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Histoire

En guerre pour la paix

Couverture ouvrage

Stéphane Tison Nadine Akhund
Alma Editeur , 541 pages

Du pacifisme aux prémices d’une gouvernance mondiale
[mardi 21 août 2018]


Les idées pacifistes et leur influence sur l’Entre-deux-guerres à travers la correspondance de deux philanthropes pendant la Première Guerre mondiale.

En guerre pour la paix, correspondance de Paul d'Estournelles de Constant et de Nicholas Murray Butler, 1914-1919 est une publication différente de tout ce que le Centenaire de la Grande Guerre a pu voir au niveau éditorial depuis 2014. Sont abordés ici des thématiques pacifistes et internationalistes qui tranchent avec les préoccupations des civils et des soldats de l'époque. Les deux protagonistes de cet échange épistolaire sont issus des milieux bourgeois et philanthropiques et sont proches du pouvoir en France et aux États-Unis. Paul d'Estournelles de Constant est, en 1914, sénateur de la Sarthe et Nicholas Murray-Butler est le président de l'Université de Columbia à New-York. Ils font tous les deux partie d'une intelligentsia mondiale qui échange fréquemment sur des sujets divers.

Paul d'Estournelle de Constant a été prix Nobel de la paix en 1909 après une brillante carrière de diplomate, il a en effet œuvré pour le développement du droit international dans le cadre des différents traités de La Haye. C'est cette vision d'une certaine gouvernance mondiale qui transpire dans les lettres échangées avec Nicholas Murray-Butler. Paul d'Estournelle de Constant était une personnalité à part dans les élites dirigeantes françaises du début du XXème siècle : il était intimement atlantiste, contre la politique coloniale et en faveur d'un rapprochement franco-allemand, seul à même selon lui de stabiliser durablement l'Europe dans la paix. Autant de choix visionnaires, mais à contre-courant de la ligne politique française centrée alors sur l'Empire colonial et sur la revanche face à l'Allemagne. Paul d'Estournelle de Constant avait raison, avant l'heure, mais ses points de vue sur la politique mondiale étaient marginaux en 1914.

Admirateur de la démocratie américaine, il a lié de nombreux liens avec les élites du pays : c'est à ce titre qu'il échange en continu avec Nicholas Murray-Butler entre 1914 et 1919. Ce dernier est alors un des grands dirigeants du Parti Républicain, proche de Théodore Roosevelt et ami intime d'Andrew Carnegie : il est, avec ce dernier, un des instigateurs de la Dotation Carnegie. Paul d'Estournelle de Constant et Nicholas Murray-Butler sont donc des acteurs du développement de la Dotation Carnegie pour la Paix Internationale et deux figures en vue du Mouvement pour la Paix.

 

Le Mouvement pour la Paix et de la Dotation Carnegie

En guerre pour la paix, correspondance de Paul d'Estournelles de Constant et de Nicholas Murray Butler, 1914-1919 est une partie inédite de l'histoire du mouvement pacifiste et internationaliste pendant la Grande Guerre. Peu étudiés, ces mouvements sont à l'origine de nombreuses idées reprises en 1919 par le président américain Wilson dans ses fameux « 14 points ».

La création de la Société Des Nations étant sans doute la plus importante mise en place au lendemain de la Grande Guerre de toutes les propositions faites par le Mouvement pour la Paix. La SDN est alors l'arbre qui cache la forêt car l'essentiel des idées pacifistes n’est pas intégré aux différents traités entre 1919 et 1923, qui sont avant tout là pour entériner un état de fait (l'Europe des vainqueurs) et non pas préparer une paix mondiale telle que l'auraient souhaités les deux philanthropes et tous les tenants du Mouvement pour la Paix. Dans le cadre d'un conflit en voie de totalisation, qui a mobilisé d'immenses ressources humaines et économiques pendant plus de quatre ans, les pacifistes étaient peu nombreux, d'où le faible nombre de travaux universitaires qui leurs sont consacrés. Nadine Akhund et Stéphane Tison ont donc ici le mérite d'étudier cet aspect relativement méconnu mais ô combien important, dans le cadre d'une histoire culturelle de la Grande Guerre.

La Dotation Carnegie est, elle aussi, largement méconnue en France. Fondée par le magnat américain de l'acier, Andrew Carnegie (qui était lui aussi un pacifiste, convaincu par les ravages qu'il a pu voir sur son pays au lendemain de la guerre de Sécession), la fondation éponyme est une organisation non gouvernementale qui fait partie de ces nouveaux acteurs d'une gouvernance mondiale encore embryonnaire. Il s'agit d'un réseau mondial formé de politiques et d'universitaires qui a pour ambition de devenir un lieu d'échange et une force de proposition dans les grands pays en faveur de la paix dans le monde. La fondation Carnegie serait ce que l'on nomme aujourd'hui un think-tank dont l'un des buts serait le développement d'une éducation au pacifisme. Ainsi, elle promeut la construction de plus de 2 500 bibliothèques à travers le monde (principalement dans les pays anglophones, mais pas uniquement puisque dans la ville de Reims, détruite par les combats de la Grande Guerre, la fondation érige une bibliothèque au lendemain du conflit). La fondation Carnegie s'est donc donnée, dès sa fondation, un triple but : internationaliste (gouvernance mondiale pour la paix), scientifique (aider les travaux universitaires de recherche) et éducatif (favoriser l'approche de la lecture dans les milieux les plus pauvres).

 

Une mise en perspective efficace

Nadine Akhund et Stéphane Tison ont choisi de présenter une partie de la correspondance des deux philanthropes, en sélectionnant des morceaux choisis qu'ils ont contextualisé afin de guider et de rendre les lettres intelligibles pour les lecteurs d'aujourd'hui. Le premier travail des deux historiens a été de tenter de réunir cette correspondance éparpillée entre plusieurs fonds d'archives complémentaires entre eux, à l'université de Columbia et dans les Archives départementales de la Sarthe.

Afin de mieux mettre en valeur et analyser cette correspondance, Nadine Akhund et Stéphane Tison ont fait le choix de la répartir en six parties. La première correspond aux premiers moments du conflit (août-octobre 1914), c'est à dire une période où le déclenchement de la guerre représente un véritable choc qui fait irruption dans la vie de ces deux pacifistes convaincus, en particulier les violences de l'invasion allemandes qui vont à l'encontre de tout ce que les différentes conférences de La Haye (auxquelles les deux hommes étaient fortement attachés) voulaient éviter. Dans la seconde partie (novembre 1914-juillet 1915), Paul d'Estournelle de Constant essaye de convaincre son ami que, aux vues des atrocités commises par les Allemands lors de l'invasion, il est impossible pour les Américains de rester neutres. Cette pensée, mûrement réfléchie par le pacifiste français avait pour but de faire rentrer les États-Unis en guerre aux côtés des Alliés afin de raccourcir la durée de la guerre, d'épargner la vie de nombreux hommes et de bâtir au plus vite une paix mondiale durable. La troisième partie (août 1915-octobre 1916) est celle où le sénateur français raconte, avec désarroi, comment la guerre s'éternise et devient le lot quotidien des Français. Dans la partie suivante (novembre 1916-août 1917), alors que les États-Unis, très touchés par la guerre sous-marine à outrance lancée par le Reich, décident d'intervenir, Butler, à contre-courant, décrit à son ami français quelles sont ses idées de paix durable. La cinquième partie (septembre 1917-octobre 1918) montre pour sa part les préoccupations des deux hommes sur l'évolution des démocraties face à la guerre, sur la militarisation des sociétés en guerre et sur les conséquences que pourraient avoir ces mutations sociétales sur l'après-guerre et l'instauration d'une paix durable entre les peuples. La dernière partie (novembre 1918-juillet 1919) est celle de la négociation des traités de paix, période durant laquelle les deux hommes évoquent leurs espoirs déçus de voir triompher les principes élaborés à La Haye.

Que ce soit dans l'organisation des différentes parties ou dans les notices explicatives rédigées en accompagnement de chaque lettre, les deux historiens ont fait ici un vrai travail de mise en perspective des documents qui permettent au lecteur à la fois d'appréhender la Grande Guerre, mais aussi de comprendre et d'analyser la pensée des deux pacifistes. Ce travail fastidieux et pédagogique donne à l'ouvrage une vraie profondeur analytique qui fait que celui-ci n'est pas un simple recueil de sources.

 

Les préludes de la gouvernance mondiale

En guerre pour la paix, correspondance de Paul d'Estournelles de Constant et de Nicholas Murray Butler, 1914-1919 est aussi une analyse de pensées, celles de deux visionnaires qui avaient en tête l'idée qu'une autre façon de gouverner, par-delà les dérives nationalistes, était possible. Cette idée internationaliste, qui n'est pas du tout socialiste (les deux hommes appartiennent à l'élite culturelle et économique de leur pays), est souvent laissée de côté dans les études historiques, peut-être parce ce qu'elle va être associée dans l'Entre-deux-guerres à la SDN et donc à l'échec de cette institution à empêcher la montée des totalitarismes et la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale.

Alors que le Centenaire de la Grande Guerre touche à sa fin, le moment des sorties de guerre et des traités va être décortiqué par les historiens, comme le furent les grandes batailles du conflit (Verdun, Somme) l'année de leur centenaire. Ce moment clé des traités a longtemps été analysé par les historiens des relations internationales comme celui où apparaissent les germes du conflit suivant. Les derniers travaux comme ceux de Robert Gerwarth (Les vaincus) montrent d'ailleurs comment ces sorties de guerre durent souvent, comme en Europe centrale, jusqu'en 1923 et qu'ils sont très complexes à comprendre. Par-delà l'étude des traités et leurs conséquences, peu de travaux d'ampleur s'intéressent encore au Mouvement pour la Paix et autres entreprises pacifistes. Si tout le monde se souvient de la maxime pacifiste employée à l'époque par les anciens combattants pour qualifier la Première Guerre mondiale (la Der des Ders), une analyse profonde et de grande ampleur de tous les mouvements pacifistes à travers le monde n'est pas encore faite.

Nadine Akhund et Stéphane Tison donnent, à travers leur ouvrage, de nouvelles perspectives d'analyse de ces mouvements, en particulier leur connotation internationaliste. Avec un titre percutant (En guerre pour la paix), les deux historiens étudient les prémices des mouvements pacifistes avant, pendant et après le conflit et démontrent que, malgré un conflit en voie de totalisation, tous les hommes n'ont pas voulu terrasser de l'ennemi mais que, au contraire, ils ont voulu imaginer une paix durable et mondiale. Paul d'Estournelle de Constant et Nicholas Murray-Butler étaient en leur temps des visionnaires car il faudra attendre les lendemains de la Seconde Guerre mondiale pour voir apparaître une vraie gouvernance mondiale avec l'ONU. Si celle-ci est encore imparfaite, elle a quand même réussi à éviter depuis 1945 un conflit majeur entre les grandes puissances, ce que voulaient avant 1914 sans réussir à y parvenir, les deux philanthropes.

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