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Brésil : la reprise en main annoncée de l’enseignement par Bolsonaro
[mardi 30 octobre 2018]


Le nouveau président du Brésil, Jair Bolsonaro, a annoncé son objectif éducatif : extirper des écoles l’idéal de la pensée critique et l’idéal démocratique.

En 1964, suite à un coup d’État, un régime militaire prend le pouvoir au Brésil et fait arrêter les opposants. Parmi ses premières cibles figurent le pédagogue brésilien Paulo Freire. Emprisonné pendant trois mois, il est torturé puis expulsé de force du pays, dans lequel il ne pourra revenir qu’à l’issue d’un exil de 15 ans. Pendant ces longues années, son œuvre est interdite au Brésil : elle est accusée d’être porteuse d’un endoctrinement marxiste.

Durant la campagne présidentielle qui vient de s’achever, le candidat d’extrême-droite Jair Bolsonaro n’a pas hésité à magnifier cette époque où le régime au pouvoir s’en prenait aux opposants. Il a ainsi déclaré par exemple : « L'erreur de la dictature a été de torturer sans tuer » . Un diagnostic qui vaut donc d’abord pour Paulo Freire, parmi tant d’autres.

 

« L’Ecole sans parti » : un mouvement en réaction aux études de genre et à Paulo Freire

La critique contre l’œuvre de Paulo Freire ces dernières années a été portée au Brésil par un mouvement conservateur : l’Ecole sans parti. Son objectif : faire interdire aux enseignants toute référence aux études de genre et à l’œuvre de Paulo Freire, le pédagogue décédé en 1997. Parallèlement, lors d’un déplacement au Brésil en novembre 2017, l’universitaire Judith Butler, promotrice d’une théorie du genre radicale, a été prise à partie par une foule déchaînée, tandis qu’une statue de papier à son effigie était brûlée à la manière d’une sorcière des temps postmodernes.

Ceux qui défendent l’œuvre de Paulo Freire rappellent qu’il a été prix de la Paix de l’Unesco en 1986 et docteur honoris causa de 28 universités dans le monde. Que son livre Pédagogie des opprimés a été traduit dans plus de 20 langues. Qu’il fait partie des 100 auteurs les plus cités dans les universités américaines, et qu’il est le troisième auteur le plus cité dans le monde dans le domaine des sciences humaines et sociales (selon une étude de 2016). Ce qui fait incontestablement de Paulo Freire l’universitaire brésilien le plus reconnu dans le monde.

 

Jair Bolsonaro : contre l’éducation démocratique et les droits humains

Si l’œuvre de Paulo Freire est si insupportable à des hommes politiques comme Bolsonaro, c’est qu’elle revendique le développement de l’esprit critique et qu’elle se donne pour finalité de développer un type d’éducation conforme à un ethos démocratique. Le commentateurs consternés de la campagne présidentielle ont abondamment relevé comment Bolsonaro s’est illustré par des propos attentatoires à la démocratie et aux droits humains.

Contre la laïcité et les droits des minorités, il a affirmé que « Dieu est au-dessus de tous. Cette histoire d'État laïc n'existe pas, non. L'État est chrétien et que celui qui n'est pas d'accord s'en aille. Les minorités doivent se plier aux majorités. »  A propos des personnes noires, au détour de propos sur les descendants d'esclaves fugitifs, il déclarait : « L'afro-descendant le plus léger pesait environ 80 kilos. Ils ne font rien ! Ils ne servent même pas à la reproduction. »  Sa misogynie bien documentée s’est exprimée dans des termes divers et variés, parmi lesquels ce constat désabusé contre le travail des femmes : « C'est une disgrâce d'être patron dans notre pays, avec toutes ces lois du travail. Entre un homme et une femme, que va se dire un patron ? "Purée, cette femme a une alliance au doigt, dans peu de temps elle sera enceinte, six mois de congés de maternité" […] Qui paiera l'addition ? L'employeur [...] et au final la Sécurité sociale. »  Enfin on connaît sa férocité sans borne à l’encontre des homosexuels : « Je serais incapable d'aimer un fils homosexuel. Je préfèrerais que mon fils meure dans un accident plutôt que de le voir apparaître avec un moustachu. » 

Toutes ces déclarations  ont abouti entre autres à la publication d’un manifeste de protestation : le Manifeste des Femmes Unies contre Bolsonaro (São Paulo) .

 

Paulo Freire : un symbole dans le monde d’une éducation en faveur des droits humains.

Avec toute la finesse qui le caractérise, Jair Bolsonaro a ainsi déclaré que s’il était élu, il comptait « entrer dans le Ministère de l’Education avec un lance-flamme et sortir Paulo Freire de là-dedans » .

Si Paulo Freire est une référence de l’éducation dans le monde entier, et une incarnation obsédante de tous les objets de détestation des bolsonariens, c’est justement parce que ses idées ont inspiré de nombreux courants de l’éducation en faveur des droits humains : pédagogie critique de la race (éducation anti-raciste aux Etats-Unis), pédagogie critique des normes (Education à la sexualité en Suède), pédagogie féministe (aux Etats-Unis et dans de nombreux autres pays….)

 

Le monde éducatif devant la montée des fascismes

Le problème du cas Bolsonaro tient aussi au fait qu’il exprime un mouvement plus général. Nous assistons actuellement en Europe et dans les Amériques à la montée de partis politiques qui s’en prennent dans leurs discours aux femmes, aux minorités ethno-raciales, aux migrants et aux minorités sexuelles. Des personnalités politiques prétendant aux plus hautes fonctions ou les occupant n’hésitent pas à attiser des discours de haine.

Or, de même que l’œuvre du pédagogue brésilien Paulo Freire est un symbole contre tous ces discours qui sont à l’encontre des droits humains, c’est l’ensemble du monde éducatif qui est pris à partie par la situation actuelle au Brésil et dans d’autres pays en relation avec la montée des extrêmes-droites. Plus que jamais, enseigner, forger des esprits critiques et former à l'ethos démocratique dans des conditions qui se dégradent année après année se présente comme une manière de résister au glissement de nos sociétés vers de nouvelles formes de fascisme.

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5 commentaires

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François Carmignola

31/10/18 06:08
L'affaire vient de loin et est abondamment documentée...

Disons qu'on peut considérer deux sortes de pédagogies, l'une portant sur le mécanisme et donc favorisant l'efficacité des réflexions, l'autre portant sur la conduite et donc favorisant les valeurs à suivre.
L'opposition entre les deux manières de voir est totale.

Que le mot "critique" puisse être utilisé suivant deux acceptions complètement différentes est aussi bien connu et la chose se manifeste ici, le terme de "pédagogie critique" n'ayant bien sur et bien au contraire aucune vocation à stimuler le scepticisme envers les théories sociales mal fondées.
Mais le Brésil est le pays de la sociologie n'est ce pas ?
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Danss Honla Carmagnole

31/10/18 15:09
@François Carmignola

apparemment et si c'est de là que vous écrivez le Brésil est surtout le pays du carnaval
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François Carmignola

02/11/18 15:56
... et aussi le pays des sans bas.
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luc nemeth

03/11/18 11:51
... parlons plutôt des sans-culotte mais venons-en à l'essentiel, qui se trouve rappelé à la dernière ligne de cet article et qui est : le glissement de nos sociétés vers de nouvelles formes de fascisme.
Certes ellles préfèrent éviter d'en arriver à cette extrémité lorsqu'il s'agit d'elles-mêmes. Et on veut bien croire qu'il n'y a pas besoin d'un Bolsonaro, là où on a un Trump sous la main.
Mais, pour en rester à l'enseignement -qui fait l'objet du présent article : il suffira de rappeler que le très-rance Fillon, lorsqu'il fut freiné dans son ascension par le Penelopegate, se vantait déjà de vouloir "réécrire le roman national", faut plus s'gêner...
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Pedro de Souza

08/11/18 07:27
Oui, les temps sont aux antipodes de l'illuminisme, c'est l'introduction au monde des fourmies apporté par la globalisation et la digitalisation de l'homme vulgaire: avec un peu de intelligence artificielle ça ira. Et beaucoup de misère pour qui ne s'en satisfera pas.

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