Psychologie

Vue sur mer

Couverture ouvrage

Isée Bernateau
Presses universitaires de France (PUF) , 158 pages

De l’importance d’être chez soi
[vendredi 07 décembre 2018]


Quatre variations sur les lieux, les espaces psychiques et la dimension de l’habiter permettent d’approfondir l’importance décisive du sentiment d’« être chez soi ».

Se sentir chez soi n’est pas anodin. Nous pouvons parcourir bien des lieux avant de rencontrer ce sentiment familier de nous sentir « à la maison », enveloppé dans notre territoire d’intimité. Sentiment complexe où toute angoisse est levée, où le sujet et son environnement sont presque confondus tant nous ressentons la possibilité de nous lover dans ce cocon familier. Le lieu à soi, l’heimlich, le familier, semble comme avoir été formé de notre empreinte corporelle : tout alors y est potentiellement volupté.

Si l’habiter n’est pas un concept proprement psychanalytique, Vue sur mer ne se prive pas d’en explorer les enjeux, offrant un renouvellement des apports métaphysiques et phénoménologiques sur le thème. Isée Bernateau nous propose, dans cet ouvrage au titre autant poétique qu’énigmatique, une exploration des vécus relatifs à l’« habiter » : une sorte de psychanalyse des lieux qui ne conduit pourtant jamais vers une métapsychologie des lieux. Et peut-être est-ce mieux ainsi, puisque ces explorations évitent de se limiter à une épistémologie dont la lecture univoque cloisonnerait la pensée. Pour effectuer cette exploration, Isée Bernateau s’accompagne de l’écrivain Georges Perec, du cinéaste Gus Van Sant ainsi que de tous ceux qui sont connus aux explorateurs de la philosophie des lieux dont, entre autres, Gaston Bachelard, Alberto Eiguer, Martin Heidegger. De cette « énigme pour la psychanalyse » qu’est la maison , Isée Bernateau nous dit qu’elle « ouvrirait l’homme à la dimension de l’espace comme espace organisable, non plus seulement comme espace à parcourir, mais espace à ordonner, à maîtriser » .

 

Fenêtre avec vue

Les lieux connus de la psyché sont sans doute avant tout ceux de l’enfance, lieux de l’enfantin avant d’être ceux de l’infantile, mais ils sont aussi vivement remobilisés lors des bouleversements adolescents. Adolescents qui errent, qui fuguent, qui semblent être comme en quête de lieu, d’un lieu à eux, lequel ne semble jamais pouvoir être celui du domicile parental. Reste leur repère, la chambre à coucher, qui lorsqu’elle est privée, offre telle une tanière « un lieu à soi » (Virginia Woolf ) pour se réfugier. Ces lieux, à chaque nouvelle adolescence, doivent être pour chacun réinventés, rêvés, imaginés, réinvestis. C’est sans doute cela qui conduit l’autrice à explorer les lieux adolescents, au travers d’une clinique urbaine et de cabinet, mais qui n’exclue en rien une approche des processus de l’errance, habituellement plus coutumière des pratiques en institution publique. De fait, la clinique ordinaire de l’exclusion en ce début de XXIe siècle donne à observer des adolescents dont les lieux internes sont en péril et souffrent le plus souvent de ne jamais avoir vraiment rencontré ce sentiment d’être chez soi : des adolescents vivant sous le joug de la carence, qui errent en quête de lieu sans avoir déjà inscrits en eux l’expérience de se sentir bien quelque part. Leurs topiques internes sont errantes : ce sont des « âmes errantes », pour reprendre la belle expression de Tobie Nathan , qui vagabondent dans des formes de survie, loin des oscillations des jeunesses de classe moyenne ou bourgeoises qui vont et viennent d’une résidence à l’autre. Mais en fin de compte, certains processus semblent être analogues chez tous ces êtres en devenir, entre enfance et âge adulte : chaque fois, le sujet tente de rencontrer un espace pour venir s’y loger.

 

Lieux rêvés et intimité psychique

Le lieu peut être l’espace du rêve, lieu de l’imagination et de la rêverie salutaire. Les lieux seraient pour l’autrice des points de capiton, œuvrant à la jonction entre les dimensions du réel, de l’imaginaire et du symbolique. À l’extrême, ces lieux, entendus comme des lieux psychiques, peuvent devenir des refuges, des enclaves, Des Tanières et des terriers (G. Kohon, 2016). Les processus de ces refuges psychiques ou des « retraits psychiques » (Steiner J., 1993 ) prennent aussi parfois des formes virtuelles dans les espaces oniroïdes des mondes numériques. Leurs figures extrêmes en sont les Hikikomori ou les Otaku, véritables sujets réputés asociaux tant le repli-au-dedans semble leur avoir fait perdre tout contact avec la réalité extérieure, soutenue par la valeur des relations humaines.

Dans Vue sur mer, Isée Bernateau nous convie dans les rêveries de Gus Van Sant et sa tétralogie aux parfums adolescents (Gerry, Elephant, Last Days, Paranoïd Park). L’analyse, menée avec brio, nous propose de relire ce pan de l’œuvre du cinéaste des années 2002 à 2007 sous ce fil rouge des processus adolescents et de leurs rapports aux lieux, aux non-lieux, aux anti-lieux. L’espace est ainsi une métaphore du modèle spatial, modèle topique de la psyché initialement développé par Freud, où les arcanes de la vie d’âme se logent dans les coulisses de cette scène de théâtre qu’est la vie psychique. Certains lieux, aux prises avec l’errance la plus absolue, les non-lieux, espaces de l’anomie, des fueros freudiens, où aucun repère ne nous permet de nous guider. La carte du capitaine de La Chasse au Snark  , « qui est parfaitement et absolument blanche », évoque alors non plus le seul nonsense de Lewis Carroll, mais la perte la plus absolue de repère pour trouver un point cardinal auquel se raccrocher, à l’instar des deux personnages du film Gerry, qui errent sans fin dans un désert.

 

Non-lieu subjectifs ou lieux des expériences non-vécues ?

C’est au niveau du non-lieu comme lieu de la non inscription de l’expérience subjective que les développements nous ont semblé les plus saisissants. Isée Bernateau y utilise les récits autobiographiques de Perec pour déployer une lecture psychanalytique de l’histoire vécue de l’auteur et ses voies de symbolisation au travers des différents opus de son œuvre. Elle nous conduit avec lui à explorer ce qui fait lieu pour le sujet, ce qui fait trace, comment un lieu peut être une prise d’appui pour se construire subjectivement. Et lorsque les vécus précoces du sujet sont marqués par les séparations brutales, les deuils et les pertes, comment ces situations risquent-elles de s’inscrire en négatif dans la psyché, ne laissant que des représentations d’absences de représentation ? L’hallucination négative d’André Green rejoint ici les zones de déflation au sein du sentiment de continuité d’existence développé par Winnicott : un pan de la vie du sujet n’a pas eu lieu, et cette absence d’expérience laisse une trace dans l’inconscient, une trace de non-expérience, un lieu de quelque chose qui n’a pu avoir lieu, un lieu du non subjectivé, un lieu non-lieu. Le non-lieu résonne en nous en son sens juridique. Lorsqu’il y a non-lieu, cela ne signifie pas que l’événement n’a pas existé, mais plutôt, que nous ne disposons pas de suffisamment d’éléments pour pouvoir en juger, pour pouvoir le circonscrire et nous le représenter. Là où pour Freud, le jugement d’attribution précède le jugement d’existence , le sentiment d’existence d’une expérience semble être inéluctablement contingent de son inscription topique, passant de l’espace non délimité au locus qui circonscrit le site de l’expérience subjective, et rend possible la constitution du souvenir, de la trace mnésique. Winnicott développa des aspects majeurs concernant ces expériences de non inscription subjective, toujours en les liant à la dimension du lieu et des espaces .

 

Habiter un monde inhospitalier

Ces conceptions psychanalytiques de l’espace et des lieux nous invitent à postuler l’idée d’une fonction habitante à l’instar de la « fonction contenante » issue des théories de Wilfred Bion. En tissant les apports de Winnicott concernant l’indwelling (l’emménagement dans le corps, l’habitation du corps) et l’Heimat d’Heidegger, nous pourrions prolonger l’aventure en recherchant les facteurs qui contribuent au développement à la fonction d’habiter. Mais l’habiter convoque aussi la capacité d’héberger, de se faire hôte pour autrui. Habiter et accueillir auraient-ils un destin scellé ?

À l’heure où les moyens alloués aux services de psychiatrie publique sont tristement inadéquats avec leurs besoins, à l’heure ou les problématiques des migrations économiques confrontent hommes, femmes et enfants à vivre sans logis, sans lieu hospitalier pour être accueillis, ce livre peut aussi apparaître comme un point d’appui pour penser les enjeux de l’hospitalité. Bien que ne traitant pas directement de ces enjeux, cet ouvrage offre un équipement réflexif qui peut nous permettre de penser les logiques de l’habiter au regard des problématiques de l’exclusion. À l’ère de la « déshospitalisation sauvage » , de cette faillite de l’hospitalité et de la mise en péril nos fonctions hospitalières, il est essentiel d’étayer nos pensées pour les ouvrir à une hospitalité euristique. Vue sur mer n’est pas que bucolique : elle impose désormais de loger nos naufragés. Naufragés de l’intime, naufragés du socius, ou bien du monde, la psychanalyse en tant qu’œuvre vivante et ouverte doit continuer d’offrir d’autres lectures pour penser les dérives et les errances de notre monde post-moderne.

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