Quand l'entreprise se met à l'art
[samedi 08 septembre 2018]


Les 14 et 15 septembre 2018, le centre Pompidou met en place l'vnement Acclrations, le temps d'un week-end consacr aux pouvoirs de l'motion.

« Les formes traditionnelles de mécénat artistique ont plutôt tendance à s’essouffler, les entreprises se tournant davantage vers le développement durable et l’action sociale », a expliqué Serge Lasvignes, président du Centre Pompidou. Pour attirer de nouveaux mécènes, le centre Pompidou met en place l'événement Accélérations, le temps d'un week-end consacré aux pouvoirs de l'émotion. Les artistes sélectionnés par le fonds de dotation devront explorer ce thème dans leur art, pendant 1 an, avant une grande exposition présentée au Centre Pompidou à la rentrée 2019. Un vaste projet.

Le public est invité à expérimenter, ressentir et découvrir les nombreuses facettes des pouvoirs de l’émotion grâce à des performances, débats, ateliers créatifs en famille, visites thématiques des collections permanentes en présence d’artistes, scientifiques, entrepreneurs... L’événement Accélérations est ainsi la concrétisation d’une nouvelle forme de dialogue entre le monde artistique et celui de l’entreprise, grâce à un engagement pérenne, pour une saison de deux ans, entre le Centre Pompidou et les entreprises mécènes qui composent le fonds de dotation « Centre Pompidou Accélérations ». Créé en 2018, il fédère le Centre Pompidou et des entreprises qui partagent toutes la conviction que, pour imaginer le monde de demain, innover et trouver des réponses aux enjeux managériaux, il faut s’engager et dialoguer avec la création artistique d’aujourd’hui, les scientifiques, les chercheurs.

 

Les émotions dans l'art aujourd'hui

En invitant artistes, scientifiques et entreprises de renommée internationale autour d’un dialogue exploratoire, le Centre Pompidou propose de découvrir « les émotions » à travers trois révolutions actuellement à l’œuvre : une révolution scientifique avec les découvertes récentes dans les neurosciences, une révolution économique et sociale à travers, notamment, la finance comportementaliste, une révolution technologique qui déploie nos cinq sens. Parmi ceux qui ont d’ores et déjà donné leur accord pour éclairer, dialoguer, surprendre, interroger les pouvoirs de l’émotion : l’artiste Lhola Amira, le compositeur, pianiste et universitaire Karol Beffa (par ailleurs coordinateur à Nonfiction), la physicienne des particules Nathalie Besson, la chanteuse Camille, le neuroscientifique Antonio Damasio, la professeure et chercheuse au CNRS Laurence Devillers, l’artiste Willem Boshoff, le duo de pianistes Jatekok, la cartoonist Madame Kam, la réalisatrice Frédérique Bedos, l'auteur-compositeur Abd Al Malik, le plasticien Emo de Medeiros, le chorégraphe Eric Minh Cuong, l’entrepreneur spécialiste des robots empathiques Jérôme Monceaux, le maître parfumeur Dominique Ropion… Et c’est à la la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury (qui a également coordonné le pôle Philosophie de Nonfiction à sa création) qu’il reviendra de tisser le fil rouge.

Le Fonds de dotation « Centre Pompidou Accélérations » mobilise, aux côtés du Centre Pompidou, des entreprises représentées par leur Président. Elles s’engagent notamment à développer et faire vivre cette expérience inédite en leur sein. Les premières signataires pour la création du Fonds sont AXA (représentée par Thomas Buberl, directeur général), Cdiscount (Emmanuel Grenier, président, et Marie Even, secrétaire générale et vice-présidente du fonds de dotation), Neuflize OBC (Laurent Garret, président du directoire et vice-président du fonds de dotation), Orange (Stéphane Richard, président directeur général), Terega (Dominique Mockly, directeur général) et Tilder (Matthias Leridon, président, également président du fonds de dotation).

 

L'art au service des entrepreneurs

L’enjeu d’un travail artistique sur les émotions dans l’entreprise procède des effets de la robotisation, et peut-être plus encore des illusions qu’elle peut opposer à notre compréhension du travail dans les sociétés. Car les robots n'y changent rien : l'entreprise reste constituée d'humains (les collaborateurs) qui offrent des produits et des services à des humains (les clients), avec l'aide d'autres humains (fournisseurs et partenaires). Or ce qui caractérise l'être humain, c'est précisément ce qu'il ressent, en lien avec son environnement : plaisir, peur, joie, tristesse... Ces ressentis jalonnent aussi les expériences vécues par les clients. Si bien que les dirigeants d'entreprise et leurs collaborateurs doivent être conscients des bénéfices de l'intelligence émotionnelle et de l'influence majeure qu'elle exerce dans l'interaction avec leurs clients. Ils y gagneront en authenticité, en capital confiance. Et, in fine, en efficacité commerciale. C'est ce qu'expliquent les consultants Pierre Daems et Eric Villemin, membres du réseau des Company Doctors, dans le journal Les Echos.

Les managers ont d’ailleurs pris la mesure de la part de l’affect dans le travail. Nos espaces de travail ressemblent de plus en plus à des ateliers d’artistes. Ouverts, détendus, esthétiques, inspirants… ils doivent favoriser la sérendipité et l’innovation. Nous apprenons à faire des brouillons, à expérimenter et à nous tromper à l’instar des artistes. C'est ce que l'on peut lire en ligne aussi sur le site Anéo, qui réfléchit le devenir des entreprises. Du côté de la SNCF même combat : Bénédicte Tilloy, artiste et DRH à la SNCF, déclarait en 2017 : « j’ai longtemps pensé qu’il valait mieux cloisonner sa vie personnelle et ses responsabilités professionnelles. J’ai changé d’avis : les gens sont rassurés de voir qu’on ne se limite pas à un rôle et que la personne derrière le rôle est faite d’émotions. Ce sont ces émotions qui disent qui nous sommes. Cela nous permet d’établir des ponts avec les équipes, qui se sentent elles-mêmes plus reconnues dans ce qu’elles sont. Et tout ceci démultiplie l’engagement. »

 

Des émotions à l'émotion dans l'art

« On ne peint pas seulement avec des couleurs, on peint avec le sentiment », disait Jean Siméon Chardin (1699-1779). La palette des émotions est la matière première de l’art, du désir et des rêves. L’artiste nourrit son œuvre de ce qu’il ressent et souhaite partager ou raconter. Les sentiments qu’il y exprime favorisent la rencontre et la communion avec les autres. L'expérience de particulière se fait universelle. Peu importe, dès lors, ce que peint l'artiste. Peu importe la représentation – et par voie de conséquence le sujet de l'œuvre. Ces propos de Chardin expliquent le primat dans sa peinture des natures mortes – et annoncent en somme le tournant de l’abstraction. L'enfant au toton, par exemple, le montre très bien. Il est la parfaite correspondance de la forme du toton ou encore de l'association parchemin-encrier, dans la représentation de l'enfant.

(Chardin, L'enfant au toton.)

 

Cette conception de l'émotion est à l'opposé de celle qu’avait développée plus tôt la Renaissance. Léonard de Vinci écrivait : « Il faut par-dessus tout que les personnages qui entourent l’action dont tu peins l’histoire soient attentifs à cette action, avec des gestes montrant l’admiration, le respect, le chagrin, la suspicion, la peur, la joie, selon ce que requiert l’action autour de laquelle tu peins le rassemblement ou concours de tes personnages » . L'artiste doit représenter les effets visibles des passions invisibles de l'âme. Plus tard, au XVIIe siècle, Charles Le Brun écrira encore : « lorsque la colère s’empare de l’âme, celui qui ressent cette passion a les yeux rouges et enflammés, la prunelle égarée et étincelante, les sourcils tantôt abattus, tantôt élevés l’un comme l’autre, le front paraîtra ridé fortement, des plis entre les yeux, les narines paraîtront ouvertes et élargies, les lèvres se pressant l’une contre l’autre, et la lèvre du dessous surmontera celle du dessus, laissant les coins de la bouche un peu ouverts, formant un ris cruel et dédaigneux. »  En ce siècle de Louis XIV, le peintre doit instruire, plaire et émouvoir.

(Charles Le Brun, Moïse défendant les filles de Jéthro – cf. Exode II, 16-19.)

 

Vers une intériorisation des émotions.

C’est donc bien au XVIIIe siècle – celui de l’Encyclopédie qui s’achèvera sur la Révolution et la Déclaration des droits de l’homme – que la perspective sur les émotions subit un tournant radical. Diderot, dans ses Essais sur la peinture, continuera à exhorter le peintre à ne rien sacrifier à la pathétique picturale : « je ne veux pas qu’il en coûte la moindre chose à l’expression, à l’effet du sujet. Touche-moi, étonne-moi, déchire-moi, fais-moi tressaillir, pleurer, frémir, m’indigner d’abord. » Emouvoir, voilà le maître mot qui justifie selon Diderot l’acte de peindre. La philosophe Carole Talon-Hugon résume cette attitude par une question qui vise le sens même de la peinture : « à quoi sert donc que tu broies tes couleurs, que tu prennes ton pinceau, que tu épuises toutes les ressources de ton art, si tu m’affectes moins qu’une gazette ? » . Elle précise que la « pathétique commande chez [Diderot] la hiérarchie des sujets : c’est parce que les sujets humains sont plus dramatiques que les natures mortes ou les paysages qu’ils leur sont supérieurs. Elle commande aussi la manière de traiter des sujets. L’arrangement des figures, le choix du moment décisif, l’expressivité, sont autant de moyens destinés à provoquer des réactions affectives. La vraisemblance est exigée parce qu’elle facilite l’immersion fictionnelle qui est elle-même condition de l’émotion. »  La peinture émeut par deux biais. D’abord par la représentation de scènes pathétiques ; mais elle émeut aussi par la représentation de personnages en proie à des émotions ou ayant vocation à nous émouvoir par une mise en scène du tableau ou autre support.

En 1914, Clive Bell écrivait dans Art : « nous appelons œuvres d’art les objets qui provoquent [...] une émotion particulière ». Apollinaire, critique d’art, insiste aussi : « les peintres nouveaux, écrit-il, procurent déjà à leurs admirateurs des sensations artistiques uniquement dues à l’harmonie des lumières et des ombres, et indépendamment du sujet dépeint dans le tableau » . Cette priorité accordée à la forme ne va pas sans contestation. Elle ne vaut pas en effet pour toutes les œuvres et l'émotion se rattachant à la narration, est loin d'avoir totalement disparue.

 

Rhétorique de l'art ?

En insistant sur les émotions, Le Centre Beaubourg, avec tous les risques de la narration émotive qui n'est pas sans rapport avec les jeux de rhétorique manipulateurs que dénonçait Platon. Jouer sur les émotions c'est aussi jouer sur une part d'irrationnel du spectateur. Ce dont usent et abusent les communicants. Transformer l'art en instrument de communication, n'est-ce pas finalement le danger que pressentait déjà Platon et qui le conduisit à mettre les artistes à l'écart du politique (ou plus précisément de la polis, de la dimension civique de nos vies) ? S’il n’était pas question de bannir les artistes de la cité, il était bien question de mettre l’émotion à l’écart de sa direction, de l’éthique de son bon gouvernement.

 

* L’événement Accélérations est en accès libre et gratuit (dans la limite des places disponibles)

 

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