Littérature

Génération Otaku. Les enfants de la postmodernité.

Couverture ouvrage

Hiroki Azouma
Hachette Littératures , 214 pages

''Un animal en réseau''
[jeudi 20 mars 2008]
Un livre qui tente de revaloriser le phénomène otaku en essayant de définir, parfois subjectivement, ce que beaucoup considèrent comme une sous-culture.

Publié par les Editions Hachette dans la collection "Haute Tension" – et l’aura fluorescente qui émane de ces deux mots sur la couverture doit indiquer, imagine-t-on, le caractère brûlant des ouvrages qui s’y inscrivent –, le texte d’Hiroki Azuma ne présente, hélas, ni hauteur, ni tension.

La présentation de la quatrième de couverture fournit d’emblée quelques indices. L’essai aurait "le grand mérite de penser – et non de juger – le phénomène otaku". La distinction, toute empreinte de bien-pensance factice (depuis quand pense-t-on sans juger ?) annonce l’artificialité d’un discours, à la fois laborieusement objectif, et péniblement descriptif. Artificialité qui frise la mauvaise foi quand l’auteur avoue lui-même (avec une naïveté presque désarmante) son admiration pour les représentants de la culture qu’il s’attache à ne pas juger.

Dès la première page, le lecteur est prévenu lorsqu’une note vient préciser l’expression "sous-culture" (qui rassemble rien moins que "la bande-dessinée, les dessins animés, les jeux électroniques, l’ordinateur, la science-fiction, les effets spéciaux, les figurines, etc. "). La note, élaborée, apprend-on, par le traducteur "avec l’auteur" tend à réfuter toute connotation péjorative de l’expression "sous-culture", qui est alors définie comme" à la fois récente et issue de la jeunesse". On perçoit ici une fascination un peu adolescente pour le phénomène otaku, qui sort des sentiers battus académiques, et une tentative un peu rebelle pour valoriser ce qui se définit justement dans sa marginalité. Il s'agit de restaurer le prestige d’un mouvement contre des critiques malfaisants (d’ailleurs pris à partie plus loin) qui ne verraient dans cette "culture otaku" qu’un ramassis d’autistes vaguement régressifs et lunetteux plantés devant leur écran à fantasmer des relations érotiques, dont leur existence apparaît singulièrement privée (aucune analyse, par exemple, ne vient étayer une remarque faite en passant sur la division des sexes chez les otakus). Il faut dire que ce groupe souffre d’une mauvaise réputation, qui a à voir avec une sordide affaire de crimes en série perpétrés sur des jeunes filles à la fin des années quatre-vingt.

C’est en effet par cette affaire que le grand public a découvert le terme "otaku", qui s’est ainsi trouvé "fortement lié à l’idée de déviance sociale et de perversion". La définition du terme, du reste, n’est pas sans intérêt. Otaku, en japonais, signifie à la fois le "vous" de politesse, et la "maison", et pourrait se traduire par "chez vous" : autrement dit il implique une multiplicité sédentaire. Il y a du tribal dans l’otaku, et du casanier. Ce "vous", qui à la fois rassemble et attache, permet aussi de retrancher. Pour Azuma, les otakus, face à une réalité sociale décevante, choisissent "ce qui est le plus opérant dans leurs relations personnelles". Entre "aller voter" et "participer à une vente de produits dérivés", quelle activité permettra "le plus une communication avec des amis ?", s’interroge le candide philosophe. On aimerait lui répondre qu’on ne va pas voter pour rencontrer des amis, mais pour participer à la vie collective de la cité, mais apparemment si les otakus "s’enferment dans une communauté centrée sur ses goûts", c’est parce que "les valeurs de la société ne fonctionnent pas bien (sic) et qu’ils sont acculés (re-sic) à en élaborer d’autres". Si l’otaku est bien cet "animal en réseau" dont parle Azuma, c’est un réseau tout ce qu’il y a de plus numérique, et une animalité tout ce qu’il y a de plus archaïque, qui va à l’encontre de la civilisation et de la civilité, autrement dit du rapport à l’autre.

L’auteur a beau insister sur l’âge des consommateurs : des "quinquagénaires ayant des responsabilités sociales" afin de conférer au mouvement une certaine respectabilité, l’aspect enfantin et régressif des illustrations (il suffit de voir la nymphette sur fond rose de la couverture) rendent le phénomène plus effrayant encore. Imaginer des quinquagénaires passionnés de "jeux avec les filles", passant des heures à "conquérir" les "multiples personnages féminins mis à leur disposition" donne des frissons. Et qui dira d’ailleurs l’innocence malsaine de l’expression "jeux avec les filles" (gyarugué, formé sur la contraction des mots anglais girl et game)? 

Le léger agacement du lecteur se mue vite en une franche exaspération, lorsque la démagogie laisse place au jargon. C’est le triomphe de la langue de bois, et l’heure de la revanche. Parce que cette bien vilaine "hyper-bidimensionnalité", ou "surface radicalement plane et en même temps dépassement même du plan", provient du très élégant superflat, un terme utilisé par le peintre et dessinateur Takashi Murakami "pour caractériser le mouvement artistique dont il est le centre". Et résister à la tentation d’utiliser cette "superplatitude" pour qualifier le livre qui s’achève s’avère quasi impossible.

Espérons que la "contamination" du monde par le phénomène otaku, annoncée dans la préface par l’éminent Maffesoli, n’est qu’un effet de style au service de l’enthousiasme un peu béat du professeur de la Sorbonne, pour qui "tout cela fait culture". Et sans plus attendre, plongeons-nous avec délice, dans la bi-dimensionnalité autrement plus profonde des œuvres d’un autre Murakami : Haruki Murakami.


--
Credit photo: Flickr.com/ svale

Envoyer  un ami imprimer Charte dontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo
A lire aussi dans nos archives...
A propos de Nonfiction.fr

NOTRE PROJET

NOTRE EQUIPE

NOTRE CHARTE

CREATIVE COMMONS

NOUS CONTACTER

NEWSLETTER

FLUX RSS

Nos partenaires
Slate.fr