Actuel Moyen Âge - Eric Zemmour et les croisades : fact-checking
[jeudi 27 septembre 2018]


Eric Zemmour propose une vision personnelle de l'histoire de France... appuye sur de nombreuses erreurs et contre-vrits. Nous passons au crible son chapitre consacr la premire croisade.

Dans Destin français. Quand l'histoire se venge, son dernier ouvrage, sorti cet automne, Eric Zemmour parle abondamment de l'histoire de France. Si l'auteur prend soin de ne jamais se poser en historien, on ne l'entend pas moins affirmer dans un entretien au Point qu'il fait une « synthèse historique » et que « l'histoire n'appartient pas aux historiens ». Nous ne chercherons pas ici à disséquer la vision politique qui sous-tend son travail : d'autres le feront, et mieux que nous.

Nous nous contenterons de faire notre travail de médiévistes, donc de parler du chapitre qu'il consacre à la première croisade ; et notre travail d'historien.ne.s, qui est de nous concentrer sur les faits, la seule chose qui distingue un travail sérieux d'une compilation de fake news. Et pour la peine, en hommage au travail magnifique qu'ils font chaque jour, on emprunte leur visuel aux Décodeurs du Monde.

 

En parlant d'Urbain II, Éric Zemmour note  que « on n'apprend plus aux écoliers qu'il fut le premier à appeler à la croisade » (p. 64)

10

Éric Zemmour reprend ici une idée reçue souvent avancée dans le débat public et dont l'un des plus illustres défenseurs est Dimitri Casali.

On ne parle pas de la première croisade à l'école primaire, en effet : mais on parle de Louis IX (saint Louis) en CM1, et le programme officiel précise qu'il faut l'aborder comme « un représentant de la chrétienté de son temps », notamment pour ce qui est de ses deux croisades. On imagine donc que les enseignant.e.s définissent, au moins rapidement, ce qu'est la croisade.

En 5ème, le programme d'histoire s'ouvre par un thème consacré à « Chrétientés et islam, VIe-XIIIe siècle : des mondes en contact ». Les croisades occupent une place fondamentale dans cette partie du programme.

Et enfin, en 2nde, le premier chapitre du programme d'histoire porte sur la vie religieuse dans l'Occident médiéval. La quasi-totalité des manuels (notamment le Nathan collection Le Quintrec et le Belin collection Colon, qui représentent à eux deux plus de 40 % du marché) consacrent une double-page à la première croisade, dans laquelle Urbain II est largement cité.Ex

La première croisade dans les manuels scolaires de 2nde (respectivement Nathan Le Quintrec, Nathan Cote et Hachette)

Bref, au cours de leur parcours scolaire, les « écoliers » ont eu au moins trois occasions d'apprendre qui était Urbain II : on est très loin d'une damnatio memoriae.

 

« Selon le mot du grand historien René Grousset, spécialiste reconnu des croisades… » (p. 68)

10

René Grousset est, sans aucun doute, un spécialiste reconnu des croisades, et plus encore un grand historien. Éric Zemmour « omet » simplement de rappeler qu'il écrivait… dans les années 1930. Or, depuis, on dispose de très nombreuses nouvelles sources que Grousset n'avait pas : de nouvelles chroniques, notamment arabes, des recherches archéologiques, etc. Surtout, depuis, il y a eu de nombreux autres historiens qui se sont penchés sur les croisades : Joshua Prawer, Jean Flori, Jonathan Riley-Smith, Claude Cahen, pour ne mentionner que quelques défunts… Leurs travaux ont considérablement amendé et corrigé les vues de René Grousset.

En effet, celui-ci était très influencé par l'utopie coloniale de son époque. Son Histoire des Croisades et du Royaume Franc de Jérusalem sort en 1934, quelques années seulement après la grande Exposition Coloniale de 1931. Il cherche en réalité à faire des croisades le reflet idéalisé de la colonisation française du Liban et du Maghreb. Il insistait donc avant tout sur la bonne administration des Latins, sur les exemples de contacts apaisés entre Latins et musulmans, quitte à laisser de côté certaines sources. Bref, il s'agit d'une vision historique extrêmement orientée politiquement.

En outre René Grousset développe, au fil de son œuvre, une vision extrêmement pessimiste de l'histoire : il parle déjà d'invasion venue de l'Asie, menaçant la civilisation européenne – sauf qu'à l'époque il pense davantage au Japon et à la Chine, pas réellement au monde musulman…

 

« La vague islamique déferle… Les Turcs seldjoukides […] se sont jetés aussitôt sur l'empire byzantin […] Urbain II sait la suite, car il connaît le passé des invasions musulmanes » (p. 67)

11

Carte - Le Proche-Orient en 1095

C'est le leitmotiv du chapitre : les Seljoukides menacent l'Europe, qui n'est sauvée que par la première croisade. Là encore, il s'agit d'une affirmation au minimum réductrice. Certes, les Seljoukides, une dynastie turque, relancent dans les années 1055-1075 une vague de conquêtes territoriales dont la manifestation la plus spectaculaire est la victoire de Manzikert, en 1071. Mais, en 1095, au moment où Urbain II appelle à la croisade, la dynastie seljoukide, à la mort du grand sultan Malik Shah, s'est déjà elle-même morcelée en plusieurs branches rivales, ce qui met un terme à ces entreprises conquérantes.

À l'échelle de l'ensemble du monde musulman, il faut rappeler que l'islam est alors extrêmement divisé, en plusieurs califats rivaux qui s'opposent souvent plus violemment les uns aux autres qu'ils ne s'opposent aux pouvoirs chrétiens. Ajoutons en outre que le jihad n'est pas du tout à l'ordre du jour à l'époque : au contraire, ce sont les croisades qui réactiveront, en Orient, un discours du jihad. Il est donc extrêmement fallacieux de parler de vague islamique, comme si l'islam formait un océan uni prêt à déferler sur l'Europe. Au moment où la première croisade atteint son objectif, les musulmans sont au contraire politiquement divisés et très surpris par l’irruption d’armées venant de l’autre bout du monde.

 

« La culture grecque, c'est l'Europe » (p. 67)

11

Deux contre-vérités dans une simple phrase. D'abord, cette « Europe » autour de laquelle Éric Zemmour construit tout son propos n'existe pas à l'époque : en particulier, le monde byzantin, de culture grecque, et le monde latin sont déjà largement distincts, voire opposés. À cet égard, il est très significatif de voir qu'Éric Zemmour gomme totalement la quatrième croisade (1204). Au cours de celle-ci, les croisés occidentaux finissent par prendre et par piller la ville de Constantinople elle-même.

À ce moment il existe de vraies tensions au sein de la Chrétienté et les Grecs sont perçus très négativement par les Latins, devenant l’incarnation de la perfidie, de la couardise et de l’avarice. Les Grecs, quant à eux, considèrent les Latins comme des envahisseurs dangereux, voire comme des barbares : la chronique d'Anne Comnène, fille de l'empereur Alexis Comnène, souligne bien que Grecs et Latins ne partagent pas la même culture.

De fait, l'Europe n'émerge véritablement comme concept que dans la pensée des humanistes au XVe siècle, qui, inquiets de la montée de l'Empire ottoman, vont opposer l'Europe chrétienne à l'Asie musulmane.

Deuxième erreur : l'assimilation entre culture grecque et l’Europe. En effet cette culture grecque – il faudrait d'ailleurs plutôt parler de culture gréco-romaine – a également été reçue par le monde musulman. C'est d'ailleurs, dans la quasi-totalité des cas, via des textes arabes que l'Occident latin va redécouvrir le corpus grec (les textes médicaux, scientifiques ou philosophiques, notamment Aristote).

L'affirmation d'Éric Zemmour ne sort pas de nulle part. Il semble en effet reprendre la vision avancée en 2008 par Sylvain Gouguenheim, qui provoqua à l'époque une très vive réaction du monde universitaire européen. En plus de sa vision politiquement orientée, l'auteur fut accusé d'avoir manipulé, voire inventé des sources pour soutenir ses idées.

 

« Depuis des siècles, l’Église s'est pourtant attachée à contenir les pulsions belliqueuses des seigneurs […] multipliant les "paix de Dieu" […] et autres "trêves de Dieu" » (p. 65)

11

Affirmation maladroite pour le moins : la Paix de Dieu n'a été lancée que lors du Concile de Charroux, en 989. Au moment de la première croisade, ça fait donc 106 ans qu'elle existe, et pas « depuis des siècles ». En outre, à la suite notamment de Dominique Barthélemy, la tendance actuelle de la recherche historique est de relativiser l'impact de la paix de Dieu, pour souligner que la violence féodale était déjà extrêmement régulée et normalisée et que, dans une certaine mesure, diverses institutions ecclésiastiques ont pu au contraire exacerber les violences locales.

 

« La croisade est une immense victoire. Une victoire française. Le salut de l'Europe chrétienne est venu de France » (p. 68)

« Godefroy de Bouillon était (pratiquement) français » (p. 71)

11

Éric Zemmour confond volontairement le terme de Francs, qui désigne les croisés, et celui de Français. Il suffit d'en revenir aux sources, qui affirment clairement le caractère plurinational des troupes de la première croisade : le chroniqueur Foucher de Chartres, qui a participé à la croisade, parle ainsi d'« une multitude infinie parlant des langues différentes, et venue de pays divers ».

Il mentionne notamment des Français, mais aussi des Italiens, des Anglais, des Bretons, des Lorrains, des Normands, des Teutons, des Gascons, des Espagnols, des Bourguignons, des Provençaux,… Or tous ces peuples ne sont pas français et ne se définissent pas comme français : si certains finiront par le devenir (comme les Provençaux ou les Bretons), ce n'est que bien des siècles plus tard et il est donc extrêmement fallacieux de coller sur le XIe siècle des identités qui n'existent pas à l'époque. Godefroy de Bouillon, duc de Basse-Lotharingie, n'est « français » ni par la langue qu'il parle, ni par ses fidélités politiques (puisqu'il est vassal de l'empereur du Saint-Empire romain germanique).

 

Ce qui est fascinant, c'est que cette confiscation de la croisade par les Français et pour les Français commence dès l'époque médiévale. Un pèlerin allemand (Jean de Würzburg) note en effet vers 1170 que les Français ont, à Jérusalem, changé l'épitaphe de la tombe d'un croisé de la première heure, un Allemand bien connu, pour en faire un Français : avec colère, il rappelle que cette croisade a été faite par bien des peuples et que Godefroy de Bouillon et Baudouin, les deux premiers souverains de Jérusalem, étaient des "Franconiens" et pas des "Francs".

Au XIXe siècle, une violente querelle opposa de même érudits français et belges, les deux cherchant à s'approprier la figure prestigieuse de Godefroy de Bouillon, dans un contexte de construction des identités nationales.

Éric Zemmour apparaît donc comme l'héritier de cette longue volonté de confisquer la gloire de la croisade, quitte à réécrire une épitaphe ou à fausser l'histoire.

 

« La croisade aura duré moins de deux siècles » (p. 68)

11

Il est faux de parler de « la croisade », comme s'il s'agissait d'un mouvement unique. Durant toute la période médiévale, le pape lance des croisades en direction de la Terre sainte bien sûr, mais aussi de l'Espagne, de l'espace balte (croisades des Chevaliers Teutoniques), contre les Albigeois (les cathares) dans le Languedoc ou encore contre un ennemi politique en Occident… Il n'y a donc pas qu'une seule croisade.

En outre, Éric Zemmour confond (là aussi, volontairement) les États latins d'Orient et les croisades. Les premiers disparaissent en 1291, avec la prise d'Acre par les Mamelouks : notons cependant que le royaume de Chypre dure jusqu'en 1489. Par contre, les croisades, au sens strict de pèlerinage armé sanctionné par la papauté romaine, durent bien plus longtemps : des bulles de croisade sont promulguées en 1478, 1479, 1481, 1482, 1485, 1494, 1503 et 1505, pour soutenir la Reconquista espagnole ; puis très souvent au XVIe siècle contre l'Empire ottoman. L'esprit de croisade est très fort aux XVe-XVIe siècle et il joue un rôle clé dans le processus des « Grandes Découvertes » : c'est en pensant à la reprise de Jérusalem que Christophe Colomb part vers l'ouest. Et ce n'est qu'en 1847 que la papauté reconnaît officiellement que l'argent levé pour la croisade sera désormais utilisé pour l'entretien des églises, et non pour faire la guerre aux infidèles.

 

« Le pape Urbain II avait reçu la visite d'un Picard qu'on nommait Coucou Piètre, ou Pierre l'Hermite » (p. 65)

10

Le surnom « Coucou Piètre » atteste d'une mauvaise lecture des sources : il est attesté chez la princesse byzantine Anne Comnène, sous la forme Κουκουπετρος, qui ne veut pas dire "Coucou Piètre", mais simplement "Pierre à la coule", autrement dit "Pierre au capuchon"... c'est à dire au fond Pierre le Moine. La forme "Coucou Piètre" se trouve chez plusieurs historiens du XIXe siècle, notamment chez Jules Michelet, que d'ailleurs Éric Zemmour cite juste après. Avec tout le respect dû à ce grand écrivain du XIXe siècle, il faut préciser que c'est n'est pas une source de l'époque des événements (ce qu'on appelle une source primaire), mais un romancier qui écrit des siècles plus tard. Les historien.ne.s contemporain.e.s n'ont pas repris ce surnom que l'on ne trouvera jamais dans un bon livre d'histoire sur les croisades.

Pierre l'Ermite, lui, a bien existé et il a joué un rôle fondamental durant toute la première croisade, même si sa visite à Urbain II n'est absolument pas attestée. Dans un bel article sur le sujet, Jean Flori note très clairement que la grande majorité des sources dont on dispose ne font de Pierre l'Ermite que le chef d'un des premiers contingents de la croisade. Il a probablement été un prédicateur très populaire, prétendant avoir reçu une vision divine ; mais il apparaît historiquement très peu probable qu'il soit à l'origine de la première croisade.

 

« On ne peut juger du bien-fondé des croisades qu'à la lueur de la chute de Constantinople devant les troupes turques en 1453 » (p. 69)

10

Un.e historien.ne n'a pas à « juger du bien-fondé » de quoi que ce soit : son rôle n'est pas de distribuer bons et mauvais points ni de siéger dans une sorte de tribunal de l'histoire…

Plus grave encore, la méthode que propose Éric Zemmour s'appelle une approche téléologique : cela consiste à voir un événement en fonction de ce qui s'est passé après lui. C'est l'un des gros biais qui guettent toujours l'historien.ne, puisqu'évidemment, quand on raconte l'histoire, on en connaît la fin : on a donc toujours tendance, parfois inconsciemment, à considérer que les événements devaient forcément déboucher sur cette fin-là. Or un événement a des causes, puis des conséquences, dans cet ordre, et on ne peut pas lire un événement à partir de ses conséquences (ou, en tout cas, pas seulement).

Écrire que la première croisade ne se comprend que par rapport à la chute de Constantinople en 1453 peut sembler fondé : en réalité, c'est tout aussi absurde que si on écrivait « la politique fiscale du cardinal de Richelieu est entièrement justifiée par le krach boursier de 2008 ».

 

« L'affaiblissement de l'esprit de croisade ne fut pas une marque de progrès moral mais une preuve de décadence » (p. 70)

10

Aux dernières nouvelles, la « décadence » n'est pas un outil d'analyse historique, mais un pur fantasme pseudo-historique, qui cache en réalité un jugement d'ordre moral. Il est donc faux de présenter cette affirmation comme une vérité générale : il faudrait écrire : « à mes yeux, l'affaiblissement de l'esprit de croisade est une décadence… ».

 

« Pour fonder et justifier leurs attaques meurtrières sur le sol français en 2015, les propagandistes du Califat islamique sonnèrent l'heure de la revanche contre les "croisés". Cette appellation fit sourire nos esprits laïcisés et incrédules. Nous avions tort. Cette histoire longue est encore très vivante en terre d'Islam, alors que notre présentisme consumériste et culpabilisateur a tout effacé de nos mémoires » (p. 71)

10

Contrairement à ce qu'écrit Éric Zemmour, on trouve bel et bien un discours de la croisade appliqué au monde contemporain en Occident : le 16 septembre 2001, George W. Bush parlait ainsi de la « croisade » contre le terrorisme. Le mot provoqua alors un tollé de protestations, notamment venu du monde musulman, et le président américain tenta de s'en excuser et de rattraper sa bourde. On aurait également pu citer le "bon mot" du général Gouraud, devant la tombe de Saladin à Damas en 1920 : "nous voilà de retour, monsieur le sultan !" (probablement apocryphe, mais révélateur). En plus proche de nous encore, comment oublier qu'Anders Breivik, juste avant de tuer 77 personnes se présentait comme un Templier et un croisé... ?

Bref, il n'y a donc pas d'oubli occidental : le vocabulaire de la croisade n'a jamais véritablement déserté les imaginaires contemporains, en Orient comme en Occident. Depuis la période médiévale, il a sans cesse été reconvoqué, réutilisé, remobilisé, et gageons qu'il le sera encore pendant très longtemps.

 

Ce fact-checking a été conçu et écrit par Florian Besson et Simon Hasdenteufel, spécialistes des États latins en Orient.
L'ensemble d'Actuel Moyen Âge est solidaire de cet article.

Pour en savoir plus :

- Tommaso Di Carpegna Falconieri, Médiéval et militant. Penser le contemporain à travers le Moyen Âge, Paris, Publications de la Sorbonne, 2015.

- Philippe Büttgen, Alain de Libera, Marwan Rashed et Irène Rosier-Catach (dir.), Les Grecs, les Arabes et nous. Enquête sur l’islamophobie savante, Paris, Fayard, 2009.

- Jonathan Simon Christopher Riley-Smith (éd.), The Oxford Illustrated History of the Crusades, Oxford, Oxford University Press, 2001.

- Suleiman A. Mourad, Croisades : quand l'histoire déforme la réalité, sur The Conversation, 13 septembre 2018.

 

Commenter Envoyer  un ami imprimer Charte dontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

18 commentaires

Avatar

Franois Carmignola

27/09/18 11:25
1) Un écolier est élève de l'école primaire, pas d'un DEA d'histoire... Zemmour a donc raison pour les croisades, ce qui est d'ailleurs admis: "ne sont pas enseignées à l'école primaire".
2) Manzikert c'est 15 ans avant le prêche d'Urbain qui mentionne lui même le danger. ll avait peut être tort de s'inquiéter, mais cela est au minimum fondé de mentionner cette motivation là des croisades.
De plus, il est tout à fait fondé en plus de mentionner que non seulement les croisés ont freiné l'expansion musulmane, mais aussi les mongols et cela à un degré moindre que le pacifisme benet innocent et tranquille des gentils musulmans qui bien sur n'ont jamais pensé une seule seconde s'installer en Europe. Zemmour a donc raison.

3) "La culture grecque c'est l'Europe" serait FAUX. Bon et bien quelle que soit la véracité des arguments mis en avant, on peut continuer de penser que la culture grecque, en particulier celle transmise à l'occident et abandonnée par le monde musulman a effectivement façonnée l'Europe. Penser et dire le contraire est tellement ridicule et tellement outrancier qu'on pourrait en rire. Zemmour a raison.

4) Reprocher à Zemmour de trop lire Michelet, de dire "la" plutôt que "les" croisades et de justifier les croisades par la conquête ottomane, est justifié par contre, mais cela ne rattrape pas le point précédent...
L'occident eut très peur à a fin du XVème siècle, il faut le reconnaitre, et il ne fut pas en mesure de s'opposer à l'ottoman avant au moins deux siècles.

5) "L'esprit de croisade" parfaitement moyenâgeux n'a pas à être entretenu tel que, et Zemmour pourrait trouver d'autres raisons de se déchainer contre le monde musulman. Ca c'est vrai.

6) Mettre en regard les conceptions de la croisade de Georges Bush et celle des idéologues djihadistes est absolument grotesque. Zemmour a raison.

Donc, finalement Zemmour 3 Les médiévistes (d'habitude bien plus intelligents et raisonnables) 2. Zemmour a donc raison.



5)

Avatar

Palex

28/09/18 00:41
@François Carmignola

1) Sur ce premier point, les médiévistes disent bien que l'affirmation de Zemmour n'est pas fausse mais contestable. Il utilise un point mineur (que c'est le pape Urbain II qui a déclaré la première croisade) pour suggérer que les croisades ne sont plus enseignées. Les médiévistes ont bien fait de rappeler que les croisades sont aujourd'hui abordées et ce dès la cinquième (et pas en DEA d'histoire comme vous le dites).

2) Les médiévistes ont raison de souligner que le monde musulman est assez divisé au moment de la première croisade. Cependant, je dois bien le reconnaître, ils ne répondent pas vraiment à la question qui est plutôt les motifs d'Urbain II pour la première croisade. Or, ses motifs ne sont absolument pas de faire un contre-jihad comme semble suggérer Zemmour mais bien de libérer le passage des pèlerinages en terre sainte fermé par les turcs et aider l'empereur byzantin (dans ce dernier cas, il s'agit surtout de rattraper le schisme de 1054).
En outre, "les croisés ont arrêté les mongols". Comment dire? La chevalerie hongroise et polonaise est anéantie par les mongols aux batailles de Mohi et de Legnica en 1241 alors que leurs rangs comptaient des templiers et des chevaliers teutoniques. Les premiers à avoir fait mordre la poussière aux mongols sont les mamelouks à la bataille d'Ain Djalout. D'ailleurs, le mongol Ketboga qui commande les troupes dans cette bataille est un chrétien nestorien.

3) Pour être plus juste, la culture de l'Europe de l'Epoque serait plutôt la culture romaine que la culture grecque qui n'est en fait connue que de quelques érudits. Pour le commun des mortels, ce sont des reste de droit romain et d'institutions romaines (particulièrement dans l'Eglise catholique) qui régissent la vie de tous les jours. Les médiévistes ont raison de souligner que cette culture grecque n'a pas toujours été un élément d'Union pour les peuples européens. Même si cela ne nuance que partiellement le propos de Zemmour, c'est toujours mieux que les jugements de continuisme à l'emporte-pièce.

4) Vous oubliez de dire que, si l'empire ottoman a pu se développer, c'est parce que vos chers gardiens de l'occident n'ont rien trouvé de mieux que d'attaquer l'empire byzantin lors de la quatrième croisade accélérant ainsi son déclin, soit le seul barrage contre les turcs. Parce que des combattants qui se battent sur place sur leurs terres, c'est mieux que de faire venir des combattants des confins du monde qui repartiront une fois les combats terminés. Donc, non seulement Zemmour use d'un raisonnement téléologique ce qui est assez mauvais en histoire mais il oublie les erreurs des croisés dans le déclin des byzantins et donc lavènement des ottomans.

5) Je ne sais pas comment vous lisez ce "debunk" mais en tout cas à côté de la plaque. la question n'est pas de savoir si l'esprit de croisade doit être entretenu ou non mais de montrer que le terme de décadence, utilisée abondamment par tous les déclinistes conservateurs de France, ne veut rien dire sinon un simple jugement moral. D'ailleurs, regarder n'importe quel tableau qui vous parle de la décadence de Rome: ce n'est pas des bâtiments délabrés ou des routes mal entretenus mais une tripotée de Romains à poil en train de se bourrer la gueule. On voit bien le sous-texte de critique ascétique derrière cette idée.

6) Justement, il faut les mettre en regard. Georges W Bush, en utilisant maladroitement ce terme de croisade (terme assez utilisé dans les milieux évangéliques de puis Billy Graham pour désigner des prédications en plein air), a réveillé une idée qui, dans le monde musulman, est vue comme une invasion d'occidentaux. Le djihadistes s'en donnent à cur joie car le thème du croisé mobilise un imaginaire historique mais aussi politique puisque l'on fait du croisé lancêtre du colon et de l'impérialiste.

Concernant le score final, vous êtes assez loin. Il y a 11 phrases traitées dans cet article. Sur ces 11 phrases, la phrase sur Urbain II a été mal débunkée effectivement et vous l'accorde. Pour le reste, ce sont plutôt vos erreurs de compréhension qui ne voyaient pas que les historiens ont fait surtout de la remise en contexte (la phrase sur la culture grecque) empêchant les jugements essentialisants comme les aiment beaucoup d'idéologies politiques (de gauche comme de droit d'ailleurs!). Le score est plutôt de 10.5 pour les historiens et de 0.5 pour Zemmour.
Avatar

Franois Carmignola

28/09/18 09:05
J'avoue avoir un peu forcé un peu les traits, ne me prenez pas tout à fait au pied de la lettre.
1) pardon pour cette histoire de DEA, par rapport à un écolier (du primaire), un élève de 5ème y est presque déjà. Pour le primaire et le prêche, Zemmour a ainsi raison. En fait, les discussions avec Laurence Cock l'ont assez montré: les enfants (je parle du primaire) n'ont pas de roman national et cela ne s'arrange pas.

2) pardon je m'exprimais mal: ce sont les mongols qui ont arrêté les musulmans et fait gagner 300 ans à l'empire byzantin, y compris avec le concours hors croisade de Tamerlan ! Zemmour devrait se faire nestorien.

3) Merci de considérer que le médiéviste hellénophobe aurait pu nuancer ses propos.

4) La prise de Constantinople par les croisés (1204), c'est un siècle avant Osman 1er (1299). Bon effectivement, ce siècle qui s'acheva par le retrait croisé correspondit effectivement à la souterraine montée en puissance des ottomans, mais aussi à une restauration, celle de la dynastie Paléologue, la dernière...
Ainsi Zemmour a complètement tort (bien que vous lui donniez partiellement raison, paradoxalement): les croisades n'ont rien à voir avec la victoire ottomane.

5) Nous sommes d'accord au sujet de Zemmour sur l'esprit des croisades et je ne vois pas ce qui vous fait dire que nous ne le sommes pas. Votre envolée sur la décadence me parait par contre douteuse...

6) Considérer que l'utilisation par Georges Bush du mot "croisade" (il ne savait même pas de quoi il parlait) est la cause première du déchainement islamiste est critiquable, voire complètement idiot, je le maintiens c'est mon opinion. Vous devriez revoir votre copie sur ce point, et un zéro sur cette question me parait quasiment éliminatoire, je me tâte.

Pour finir je suis violemment opposé (et je ne suis pas le seul) à l'approche "lutte contre les "fake news", ou comme vous dites "debunking" (ce qui se dit en anglais est toujours du bullshit) qui confond rétablissement objectif de la vérité et lutte idéologique. Dans le cadre d'une lutte idéologique on peut mettre en avant des faits sur lesquels on peut se mettre d'accord ou non mais on n'a pas à se prévaloir d'une neutralité fictive alors qu'en fait on veut imposer ses opinions, comme tout le monde.
Avatar

luc nemeth

28/09/18 16:37
Seul un âne bâté peut prétexter de l'existence des "paix de Dieu" et autres "trêves de Dieu" pour faire jouer à la chrétienté un rôle qui hélas est loin d'avoir été toujours le sien : c'est aussi au nom des Saintes Ecritures qu'au cours des siècles les bipèdes se seront joyeusement étripés...
Par ailleurs ses paix, avec lesquelles le marchand-de-soupe nous empeste, imposent une mise au point : la 'Pax romana', dans le cas de l'Antiquité, ou la 'Pax americana' au lendemain de la première guerre mondiale sont là pour nous rappeler que la paix peut très bien être mise au service de la domination.
Avatar

Palex

28/09/18 22:24
@François Carmignola

J'aimerais ajouter quelques précisions sur mes propos.

D'abord, mon image de la décadence était, il est vrai, un peu crue et grossière (quoique si vous regardez le tableau de Thomas Couture les Romains de la Décadence) mais elle était là pour appuyer le propos des médiévistes que je crois très juste qui est dire que le terme "décadence" implique davantage un jugement moral qu'un examen correct d'une civilisation à moment donnée.

Concernant le mot "croisade" utilisé par Georges W. Bush, ma référence à Billy Graham, grand pasteur évangélique du XXe siècle, était censé montrer que cet mot faisait partie du vocabulaire d'un évangélique comme l'est Georges W Bush mais qu'il n'avait pas les mêmes connotations que pour les européens ou les musulmans ce qui a entraîné l'erreur de communication que l'on sait. En outre, je ne dis que l'utilisation de ce mot a déchaîne le terrorisme islamiste (qui a des causes plus profondes). Ce que je dis c'est que l'utilisation maladroite de ce mot a permis aux terroristes d'utiliser une nouvelle ressource rhétorique (la référence au croisé) utile pour leur propagande.

Concernant enfin le "fact-checking" ou le "debunking", je vous l'accorde, ces approches ont beaucoup de limites. D'abord, elles sont surtout efficaces pour des faits simples (comme des énoncés "la tasse est noire" alors qu'elle est marron) mais elles perdent en efficacité dès lors que l'on touche des faits plus complexes touchant souvent à l'histoire ou au sciences humaines. En effet, dans ce cas, le "fact-checking" permet surtout d'abord d'apporter de la nuance et des précisions à des propos souvent simplistes et réducteurs. L'exemple de la culture grecque de cet article est éclairant. On pourrait croire que le propos de Zemmour est tout à fait vrai mais il oublie de vicissitudes de cette culture grecque au Moyen-âge que l'article précise. De fait, Zemmour pourrait nuancer son propos sans que le fond ne change (l'importance de la culture grecque dans la culture occidentale) mais un propos nuancé est moins propre à frapper et ouvre des interprétations divergentes que celle que l'auteur veut véhiculer. C'est pourquoi je crois que le "fact-checking" (l'académie française trouvera bien un terme de substitution) est utile même pour des faits complexes car il permet des nuances et des mises à contexte propres à désamorcer les propos les plus simplistes. Après, on peut aimer les débats qui "clashent" mais, quand on voit que 30 ans de débats qui "clashent" ont fait des Etats-Unis un marigot d'idéologues (de droite comme de gauche) plus extrémistes les uns que les autres, je doute que ce soit très sain.
Avatar

Franois Carmignola

29/09/18 07:52
Voilà qui me parait bien plus mesuré, et je vous en remercie.

Néanmoins vous ne prenez pas en compte le fait que le "Front islamique mondial pour le jihad contre les Juifs et les Croisés" fut fondé par Ben Laden et Zawahiri date de 1998, bien avant le mot de Bush, ce qui justifia mon agacement.

On peut effectivement considérer qu'il s'agisse d'une "erreur de communication", mais envers qui? Envers Ben Laden ? Ecartons ce cas. Envers les peuples du moyen orient qui sans elle auraient immédiatement, bien qu'un peu tard, jugulé la terrible explosion sociale et culturelle qu'ils avaient commencé à vivre et dont la croisade militaire de Bush ne fut qu'un épisode ? Bref, cette considération rapide me parait superficielle...

Nous sommes bien d'accord sur le "fact checking" (autre version du nom donné à l'innommé). J'y ajouterais que dans le cas de Zemmour, la remise à plat de sa théorie du "glaive et du bouclier" pour ce qui concerne De Gaulle et Pétain me parait bien plus urgente. Et là on est dans l'idéologique trafiqué, et je m'y connais.
Avatar

luc nemeth

29/09/18 12:46
le divagateur Carmignola joue sur les dates et joue sur les faits, le 29/09/18 à 07:52. En effet l'acte "fondateur", du côté américain (je ne perds pas de vue pour autant le rôle néfaste de l'intervention soviétique en Afghanistan) ne fut pas tant la énième busherie que la publication dans 'Foreign Affairs' en 1993 de l'article de Huntington sur le "choc des civilisations", suivi de sa parution développée sous forme de livre, en 1996 : réalités... antérieures à la date de 1998, qu'il brandit pour jouer les bien-informés...
Avatar

Franois Carmignola

29/09/18 14:59
Bien connu pour ses provocations antisémites, son obsession des complots croisés et son mauvais caractère, Oussama Ben Laden n'aurait pas, parait-il, été immergé dans le pacifique après une cérémonie religieuse mais jeté dans les montagnes de lHindu Kush après avoir été démembré à coups de rafales de fusils mitrailleurs.

https://www.lemonde.fr/al-qaida/article/2015/05/16/mort-de-ben-laden-ce-qui-discredite-la-these-du-complot-secret_4634775_1667095.html

Qui croire?
Avatar

luc nemeth

29/09/18 16:13
il 'y a pas à répondre au commentaire qui précède et qui n'est qu'un troll mais on peut noter au passage ce qui tient lieu de "sérieux" à son auteur : à aucun endroit je n'avais fait allusion à la protection de personne initialement apportée par les Etats-Unis à Ben Laden...
Avatar

Elefteria

29/09/18 19:13
"Coucou Piètre" ou plus exactement koukoupietros est le nom grec de Pierre l'Ermite. Il est attesté dans l'Alexiade d'Anne Comnène. Apparemment, vous ne maîtrisez pas vraiment les sources byzantines.
Avatar

Labor omnia vincit

29/09/18 21:01
Messieurs,

Enseignant l'Histoire et la Géographie dans le Secondaire et ayant eu M. Gouguenheim comme professeur d'Histoire durant trois années (je lui dois, comme à plusieurs de mes camarades ma réussite à l'agrégation) je me permets de réagir à vos propos le concernant. Si j'ai eu un excellent Professeur tout au long de mes études c'est bien lui. Mais là n'est pas le problème. A propos de son livre Aristote au MOnt Saint Michel de 2008 vous prétendez qu'il s'est livré à des manipulations et même aurait inventé des sources. J'ai lu ce livre. J'ai lu aussi les critiques contre lui et, aussi, il y en a eu, des critiques modérées ou équilibrées. Personne ne l'a accusé d'avoir inventé des sources. Je ne sais pas où vous avez pris cette information ou s'il s'agit d'une attaque gratuite et qui frôle la diffamation. Quant à l'accusation de manipulation il m'a toujours semblé qu'elle relevait du procès d'intention d'autant qu'il a pris le soin de mettre les choses au point dans son dernier ouvrage "'La gloire des Grecs" qui n'a pas provoqué l'ire de vos semblables. Pour ma part, avec mes amis, je continue à le considérer comme un excellent historien, d'une honnêteté rare dans le milieu qui est le sien. J'ai suivi certains de ses cours à l'ENS et jamais je ne l'ai entendu polémiquer avec qui que ce soit. Lorsqu'il n'est pas d'accord avec une thèse il la présente toujours avec honnêteté et il ne cherchait pas à nous convaincre.On ne peut pas en dire autant de tous ses collègues. Cela ne signifie pas que je partage ses opinions (et encore moins celle de Eric Zemmour!), ou celles qu'on lui prête peut-être un peu vite d'ailleurs, tout du moins si j'en juge par mon expérience
Avatar

llorbott

30/09/18 21:45
Puisque des historiens s 'expriment dans cette tribune ,je me risque à leur poser cette question : pourquoi s'interroge t'on si peu sur l'influence de la création des Etats pontificaux en 753-756 (?) par l'évêque de Rome (Etienne II ) et Pépin le Bref dans la " fabrique " de l'Eglise d'Occident et sa gouvernance sur toute la chrétienté occidentale . Le monde latin qui avait peu participé aux Conciles qui fixèrent le Dogme s'est définitivement coupé de la pensée hellénistique( philosophie et théologie ) sans reconnaître qu'il lui devait toute sa structure dogmatique .Et le pape , imprégné des institutions impériales romaines , est devenu "empereur de toute l'Eglise .
Avatar

Monels

01/10/18 09:28
Puis-je prier les éminents intervenants d'évoquer le fait que pour toutes les communautés juives d'Europe, ou celles qui se trouvaient sur le passage des croisades, ces croisades ont signifié massacres, viols, destructions, anéantissements, déplacements, effectués ou causés par les très chrétiens combattants.
La remarque ne me paraît pas anodine par les temps que nous vivons.
Avatar

Syllepse

01/10/18 10:25
« Sylvain Gouguenheim [] fut accusé d'avoir manipulé, voire inventé des sources []. »

En parlant de sources, où sont les vôtres sur ce point Messieurs ?
À supposer que ces accusations existent, ont-elles été adéquatement « sourcées » ? à moins qu « accuser » fait maintenant partie de larsenal historico-critique ?
Avatar

Florian Besson

01/10/18 19:11
A tous ceux qui ont pris la peine de laisser un commentaire : merci ! Désolé de ne pas avoir répondu tout de suite : les lecteurs de Nonfiction étant plus calmes que ceux qui nous sont tombés dessus sur les réseaux sociaux, on a paré au plus urgent...

Sur Sylvain Gouguenheim (réponse à Syllepse et Labor omnia vincit) : on n'a vraiment, vraiment pas envie de rouvrir ce vieux dossier assez saumâtre... On n'a absolument rien dit des qualités humaines ou professorales de cet historien qui, avant de se fourvoyer avec ce livre, avait également écrit une excellente histoire de l'Ordre Teutonique (que j'ai utilisée et citée dans ma thèse : ne nous prêtez pas de volonté de diaboliser l'homme...). Une vie n'est pas linéaire : on peut admettre qu'il a fait une énorme bourde (qui lui a d'ailleurs coûté cher), et passer à autre chose ? Ce serait probablement un meilleur service à lui rendre, j'imagine, que de vouloir ainsi voler à son secours (ou, pire encore, voler au secours du Gouguenheim de 2008, qui est tout bonnement indéfendable).

S. Gouguenheim est sans aucun doute un très bon prof ; on vous croit d'autant mieux qu'une des auteures d'Actuel Moyen Âge l'a eu à l'ENS de Lyon. Il n'en demeure pas moins qu'"Aristote au Mont Saint Michel" est sous-tendu par une islamophobie très claire, dénoncée très tôt par l'ensemble de la communauté historique (probablement avec trop de virulence, c'est entendu...). S. Gouguenheim s'est évidemment défendu : mais si on relit, en toute objectivité, le livre, et notamment les annexes ("l'amie d'Himmler"...), il y a quand même des réalités qui sautent aux yeux (et qui font mal à la tête par la même occasion). Je pense à ces passages (je cite de tête, n'ayant pas le livre sous la main) où il oppose un islam "religion indifférente à la science car fondée sur la révélation" et le christianisme "religion du verbe, donc de la raison"... Soyez objectifs, oubliez ce que vous lui "devez" ou croyez lui devoir : au mieux, on est chez René Guénon, au pire chez Pedro Pascual, dans tous les cas, ce n'est tout simplement pas digne d'un historien contemporain.
Après trois jours à se faire agresser par des trolls sur les réseaux sociaux, on peut également vous jurer que le livre n'est cité et revendiqué QUE par des gens très (très très) proches de la fachosphère. Il y a là une convergence qui ne doit pas seulement à la réception de l'oeuvre mais bien à la volonté de l'auteur. Rien que pour cette seule raison, le livre serait à prendre avec des pincettes.

Le fond scientifique du livre a été soigneusement démonté et déconstruit par l'ensemble des spécialistes de la question : là, pour le coup, c'est vraiment une affaire classée (et depuis belle lurette). Je vous renvoie à ce superbe L'islam médiéval en terres chrétiennes, dirigé en 2009 par Max Lejbowicz, qui faisait une liste monumentale d'erreurs factuelles, parfois grossières, d'approximations, de contre sens, "d'oublis" bibliographiques, etc. L'auteur écrivait sur un sujet qu'il maîtrisait très mal, et ca se voyait à tous les niveaux. Bref, même en mettant à part le fond idéologie et politique, c'est, pour le dire très simplement, un très très mauvais livre, qui ne mérite absolument pas la longévité qu'il a.

Concernant les sources : dans l'ouvrage que j'indiquais plus haut, les articles de Bataillon et de Ebbesen montraient tous deux que S. Gouguenheim inventait des sources (j'ai pris l'expression de là !), notamment en racontant la vie et le parcours de Jacques de Venise sans jamais les rattacher à des sources (puisqu'il n'y en a pas), voire en lui attribuant des textes qui, analyses paléographiques le prouvant, ne sont pas de lui (ce qui revient bien à inventer une source, sauf à faire de la critique bayardienne). Le auteurs l'accusent de faire oeuvre de romancier, ce qui revient bien à lui reprocher d'inventer un personnage qui ne repose sur aucune source attestée. Dans le livre, plusieurs auteurs pointent également qu'il n'a pas lu plusieurs des sources qu'il cite (Pierre Abélard, Adélard de Bath), et donc qu'il les cite très mal. Il utilise également la bibliographie d'une facon plus que fallacieuse, citant des auteurs (notamment Minio-Paluello) pour leur faire dire ce qu'ils ne disent pas. Au point qu'une auteure (Marie-Geneviève Balty-Guesdon) écrit dans cet ouvrage pour critiquer la facon dont S. Gouguenheim utilise son article, soulignant là encore la facon dont il écrit loin des sources, soit en en faisant des tonnes sur quelques lignes, soit au contraire en "oubliant" commodément les sources qui ne l'arrange pas...

On n'est pas dans de la forgerie pure (au sens où il aurait cité, par exemple, un texte inexistant...), mais on est clairement dans le registre de l'invention et de la manipulation de sources.

Je ne peux que conclure en demandant à nouveau de ne pas rouvrir ce débat qui, précisément, n'en est pas un. Je suis sur que vous pouvez admirer le professeur de vos souvenirs et reconnaître, en toute objectivité, qu'il a vraiment fait n'importe quoi avec ce livre...

FB
Avatar

Florian Besson

02/10/18 08:29
Réponse à Elefteria : en effet ! Les traductions en francais d'Anne Comnène rendent ce terme par "Pierre à la Coule" ou "Pierre à la Capuche" et, ne parlant pas grec, je n'avais pas vu que dans le texte c'était Κουκουπετρος... On a corrigé le § en question : merci pour votre remarque.
Ca ne change rien au fond de l'argument puisque ce "Coucou Piètre" qui sent bon la naphtaline vient bien de Jules Michelet, les historiens contemporains préférant le traduire par "Pierre à la Capuche" ou même "Pierre le Moine", ce qui est plus proche du texte.
Avatar

Florian Besson

02/10/18 08:33
@elefteria, re : zut, Nonfiction ne supporte pas les caractères grecs apparemment ! J'avais simplement mi en grec "Koukoupetros" qu'on trouve bien dans l'Alexiade.
Avatar

En retard

20/10/18 11:36
Mon commentaire n'a rien à voir avec le livre de Zemmour mais avec l'utilisation d'un procédé d'écriture inclusive qui consiste à utiliser un point pour ajouter une finale féminine : historien.ne.s Si je suis pour la féminisation des noms, ce procédé est d'une lourdeur et d'une absurdité qui rend la lecture inconfortable. D'abord vous utilisez le point final et non le point médian qui est disponible sur n'importe quel ordinateur (le voici ·) : le point final sert à terminer la phrase, et votre utilisation est donc contraire à un usage largement établi. En outre, ce procédé éloigne encore un peu plus l'écrit de l'oral et entraîne des complications orthographiques sans fin : dès que la terminaison féminine implique plus que l'ajout d'un e, on obtient des formules alambiquées comme instituteur·trice·s courageu·x·ses qui sont totalement impossibles à lire à voix haute (et même à voix basse !). Et avec l'accord des adjectifs et attributs, on tombe dans des complications sans nom. Or, il est très facile d'écrire dans votre texte par exemple : historiens et historiennes pensent que le travail de l'historienne ou de l'historien Ce point médian (et encore plus final) doit être rejeté de tous les textes continus dont il ne fait que perturber la lecture et devrait être réservé à des textes très spécifiques comme les offres d'emploi. Le français propose des solutions beaucoup plus élégantes et raisonnables que cette complication grotesque.
A lire aussi dans nos archives...
A propos de Nonfiction.fr

NOTRE PROJET

NOTRE EQUIPE

NOTRE CHARTE

CREATIVE COMMONS

NOUS CONTACTER

NEWSLETTER

FLUX RSS

Nos partenaires
Slate.fr