. C’est là sans doute, un point aveugle de son ouvrage comme le souligne Sylvain Wagnon : « les mouvements alternatifs actuels se disent le plus souvent "apolitiques" en mettant en avant "l’évidence" du développement personnel légitimé par les neurosciences. Cependant, ce refus d’être "étiqueté" n’empêche pas un discours et des pratiques qui renvoient à des univers politiques et pédagogiques bien identifiés » . Si les hyperpédagos se prétendent apolitiques, mais qu’en réalité comme dans tout « modèle éducatif » il y a des valeurs politiques qui sont à l’œuvre, alors quelles sont les finalités philosophico-politiques qui distinguent les hyperpédagos et les anti-pédagos ? Ainsi, par exemple, Philippe Meirieu précise que l’hyperpédago Ken Robinson aurait comme finalité : que les futurs adultes puissent « exercer leur "liberté d’entreprendre" dans la société libérale ». Mais quelle est la finalité des pédagogues ?

Philippe Meirieu écrit dans La Riposte qu'il s'agit en premier lieu de « former des sujets capables de résister à la toute-puissance pulsionnelle, d’oser penser par eux-mêmes, et de s’engager ensemble dans la construction démocratique du bien commun ». Mais l'on peut douter qu'une finalité aussi générale puisse vraiment permettre de tracer une ligne de démarcation. En effet, on ne voit pas vraiment en quoi un Ken Robinson ne se retrouverait pas dans un tel programme.

 

Pédagogie et finalité émancipatrice

Comme le précise un extrait de Sylvain Wagnon cité ci-dessus, les hyperpédagos se donneraient l’apparence de l’ « apolitisme », tandis que les pédagogues se donneraient comme finalité « l’émancipation ». Néanmoins, cette finalité nécessite elle-même d’être précisée. Car la notion d’émancipation peut facilement être un mot sans contenu. S’agit-il par exemple d’une émancipation uniquement individuelle ou également sociale ? De même, la notion de transformation sociale peut également être une visée du néolibéralisme économique.

Dans Pédagogie des opprimés, en 1968, Paulo Freire définit la pédagogie de la manière suivante : « La pédagogie des opprimés : celle qui doit être élaborée avec les opprimés et non pour eux, qu'il s'agisse d'hommes ou de peuple, dans leur lutte continuelle pour recouvrer leur humanité. Pédagogie qui fait de l'oppression et de ses causes un objet un objet de réflexion des opprimés d'où résultera nécessairement leur engagement dans la lutte pour la libération » . Dans son ouvrage majeur, il assigne donc pour objectif à la pédagogie de lutter contre la déshumanisation de la personne humaine, sa réification que ce soit par l’exploitation capitaliste ou la colonisation par exemple.

Dans le dernier ouvrage qui a été publié de son vivant, Pédagogie de l’autonomie , Paulo Freire réaffirme clairement les finalités qui doivent selon lui guider l’acte éducatif : « Je suis professeur pour soutenir constamment la lutte contre toute forme de discrimination, contre la domination économique des individus ou des classes sociales » ou encore « L’éthique dont je parle est celle qui se sait confrontée aux manifestations discriminatoires en termes de race, de genre, de classe. C’est pour cette éthique inséparable de la pratique éducative – peu importe si nous travaillons avec des enfants, des jeunes ou des adultes – que nous devons lutter. »

L’on sait que Paulo Freire est actuellement honni par le Président brésilien d’extrême-droite Jair Bolsonaro, justement pour avoir assigné une telle finalité à l’éducation . C’est en particulier pour cela que Bolsonaro soutient le projet de loi du mouvement de l’Ecole sans parti, qui veut imposer l’obligation de neutralité aux enseignants, et qui est surnommé par ses adversaires « la loi du baillon ».

En France, dans un autre contexte, c’est une disposition du projet de loi sur l’Ecole de la confiance qui fait polémique, car elle veut inclure dans la loi, l’obligation de réserve des enseignants qui est actuellement uniquement une construction jurisprudentielle .

 

Une finalité éducative : la lutte contre la pauvrophobie

Au sein de la finalité éducative que constitue la lutte contre les discriminations figure celle contre la « pauvrophobie ». La loi sur les discriminations a inclus récemment (en 2016) un critère de discrimination en raison : « de la particulière vulnérabilité résultant de sa situation économique ». Il est demandé dans le référentiel de compétence des enseignants de lutter contre toutes les discriminations. Pour cela, les programmes d’Enseignement Moral et Civique rappellent qu’il s’agit en particulier de lutter contre les stéréotypes et les préjugés.

Parmi les préjugés à caractère discriminatoires, l’association ATD Quart Monde a mis en lumière ceux relatifs à la « pauvrophobie », terme adopté en 2016. Depuis, plusieurs documents vidéos ou ouvrages ont été consacrés au sujet : ainsi de l’encyclopédie Pauvrophobie : Petite encyclopédie des idées reçues sur la pauvreté (Editions Luc Pire, 2018), du site internet Pauvrophobie.be ou encore du documentaire Pourquoi nous détestent-ils, nous les pauvres ? (2017).

De son côté, l’Education nationale, avec 1/5e d’enfants en dessous du seuil de pauvreté en France et après le rapport Grande Pauvreté et réussite scolaire (2015) n’est pas en reste. En effet, elle a publié un vademecum sur le sujet : « Grande pauvreté et réussite scolaire » . Elle a aussi co-financé un site Internet sur le sujet : Familles, école, grande pauvreté qui vise à lutter contre les préjugés chez les enseignants. Il existe également un livret (disponible en ligne) à destination des élèves co-produit par ATD Quart Monde et Astrapi pour lutter contre les idées reçues sur les pauvres.

Si donc une des finalités majeures de l’éducation est la lutte contre les discriminations, comme l’explique le philosophe Paulo Freire, si l’Education nationale promeut elle-même la lutte contre les préjugés à l’égard des personnes pauvres en relation avec les lois contre les discriminations, on ne peut pas attendre des enseignants une obligation de neutralité qui se placerait au-dessus de la lutte contre les discriminations et une absence de critique – ne serait-ce qu’indirecte – des propos de certaines personnalités ou élus politiques quand ceux-ci sont contraire aux droits humains .

En effet, les récents propos du Président de la République semblent bien ressortir de la catégorie « pauvrophobie » ou « idées reçues sur les personnes pauvres » : en affirmant que « Les gens en situation de difficulté, on va davantage les responsabiliser car il y en a qui font bien et il y en a qui déconnent » , Emmanuel Macron estime que « certains ont plus intérêt à travailler quatre à six mois, se remettre au chômage et trouver des combines à côté » . Ce qui est problématique dans ces propos, c’est qu’ils nient le caractère mainte fois montré par les sciences sociales concernant la situation de pauvreté économique, qu’elle est moins une question de volonté individuelle, qu’une situation résultant d’une précarité sociale antérieure à la situation de grande pauvreté . C’est ce genre de déclarations, trop habituelles en France, qui a conduit l’ECRI (Conseil de l’Europe) à écrire au sujet de notre pays dans un rapport de 2016 : « le discours politique est sujet à une exploitation récurrente de déclarations stigmatisant les groupes vulnérables, et qui contribue à banaliser les attitudes racistes et intolérantes au sein de la population ».

Ainsi, des personnalités politiques peuvent-elles vouloir imposer au Brésil une obligation de neutralité aux enseignants ou encore en France, une obligation de réserve dans la loi, tant que les élus politiques tiennent des propos qui sont contraire aux droits humains et à la lutte contre les discriminations, il n’est pas possible aux enseignants de se taire face à cela. Car il en résulte de la nature même de l’humanisme de leur mission qui leur enjoint de « se mobiliser et mobiliser les élèves contre les stéréotypes et les discriminations de tout ordre »  dans une école qui se donne pour mission de « contribue(r) à l'égalité des chances et à lutter contre les inégalités sociales » .