Histoire

Totalitarisme fasciste

Couverture ouvrage

Marie-Anne Matard-Bonucci
CNRS , 300 pages

Retour sur le totalitarisme fasciste, avec Marie-Anne Matard-Bonucci
[dimanche 03 juin 2018]


Dans une synthse historique et historiographique, lhistorienne permet de saisir pleinement ce que fut lessence du fascisme.

Nonfiction – Après lecture de votre livre Totalitarisme fasciste, nous avons le sentiment de moins bien connaître la nature du régime mussolinien que ses homologues nazi et stalinien. Comment expliquez-vous cette différence d’interprétation qui existait déjà chez des penseurs comme Jacques Maritain ou Hannah Arendt ?

Marie-Anne Matard-Bonucci – L’histoire de l’Italie contemporaine a toujours souffert d’une désaffection en dehors des frontières nationales, comme si les pendules s’étaient arrêtées à la Renaissance. Tout ce qui contrevient à certains stéréotypes d’une Italie plaisante, séduisante, le « Bel Paese » en somme, n’est guère pris au sérieux. Jusqu’à la mafia qui est souvent appréhendée dans une veine mythologique plus conforme à une inspiration cinématographique qu’à la réalité.

Cette absence de connaissance du fascisme italien, par contraste avec le national-socialisme, est d’autant plus étonnante que le second a beaucoup emprunté au premier. Mais l’évolution des rapports entre les deux pays et leurs dictateurs respectifs, Mussolini étant passé de la position de maître à celle d’allié en position de subordination à partir de la Seconde Guerre mondiale, a conditionné une lecture « lénifiante » du fascisme italien. En matière de terreur, sur le plan quantitatif, c’est un fait que l’Italie n’est guère comparable aux deux puissances totalitaires que vous évoquez. Pourtant, comme j’ai essayé de le montrer, la violence occupe une place centrale dans l’imaginaire fasciste et dans la vie quotidienne des individus, même s’il n’y a pas de projet génocidaire. Elle est souvent valorisée en tant que telle, la possibilité d’y avoir recours étant une qualité essentielle de l’homme nouveau. La présence du Vatican en Italie et l’alliance bien réelle entre l’Église catholique et le régime a aussi contribué, sans doute, à occulter cette dimension. Pour des raisons politiques, Mussolini ne pouvait se défaire de cette alliance. En même temps, à la fin de l’a guerre, c’est au catholicisme qu’il impute la responsabilité de son échec et l’incapacité à transformer les Italiens en un peuple de « guerriers ».

 

Vous proposez quelques chapitres originaux sur l’interdiction du pronom « Lei » ou le rire sous Mussolini qui laissent penser à un contrôle total de la société. Quels ont été les degrés et les formes de résistance au sein de la population ?

Ces deux explorations ont été l’occasion d’analyser l’impact de l’arbitraire fasciste jusque dans certains aspects confinant à l’absurde. La réforme du « Lei » permet d’éclairer la soumission des administrations publiques, à tous les échelons, aux directives fascistes, ce qui n’est guère étonnant. Elle révèle aussi le haut degré de soumission des intellectuels. Mais les difficultés même de sa mise en œuvre sont révélatrices de l’impuissance des régimes totalitaires à changer des habitudes séculaires et des usages culturels profondément enracinés.

L’étude du « rire » permet aussi d’observer différemment la folle ambition du totalitarisme et, là encore, l’impossibilité qu’il y a à gouverner en totalité les comportements, le langage. Les plaisanteries critiques à l’égard du régime sont difficiles à interpréter : elles expriment souvent une forme de protestation mais attestent aussi de l’existence d’espace où le contrôle du régime est un peu plus lâche, ce qui est aussi l’une des raisons de sa survie. Ainsi, pour répondre de manière synthétique à la question, les oppositions au régime vont de l’antifascisme déclaré et politique – qui conduit à l’exil ou à la prison – à ces formes de protestation plus discrètes, quelquefois tolérées. Sur des sujets que l’on pourrait juger mineurs – comme le rire ou « l’anti-Lei » – il est finalement possible d’appréhender la société italienne et son attitude face au régime, ce que l’on appelle, en démocratie « l’opinion » qui, par définition, n’existe pas dans un régime de ce type.

 

Vous montrez que les lois de 1938 en Italie sont le résultat d’un antisémitisme certain parmi quelques cadres fascistes, mais aussi du rapprochement avec l’Allemagne. Quelles sont les particularités de l’antisémitisme fasciste ?

J’avais tenté dans L’Italie fasciste et la persécution des juifs d’en analyser les ressorts qui sont très différents de ce que l’on observe en Allemagne ou sous Vichy. À la différence de ces deux pays, en Italie, la tradition d’antisémitisme social était faible à la veille du fascisme. Des juifs étaient d’ailleurs présents au sein du Parti fasciste et même parmi ses fondateurs. On ne trouve pas trace d’antisémitisme dans les textes officiels de doctrine du fascisme avant 1938. Ce qui m’intéressait était donc de comprendre le tournant brutal des lois antijuives, à une époque où l’Italie n’est pas le vassal de l’Allemagne et où – comme l’avaient montré Michaelis et De Felice – les nazis n’exigent pas d’alignement de l’Italie dans ce domaine.

A l’époque, une forme de conformisme « antisémite » est indéniablement présent en ce sens que la plupart des dictatures ou partis nationaliste européens sont antisémites, de manière de plus en plus accentuée sous influence de l’Allemagne. Mais des raisons propres au fascisme entrent aussi en ligne de compte : la volonté d’accélérer le changement totalitaire de l’Italie et donc d’introduire une nouvelle catégorie d’ennemi, d’autant que les ennemis réels du régime, les opposants antifascistes, ont été emprisonnées depuis belle lurette. D’une certaine façon, l’absence d’antisémitisme politique et la faible tradition d’antisémitisme social confèrent à la politique antisémite de 1938 un intérêt d’autant plus grand aux yeux des dirigeants : exclure et persécuter des gens que la plupart des Italiens considéraient comme leurs semblables (l’Italie avait sans doute le taux le plus important de mariages interreligieux en Europe) apporte bien une preuve éclatante du respect des ordres et de l’abandon du « sentimentalisme » supposé des Italiens. De fait, comme elles le feront pour le Lei et le rire, les administrations marchent au pas dans ce domaine et les Italiens accepteront bientôt – sauf rares exceptions – la transformation de leurs voisins juifs en parias.

 

Les pages sur le fascisme en situation coloniale sont terribles. Les massacres, les déportations dans des camps, l’utilisation de gaz et les exécutions arbitraires témoignent d’un degré de violence inouï. Pourquoi cette question reste-t-elle moins connue ?

Dans ce cas, comme pour celui des persécutions antijuives, le mythe du « bravo italiano » a contribué à différer la connaissance de ces réalités. Pourtant, il faut rappeler que les violences contre le peuple éthiopien furent amplement dénoncées au cours des années Trente et que la question de l’usage des gaz a été amplement documentée. Il a fallu attendre 1996 pour que le gouvernement italien admette l’emploi des armes chimiques. L’absence de procès de Nuremberg à l’italienne et la banalisation des crimes de nature coloniale sont aussi en partie responsables de cette occultation.

 

Dans vos premières pages, on ressent une certaine inquiétude sur la société italienne actuelle. Quels regards portent les Italiens sur cette page de leur histoire ? Quelles sont les formes de réhabilitation de l’ère mussolinienne ?

Depuis les années 1990, on assiste à un phénomène de dédiabolisation du fascisme et de levée d’inhibition de certains responsables politiques – à commencer par Silvio Berlusconi – qui n’hésitent plus à affirmer que le fascisme avait de bons côtés. La mémoire de l’antifascisme et de la résistance, qui fut pendant plusieurs décennies au cœur de l’identité de la classe politique italienne (avec des nuances bien entendu), s’affaiblit à mesure que le temps passe. Du coup, une parole publique de plus en plus favorable au fascisme circule quand auparavant elle était bridée par certains interdits. Cette levée d’inhibition est le fait de certains vrais nostalgiques qui se retrouvent notamment dans la petite ville de Predappio où Mussolini est enterré, mais aussi d’hommes politiques non fascistes mais désireux d’instrumentaliser cette mémoire. Elle est aussi conduite par des jeunes à la recherche d’un nouvel idéal « anti-système » qui constituent autant de proies faciles pour les néo-fascistes. Ces derniers ont une stratégie très habile d’utilisation des réseaux sociaux et ne se privent pas d’exploiter la situation sociale très difficile que connaît une partie de la population. Le danger immédiat pour l’Italie est davantage le populisme que le fascisme, mais des formations telles que Casa Pound se tiennent prêts en cas d’échec des plus grands partis « anti-système ».

 

Vous dédiez votre livre à l’historien Pierre Milza récemment décédé. Quels ont été ses apports sur cette question ?

Pierre Milza s’est imposé à partir des années 1980 comme le principal référent en France, en matière d’histoire de l’Italie contemporaine. Il a d’abord abordé l’histoire de ce pays sous l’angle des relations entre les deux pays à la fin du XIXe siècle (dans une perspective d’histoire totale). Sa première publication relative au fascisme date de 1967. Il s’agit d’une analyse des perceptions du fascisme depuis la France (L’Italie fasciste devant l’opinion française, 1920-1940). Il fut pendant longtemps l’un des seuls auteurs, avec Max Gallo, à publier en langue française sur le sujet et L’Italie fasciste, ouvrage de synthèse rédigé avec Serge Berstein, est devenu un ouvrage de référence. Dans la grande tradition des historiens de Sciences-Po, Pierre Milza s’est aussi intéressé aux différents fascismes dans une perspective théorique et d’histoire comparée. Son Mussolini – une biographie historique qui interroge, en particulier, les relations du dictateur avec son entourage – est aussi un ouvrage de référence, y compris en Italie. Son rôle fut aussi celui d’un directeur des recherches. Il a notamment dirigé ma thèse sur L’histoire du fascisme en Sicile et impulsé de nombreux chantiers autour de ces questions. Il a enfin créé à Sciences-Po un groupe de recherche sur l’Italie contemporaine dont il m’a confié ensuite la responsabilité et dont nous assurons la pérennité avec Marc Lazar aujourd’hui.

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