Histoire

La Venise des livres

Couverture ouvrage

Catherine Kikuchi
Champ Vallon , 350 pages

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L'auteure de ce livre est une contributrice rgulire de Nonfiction.

Le creuset vénitien de l'imprimerie
[vendredi 29 juin 2018]


Venise, premire ville d'imprimerie europenne au XVe sicle : une industrie construite par des trangers, un nouveau milieu en mouvement perptuel.

Si Johann Gutenberg associé à Johann Fust et Peter Schoeffer est bien à l’origine de l’« art divin » de la typographie en Europe, ce n’est pas à Mayence que la nouvelle industrie se développe avec le plus de vigueur au XVe siècle. Après la publication de son premier imprimé en 1469, Venise devient en quelques années la première productrice de livres en Europe. Les presses vénitiennes deviennent une référence pour le monde lettré, une fournisseuse européenne de textes universitaires, de classiques latins, mais également grecs à partir de la fin du siècle. Les livres produits se retrouvent dans toutes les bibliothèques d’Europe. De grands imprimeurs, l’humaniste Alde Manuce au premier chef, ont fait le renom des presses de la lagune et ont fasciné des générations de bibliophiles, d’historiens et de littéraires.

Au-delà des grands noms, Venise est aussi le lieu d’une industrie florissante, où les imprimeurs peu connus et oubliés aujourd’hui contribuent tout autant à faire de la ville la première ville de l’imprimerie européenne. Cette foule de personnages, imprimeurs, libraires, ouvriers typographiques qui peuplent rapidement Venise, constitue un monde du livre en mouvement perpétuel. Le métier du livre imprimé est un métier neuf qui se développe hors des cadres institutionnels des corporations. Les autorités vénitiennes tardent à intervenir sur cette activité qui se développe à très grande vitesse.

Ces imprimeurs qui, collectivement, ont fait le succès de Venise sont pour la plupart d’origine étrangère. Ils sont allemands, avant l’arrivée d’autres communautés au fur et à mesure du développement de l’industrie. Ce sont des marchands et des artisans en provenance de toute l’Europe et d’une partie de la Méditerranée orientale. Les Grecs sont bien présents, de même que les membres de la communauté juive de Venise. On y retrouve aussi des Arméniens, des Dalmates, des Français, quelques Anglais… Ce livre cherche dès lors à comprendre comment un monde du livre s’est créé à Venise, par la collaboration d’acteurs aux origines très différentes, parfois arrivés récemment dans la ville et soumis à une pression économique très forte dans un environnement extrêmement concurrentiel. À travers une exploration des archives vénitiennes et le croisement de sources diverses, on voit apparaître un monde du livre aux multiples facettes.

À partir de 1469, Catherine Kikuchi cherche à retracer les grandes étapes de développement de l’industrie dans la ville. Après les grandes compagnies hégémoniques de marchands allemands et d’un Français, Nicolas Jenson, vient le temps des Italiens, Florentins, Milanais, originaires du Montferrat… Ceux-ci se répartissent le marché productif du livre vénitien et modifient l’organisation économique de ce milieu qui se structure à travers l’émergence de grandes dynasties de libraires-éditeurs et la formation d’oligopoles dans la production du livre imprimé. Dans les années 1530, au moment où s’arrête cette étude, une poignée d’entrepreneurs italiens domine le paysage vénitien et exporte dans toute l’Europe, alors même que des concurrents nouveaux mais sérieux apparaissent dans les villes germaniques et flamandes.

À travers ce succès fulgurant de l’industrie du livre vénitien, on découvre une foule d'imprimeurs, de libraires, de colporteurs et d'ouvriers qui constituent une population mouvante, fluctuante. Ils sont soumis à une profonde instabilité et à une fragilité inhérente à leur métier. L’imprimerie est une activité à risque, qui demande un capital très important et qui entraîne un retour sur investissement très lent et incertain. Nombreux sont les acteurs du livre qui font faillite et qui abandonnent leur activité au bout de quelques mois. La libre concurrence de l’industrie du livre, loin d’être souhaitée, est au contraire décriée devant les autorités vénitiennes. À ces risques, qui pèsent surtout sur les acteurs les plus fragiles, s’ajoutent des hiérarchies internes très fortes : entre maîtres et ouvriers, les relations de travail sont parfois tendues et certains libraires qui ont cru pouvoir frayer avec la société patricienne vénitienne se sont heurtés à un mur. Les hiérarchies sociales demeurent particulièrement prégnantes.

À cela s’ajoute l’origine étrangère de bon nombre de ces individus. Venise fonctionne comme un creuset pour l’imprimerie : le contexte économique et social de la lagune a favorisé les collaborations entre personnes d’origines, de langues voire de religions différentes. Les presses vénitiennes impriment des textes en hébreu, en grec, en espagnol ou enfrançais ; les imprimeurs et les libraires utilisent les communautés étrangères présentes dans la ville pour atteindre des marchés lointains – France, pays germaniques, péninsule ibérique, mais aussi Dalmatie, Arménie. Pourtant, ces réseaux restent souvent sous la coupe des entrepreneurs italiens qui dominent l’industrie à la fin du XVe siècle. Les institutions vénitiennes elles-mêmes, de façon tacite, favorisent les Italiens au détriment des Allemands ou des Grecs. Les étrangers non-péninsulaires se heurtent bien souvent à un plafond de verre qui les empêche d’atteindre l’autonomie économique et l’indépendance sociale.

Pourtant, au-delà des échecs, beaucoup se sont intégrés dans la ville, sa géographie, sa sociabilité. Les confréries vénitiennes témoignent de la participation de nombreux imprimeurs et libraires à la vie religieuse vénitienne. Les testaments des acteurs du livre pointent vers une insertion à de multiples échelles, au cours de la vie mais également post mortem avec le choix du lieu de sépulture. Les liens familiaux que les archives permettent de retracer montrent également des choix d’intégration multiples : mariage endogame, exogame, diversification des stratégies en fonction des enfants et des familles… Certains parcours montrent ainsi que de nouvelles familles du livres parviennent à faire oublier leurs origines non-Italiennes : d'étrangers, ils deviennent membres à part entière de la Sérénissime.

Il ne s’agit pas de tomber dans la célébration du cosmopolitisme vénitien et passant sous silence les difficultés et les obstacles. Ce livre cherche à comprendre comment ces individus ont contribué ensemble à construire un monde du livre vénitien, un succès collectif qui repose aussi sur des succès et des échecs individuels, des barrières infranchissables dans le creuset extrêmement fécond que représente la ville de Venise au cœur de l’Europe du livre.

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3 commentaires

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Jacques Bolo

06/07/18 09:09
Outre que le mot Renaissance n'est pas prononcé, alors que l'info est ici plutôt que ce sont les imprimeurs qui l'ont déclenchée, la concurrence entre imprimeurs (normale dans une nouvelle industrie) était plutôt avec les moines copistes. Au passage, d'ailleurs, la concurrence n'est jamais souhaitée par des corporatismes, à l'époque comme aujourd'hui, et le protectionnisme n'a pas de sens pour ce produit de luxe qui était exporté (outre que les villes italiennes étaient en concurrence elles aussi). De plus, les imprimeurs/éditeurs devaient quand même être connus à l'époque!
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Catherine Kikuchi

09/07/18 16:05
En réponse à Jacques Bolo : Je ne pense que le terme de Renaissance n'apporte pas grand chose à notre compréhension de l'imprimerie, et surtout les imprimeurs ne l'ont pas déclenchée. Tout au plus ont ils participé à une période très foisonnante à tout point de vue.
La concurrence avec les copistes existe mais est plus une question de prestige qu'une question économique : la différence de prix est telle que le public de l'imprimerie est beaucoup plus vaste, donc en fait, les copistes ne font jamais vraiment concurrence aux imprimeurs.
Enfin, certains imprimeurs et éditeurs étaient très connus, la majeure partie ne l'étaient absolument pas : comment l'être, après avoir publié seulement 1 ou 2 éditions, ce qui était le cas de beaucoup d'entre eux.
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Jacques Bolo

11/07/18 11:30
J'ai bien dit que les imprimeurs font concurrence aux copistes, pas que les copistes font concurrence aux imprimeurs. Et la Renaissance est le résultat de cette concurrence, comme la Révolution industrielle le résultat de la concurrence contre l'artisanat. Pour la renommée, j'ai voulu dire que l'ignorance actuelle n'était évidemment pas celle des contemporains (que certains soient moins connus que d'autres étant précisément un effet de la concurrence - mais leurs livres persistaient, et étaient quand même des produits de luxe)

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