<p>Propos psychanalytique anglo-saxon sur le &laquo;&nbsp;refuge psychique&nbsp;&raquo; (John Steiner) dans l'art de L. Bourgeois et F. Kafka.</p> <div>&nbsp;</div>

Refuge protecteur et retrait pathologique

 

John Steiner appelle « refuges psychiques »  les « espaces psychiques sécurisés dans lesquels un sujet se retire pour se protéger de tout contact émotionnel, éviter l'angoisse et la souffrance ». Steiner donne à ces refuges psychiques une connotation pathologique, mais Gregorio Kohon s'applique dans ce livre à démontrer qu'ils peuvent au contraire être utiles aux sujets : « la capacité de préserver un lien d'intimité avec soi-même, en excluant les autres, pourrait bien constituer le moyen par lequel l'enfant développe un sentiment de protection et de sécurité ». Dans les situations traumatisantes, le refuge psychique pourrait même devenir vital, ajoute Kohon, qui le distingue de l' « état de retrait psychique » décrit par Winnicott en termes de régression, qui lui, relève de la pathologie, et notamment de la pathologie des états-limites (voire de l'autisme). 

 

Respect envers les artistes et les lecteurs

 

Le livre propose différentes photos qui montrent l'oeuvre plastique de Louise Bourgeois, mobilisée comme une représentation matérielle de ce refuge psychique. Est notamment montrée sa série des Lair (tanières) de 1962 et 1963. Ces structures de forme pyramidale sont plus ou moins affaissées, plus ou moins « habitables ». Partant de cette exposition, la technique d'écriture psychanalytique de Kohon consiste ensuite avant tout à décrire ces oeuvres tout en étant à l'écoute de ce qu'en a dit Louise Bourgeois elle-même.

 

L'oeuvre minimaliste de Franz Kafka est ensuite mobilisée de la même manière ; où la description de l'oeuvre remplace l'interprétation. Ainsi Kohon résume-t-il ce qui arrive au personnage de la nouvelle intitulée Le Terrier, de Kafka : « Il lui faut donc rester dans son terrier afin que ses ennemis puissent percevoir sa présence très précisément : les relents de sa propre odeur devraient imprégner l'air pour qu'ils ne puissent pas même penser à attaquer son abri ». Dans cette simple description, on pourrait dire que se profile une « clinique de la crasse » et de sa fonction d'éloignement d'un autre, vécu comme menaçant. Mais le lecteur demeure libre de penser par lui-même autour de ce texte que Kohon présente plus qu'il ne l'interprète, n'assénant rien, suggérant à peine. 

  

Respect des refuges psychiques, respect envers les patients 

 

Globalement, le respect dont témoigne Kohon envers les oeuvres semble faire écho à son respect envers l'intimité des patients : « si, à un certain niveau, un vécu interne, véritable et authentique, reste impossible à communiquer, l'analyste aura à en reconnaître le caractère inviolable et devra apprendre à le respecter plutôt que d'exhorter le patient à en dire quelque chose ». Partant, s'il essayait de nous dire que les refuges psychiques ne sont pas à forcer, il est convaincant puisqu'il ne les viole lui-même pas dans son livre : il laisse plutôt leur part de mystère aux oeuvres dont il parle. Et la démonstration n'est pas sans avoir une certaine portée. Parce que quand les praticiens travaillent dans un contexte où on leur demande de produire du résultat thérapeutique rapide et de le prouver (ce qui est notre contexte actuel), le risque de forçage de l'intimité est grand.  

 

Respect envers les lecteurs

 

Ce que nous apprécions dans le livre est la réduction a minima de l'interprétation psychanalytique. Certes un psychanalyste y parle des oeuvres d'art en référant sont propos à plusieurs des siens (Winnicott, Bion et Lacan pour citer les plus connus). Mais il ne nous inflige pas cette ébriété psychanalytique qui a longtemps caractérisé les travaux des psychanalystes, qui se penchaient sur l'art à l'unique condition de l'interpréter à outrance. Globalement, la notion de refuge psychique se trouve plutôt ici définie, illustrée, questionnée, dans une démarche ouverte qui la met en perspective plus qu'elle ne l'enferme dans une grille psychanalytique étouffante.

  

La Nouvelle Gradiva ?

  

Il faut cependant noter que le propos tient en 85 pages, l'exercice ayant consisté à prendre un livre (Reflections on the Aesthetic Experience) , en sélectionner un chapitre , le traduire et le remanier pour qu'il soit audible en tant que tel. Ceci étant extrêmement périlleux, on peut reprocher au livre d'être insuffisamment approfondi ou au propos d'être insuffisamment circonstancié. C'était le risque, l'esprit de synthèse étant une chose aussi rare que le talent. Pourtant, au final, dans le livre il y a un peu des deux. Et nous aimerions que ce petit essai au format poche soit le manifeste initiant une collection de livres ainsi illustrés par des oeuvres d'art et soutenant un propos psychanalytique autour de la définition / traduction d'un concept de la psychanalyse, comme ici le refuge psychique. Là ne semble pourtant pas être la volonté de l'éditrice, Ana de Staal, qui paraît encore chercher, à travers plusieurs publications psychanalytiques de formats très divers autour du thème « Art et psychanalyse » , quelle sera la teneur de la collection qu'elle entend ouvrir ultérieurement#nf#