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Les grammaires de la contestation: Un guide de la gauche radicale

Couverture ouvrage

Irène Pereira
La Découverte , 225 pages

Petites leçons de gauche radicale à l'usage des débutants
[mardi 14 décembre 2010]


 Une étude qui analyse les différentes forces de la gauche et la pluralité des  tendances qui la composent.

Une grammaire, dans la définition courante, est constituée par l'ensemble des règles générales qui gouvernent l'usage d'une langue. Dans la définition issue de la sociologie, c'est l'articulation des règles explicites avec les normes implicites qui gouvernent l'action d'un groupe social donné. C'est autrement dit, le rapport entre le discours et l’agir. C'est à la découverte d'un panorama de la gauche radicale et de ses usages que nous invite Irène Pereira, sociologue et militante assumée de cette mouvance (SUD solidaires).

 

Sous le drapeau de la "méthode Boltanski"

 

Il faut en premier lieu relever que le choix du terme de "grammaire" pour décrire un phénomène politique peut dérouter le lecteur peu habitué au vocabulaire du courant sociologique pragmatiste. La sociologue s'en justifie en se rattachant à l'école de Luc Boltanski, élève émancipé de Bourdieu, figure de la "Sociologie pragmatique" dont le nom seul suffit à préciser la nature de la démarche.

Ce parti pris ambitieux vise à substituer à la notion de "culture politique" chère aux politologues, un concept de "grammaire" dont la finalité est d'introduire une continuité entre discours et pratiques sociales tout en permettant de penser les règles régissant les interactions entre les acteurs qu'ils soient groupes, individus, mouvements, voire, en l'occurrence, idées.  

La réussite de ce modèle est de permettre d'effectuer une synthèse entre le discours et les idéologies auxquelles se réfèrent ces mouvements et de décrire les rapports qui régissent le champ politique étudié.

 

Une gauche sans récit

 

Mais ici, la faiblesse de cette lecture est parfois de demeurer en-deçà des innovations conceptuelles auxquelles elle est supposée ouvrir.

La répétition du mot grammaire, dont l'apport théorique en l'espèce n'est pas frappant, sonne trop souvent comme une rhétorique savante, rendant la lecture de l'ouvrage plus ardue et surtout moins suggestive qu'elle aurait dû être. L'approche "grammairienne" impose dans le cas présent une sorte de voile d'opacité "idéel" sur un objet de recherche qui appelle aussi à l’appropriation du concret, ce que le format du livre ne permet pas, l'auteur en convient.

Congédier l'Histoire - et Irène  Pereira le reconnaît elle-même pour le regretter-, ne pas privilégier en retour une approche ethnographique qui fasse part au "récit", par le truchement d'entretiens ou de descriptions de terrain, c'est, hélas, quelque peu désincarner le propos et renoncer à une "mise en intrigue" qui est peut-être autant une caractéristique de l’anthropologie que de l'histoire. Le ton de l'ouvrage reste également au final trop scolaire et normé d'une austérité parfois sèche dans le style. On ne retrouvera pas ici le flamboiement  des maîtres Bourdieu ou Boltanski, ce qui n’a rien d'indigne, au demeurant.  

Toutefois, cet essai a le mérite de porter une ambition théorique et conceptuelle qu'il faut saluer pour sa volonté de sortir de l'anecdotique auquel on abandonne trop souvent l’étude du politique, de se dégager de la gangue de l’immédiateté pour tenter une représentation scientifique englobante de la gauche radicale.

Ce livre n'est pas aisé à positionner car il oscille, sans toujours trouver son unité, entre sociologie pure et théorie politique. En revanche, ce souci d'interdisciplinarité doit également être porté au crédit de l'auteur qui tente d'unifier les pratiques militantes, les discours et la sociologie des mouvements concernés.

De ce point de vue, ce livre s'inscrit dans un attachement à sa méthode dont il ne se détourne jamais, faisant preuve d’une vertu rare qui est celle de la fidélité.

 

 

Une agrégation de grammaires

Au commencement de sa démonstration, Irène Pereira nous rappelle les trois champs à travers lesquels s'effectue la distinction droite-gauche : un champ polarisé autour des notions religieux -laïque, un champ structuré autour de la notion morale traditionnelle-liberté des mœurs et un dernier champ qui opposerait les tenants de la propriété sociale aux défenseurs de la propriété privée. Cette typologie nous met donc en présence des grammaires suivantes qui valorisent l'un des schémas d'opposition précédemment exposés:

- Une grammaire socialiste tout d'abord, qui aurait comme sujet fondamental l’ouvrier ou le prolétaire. Elle se caractériserait principalement par son souci de la question de la propriété privée. Une anthropologie matérialiste marquée par la notion de classe en constituerait le fondement. Elle se retrouverait concrètement dans tous les mouvements se réclamant de la tradition ouvrière et de la problématique sociale née au sein des sociétés industrielles.

Elle se diviserait en deux sous-grammaires, l’une, léniniste qui repose sur une prédominance de l'Etat et l'autre plus anarcho-syndicaliste qui aurait pour pères spirituels Proudhon, Pelloutier ou Bakounine.

- Une grammaire républicaine-sociale également, qui, pour sa part, se situerait plus dans l'angle laïque dans la mesure où elle défendrait des options certes étatistes mais aussi profondément non différentialistes. Une anthropologie universaliste en constitue le fondement. Le sujet principal de cette grammaire est le "citoyen", son champ d'action est l'espace public et elle est le lieu privilégié de l'application du kantisme de gauche de Habermas. La pensée solidariste y tient une place importante et l'on retrouve Jaurès et Léon Bourgeois parmi ses pères spirituels.

- La grammaire nietzschéenne, quant à elle, serait profondément différentialiste et se focaliserait plus à gauche sur la question de la sexualité, du genre et de la famille. La référence à Nietzsche se veut aussi un détour par Foucault et sa critique tant du Sujet que de l' Homme. Elle englobe le dé-constructionnisme derridien également.

Elle se traduirait par un refus de l'anthropologie philosophique kantienne puisqu'elle considère que le concept d'homme issu de la métaphysique occidentale est contaminé par une vision ethnocentrique, phallocentrique, hétéro-normée. Le concept d'Homme serait une production idéologique visant à masquer un discours de domination. Elle articule son discours collectif autour de la notion de communauté.

On constate que le concept de grammaire permet certes de penser les rapports internes aux classes conceptuelles ainsi définies et d'unifier des discours qui se situent sur plusieurs niveaux d'analyse et répondent à des logiques d’action différentes. Cependant il ne semble pas si opératoire pour penser les rapports d'interaction entre les grammaires. Peut on penser le conflit, la stratégie politique et programmatique, les alliances, sur le fondement de cette méthode ?

 

 

Le léninisme impossible

 

Derrière les articulations théoriques et conceptuelles demeurent tout de même des phénomènes concrets, des mouvements politiques, des militants et des idées qui s'expriment.

L'ouvrage ne les néglige pas, même s'ils semblent ne relever que d'une analyse en dernière instance, comme si la réalité concrète ne se dégageait qu'avec peine de la grille théorique. Irène Pereira nous livre néanmoins une bonne présentation de mouvements méconnus qui s'étendent au-delà du trotskysme- présenté comme presque finissant, comme en témoignerait la mutation de la LCR en NPA. 

La meilleure partie du livre est celle portant sur les mouvements anarchisants et autonomistes dont l'auteur a une connaissance très fine. Ces mouvements dont la force est de ne s'insérer dans aucun jeu électoral et de refuser radicalement l'expression dans l'espace public pour préférer des actions ciblées, attirent aujourd'hui une frange de militants qui ne se retrouvent plus dans le discours marxiste classique qui était dominant à l'extrême-gauche. Ils participent sans doute à le remettre en cause pour y substituer une approche profondément libertaire.

Cet aspect de l’étude montre que l'ensemble des grammaires converge vers une critique appuyée du léninisme, qui devient le maillon faible de l'ensemble de cette gauche radicale et ne se trouve plus guère représenté qu' à LO et au tout nouveau POI issu du de la généalogie OCI-PT. Il existe aussi une critique "de droite" du léninisme, celle des républicains-sociaux qui refusent par exemple la remise en cause de la propriété, et une critique "de gauche", celle de toutes les autres grammaires, auxquelles on peut rajouter la sous-grammaire anarcho-syndicaliste, membre de la famille socialiste.

Le paradigme léniniste est donc certainement le grand perdant de ces mutations. L'impossibilité moderne à se réclamer ouvertement d'un processus "dictatorial" au sens romain puis marxiste du terme , c'est-à-dire un régime d'exception valant rétablissement ou établissement d'un ordre public nouveau a certainement sonné le glas du léninisme officiel. Les mouvements politiques s'en réclamant ne peuvent survivre qu'en présentant les visages faussement rassurants d'égéries médiatiques ou privilégier l’action par entrisme. L'impossibilité de tenir un discours léniniste cohérent et audible semble irréversible.

A l'inverse, le NPA (ex-LCR) tente un processus de changement culturel en se situant dans l'articulation entre grammaires socialiste, anarcho-syndicaliste, léniniste et différentialiste revendiquée (voir l'épisode polémique de la candidate voilée).

Rapporter les échecs électoraux récents du NPA à un positionnement "grammairien" insuffisamment articulé ne peut cacher la pertinence en l'espèce d'une lecture en termes de culture politique.

C'est la co-existence entre un modèle d'organisation trotskyste et un souhait de massification et d'ouverture à la société civile qui rend l’équation NPA difficilement soluble. D'une part la logique et la (grande) culture politique militante des cadres, de l'autre le foisonnement anarchique de la demande politique incertaine des militants entraînent un choc des cultures (rétablissons le mot). Le NPA est peut-être le symptôme d'un post-trotskysme mais il est surtout l'exemple d'une mutation difficile de la grammaire léniniste, tant les pratiques militantes du passé s'opposent structurellement à une prise de parole transparente et claire dans l'espace public.

La grammaire républicaine-sociale : renouveau de la radicalité ou normalisation voilée ?

Dans cette gauche radicale, c'est aujourd'hui le PG (Parti de Gauche) qui a le vent en poupe et c'est donc la grammaire républicaine sociale qui semble avoir le mieux réussi son examen de passage sur fond de transformations du paysage politique radical .

Le PG a bénéficié de l'indéniable savoir-faire militant des anciens membres de la gauche socialiste reconvertis dans PRS (Pour une république sociale) et donc, délivrés du poids idéologique des amis de Julien Dray qui obligeaient la GS à maintenir un attelage hétéroclite d'ultra-républicains post-mitterrandiens issus des courants Poperen et Emmanuelli et de différentialistes issus de l' aventure SOS Racisme. Ce que la Gauche socialiste ne pouvait faire en raison d'un discours ambivalent, les amis de Jean-Luc Mélenchon sont en train de le réussir en raison de leur tropisme pro-PCF de longue date, validé par des relations préexistant à la scission de Reims, et de leur homogénéité idéologique.

Le PG a également bénéficié de la disparition du MRC de Jean-Pierre Chevènement, mort des ambiguïtés résultant de l'excessif écart politique entre l'ouverture "républicaine" aux souverainistes de droite et un positionnement économique et social à la gauche du PS, sans parler du vieillissement de son chef de file. Une partie de cet électorat a réintégré le bercail de la gauche à travers le PG tandis qu'une autre rejoignait le PS.

L'OPA lancée par le PG sur le Front de Gauche marque un cas rarissime depuis François Mitterrand de fusion-absorption d'un grand parti par une petite organisation appuyée sur une personnalité saillante. Le phénomène majeur de la gauche radicale est bien la disparition de l'ombre portée du PCF sur l'espace "Montagnard" de l'échiquier politique français et la probable absence de candidat issu directement de ses rangs à la prochaine présidentielle.

La question désormais posée à la gauche radicale est non seulement celle de son articulation interne mais également celle de ses points de convergence, qu' Irène Pereira identifie comme étant au nombre de trois : refus du patriarcat, refus du libéralisme, mais aussi la question éthique et politique majeure de son rapport à la gauche de gouvernement.

Avec l'affaiblissement du PCF, avec le morcèlement historique des héritiers du trotskysme, avec la prééminence de la figure de Jean-Luc Mélenchon et par conséquent, le retour de la fonction "tribunitienne" que Georges Lavau  identifiait à Maurice Thorez, en son temps, on peut se préparer à un durcissement du rapport entre le PS et sa "gauche immédiate". Cet antagonisme se renforce d'autant plus que les acteurs furent et demeurent proches, partageant un espace politique commun.

Reste à savoir qui l'emportera de la discipline républicaine propre à la mécanique électorale de gauche ou de la pulsion de mort, qui veut que depuis de nombreuses années celle-ci trouve, du fait d'une surenchère critique en son sein, les artisans de sa propre défaite.

Ce glissement de la gauche radicale dans un espace de dialogue avec le système politique dominant s’accompagne a contrario d'une radicalisation de ses marges comme en témoignent le retour des autonomes, la relative bonne santé des fédérations anarchistes et la multiplication des chapelles de ce type, sans parler de l'ancrage durable de SUD dans le paysage syndical. Tous ces phénomènes nous montrent l'importance décisive de l'analyse politique traditionnelle fondée sur la science politique et l'histoire.

Il manque au final une certaine teneur évènementielle à cette étude. Cette grammaire paraît trop désincarnée. L'évènement politique permet de comprendre la réalité des luttes, des forces en présence, d'établir des filiations ou au contraire de souligner des oppositions et son absence nous prive d'une ouverture sur la compréhension de la réalité. Ce qu’Alain Badiou lui-même, grande figure radicale devant l’éternel et grand philosophe de l'évènement, ne contredirait pas.

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