Philosophie

Qu'est-ce-que le travail ?

Couverture ouvrage

Alexis Cukier
Vrin , 128 pages

Le travail est-il encore central pour nos sociétés ?
[jeudi 10 mai 2018]


Une interrogation philosophique sur la notion de travail qui revient notamment sur la question de sa centralit et de ses incidences sociopolitiques.

La question du travail revient au premier plan des discussions portant sur l’avenir de nos sociétés, d’où l’intérêt de disposer de livres de philosophes offrant une synthèse sur le sujet. Alexis Cukier  s’y essaie dans son nouveau livre Qu’est-ce le travail ?, où il présente utilement un certain nombre de thèses.

Les conceptions philosophiques classiques du travail le définissent comme la transformation de la nature par l’être humain en vue de la fabrication des moyens de son existence. Si l’on veut appréhender le travail contemporain, il est nécessaire de compléter cette définition en s’intéressant aux différents aspects de la dimension sociale du travail, et en premier lieu au fait que celui-ci s’adresse toujours aux besoins et projets d’autres individus. Ces aspects – que l’on peut saisir à travers les critères qui définissent une activité de travail – étaient, au moins pour partie, déjà présents dans les conceptions classiques. Ils ont toutefois fait l’objet d’une élaboration plus complète à partir de Marx puis Dewey. Le travail est ainsi, à la fois, une activité qui renvoie à une commande, dont la norme est l’utilité de l’usager ou le projet de l’employeur, et, pour le travailleur, l’occasion de mobiliser son intelligence et de réaliser ses capacités, par-delà la pénibilité de la tâche. Par ailleurs, le travail participe d’un système de besoins que déterminent conjointement une formation sociale donnée et son système économique. Enfin, le travail contribue, à différents niveaux, à la reproduction et à l’organisation des institutions d’une société.

 

Les fonctions sociales du travail

La dimension institutionnelle apparaît plus clairement lorsqu’on s’intéresse aux fonctions sociales que remplit le travail, ou, pour le dire autrement, aux transformations qu’induisent ses évolutions – que celles-ci concernent le processus de travail, l’organisation du travail ou encore la division du travail, pour distinguer ces différents niveaux – dans l’ensemble de la vie sociale, et réciproquement. Pour en rendre compte, Alexis Cukier distingue alors quatre fonctions sociales : l’individuation, la division, l’intégration et la régulation, dont il montre rapidement comment elles sont appréhendées par quelques auteurs, successivement Dewey, Durkheim, Honneth, etc.

Cukier reprend ainsi à son compte – sans le mentionner toutefois – le plan d’exposition qu’avait adopté Michel Lallement dans son livre Le Travail. Une sociologie contemporaine  il y a dix ans, et dont Lallement avait explicité, en ce qui le concerne, les fondements théoriques dans un article important « Repenser l’institution : avec Durkheim et au-delà ». Il est probable, et c’est peut-être la raison de cette omission, qu’Alexis Cukier n’ait pas souhaité s’embarquer, dans ce petit livre, dans une discussion sur ces fondements, qu’il tirerait vraisemblablement plutôt du côté de la philosophie sociale que de la sociologie.

« Le travail peut d’abord être considéré comme un facteur d’individuation, de détermination de la personnalité et de l’identité sociale. » , écrit-il. Tout l’enjeu porte alors sur les finalités au service desquelles cette fonction peut être mobilisée. « Ensuite, le travail constitue un facteur de division de la réalité sociale, aux sens d’une force de différenciation entre les individus et les groupes mais aussi d’un paradigme à partir duquel l’ensemble des rapports sociaux peut être appréhendé et mis en ordre. » . C’est en ce sens que celui-ci constitue un enjeu politique majeur dans les sociétés modernes. « Le travail constitue également un facteur d’intégration sociale : vecteur puissant de reconnaissance (ou de méconnaissance et de déni) des capacités des individus, il inscrit l’individu dans un collectif porteur de valeurs, sentiments et pratiques spécifiques. » . Des formes récentes d’organisation du travail ont pu mettre à mal cette dimension. C’est également le cas de la division sociale globale du travail à l’égard des travailleurs les moins qualifiés. « Enfin, le travail a une fonction de régulation sociale, c’est-à-dire d’ordonnancement des affects, valeurs et pratiques dans les relations sociales des individus. » . Cette régulation est tout à fait essentielle dans la mesure où elle concerne directement le travail mais également la vie hors travail, qu’elle affecte indirectement, cela dans de très nombreux domaines (ce qui renvoie à la centralité du travail dans nos sociétés). Cette régulation prend régulièrement des formes conflictuelles, que vient réguler un ensemble, en forte expansion, de normes de toutes sortes.

 

Les spécificités du régime capitaliste

Sur la base de cette définition qui demeurait générale, Alexis Cukier examine ensuite les spécificités du travail dans le régime capitalisme, qu’il définit – en suivant en cela Marx – comme un système économique fondé sur la marchandisation du travail (il présente et commente à ce propos, en annexe, un texte du penseur allemand tiré des Manuscrits économico-philosophiques de 1844). Plutôt que de repartir des différentes dimensions sociales du travail, Cukier examine pour ce faire trois problèmes particuliers : le rapport entre la nature et la valeur du travail dans le mode de production capitaliste, celui entre les normes économiques et juridiques, et enfin le rapport entre les dimensions aliénantes et émancipatrices du travail.

L’argument, que l’on trouve déjà chez Marx, selon lequel les deux sources de la valeur, la nature et le travail, sont des conditions inséparables de la reproduction des sociétés humaines, permet de préciser les notions d’exploitation, d’une part, et d’aliénation, d’autre part, pour prendre en compte la dégradation des conditions de la vie opérée par le capitalisme. Le propos devient ici très abstrait (pour un non philosophe), synthétise des discussions autour de l’écologie politique et du marxisme en particulier sans en donner toutes les clés, si bien qu’au-delà des conclusions que nous livre l’auteur, on peine quelque peu à comprendre quels seraient leurs enjeux véritables.

Cukier traite ensuite du droit du travail. Il rappelle, suivant en cela Alain Supiot , que « le lieu de conception du droit du travail » réside dans l’antinomie qui oppose les exigences respectives du contrat de travail et de l’intégrité physique du travailleur. Ce droit consacre également, c’est l’objet de l’institutionnalisation du contrat de travail, une protection particulière de l’activité spécifique d’un salarié lié à un employeur – qui entre ainsi dans la collectivité de ceux qui sont liés au même employeur  comme l’a montré Claude Didry dans un ouvrage récent . D’où les difficultés d’adapter ces protections au regard des nouvelles formes de travail, en particulier propres aux activités de plateformes, à cause de l’absence de contrat de travail. Mais le droit du travail connaît également désormais une remise en cause de ses principes fondamentaux (cf. par exemple notre entretien avec Laurent Willemez pour Nonfiction), et il peut paraître quelque peu étonnant que l’auteur n’en dise pas davantage à ce propos.

La dernière question concerne les formes d’aliénation du travail spécifiques au régime capitaliste et, a contrario, la possibilité que le travail se révèle malgré tout source d’émancipation. L’auteur évoque les théories contemporaines du travail, la psychodynamique du travail, la clinique de l’activité ou encore l’ergologie, et donc Christophe Dejours, Yves Clot et Yves Schwartz pour ne citer que leur représentants les plus connus. Celles-ci ont montré que l’activité des travailleurs comporte nécessairement une dimension de décalage avec la prescription, qui fonde la possibilité de son émancipation, même si les nouvelles formes d’organisation du travail et de gestion des entreprises restreignent cette possibilité, ce qui explique du reste le développement de pathologies spécifiques (le lecteur intéressé pourra consulter la présentation de la psychodynamique que nous avions faite pour Nonfiction à partir d’un livre d’entretiens de C. Dejours). Le fait est que ce décalage prend toutefois des formes différentes selon la théorie qu’on mobilise, qui mettra ainsi en avant, pour C. Dejours, l’expérience d’un contrôle du sujet sur son rapport affectif à lui-même, aux objets et aux autres travailleurs ; pour Y. Clot, celle du pouvoir d’agir de l’individu sur le milieu de travail, cela dans le cadre d’un collectif de travail ; et pour Y. Schwartz, celle de l’invention et du contrôle des normes de l’activité. Elles se rejoignent, note Cukier, sur l’idée que l’émancipation du travail requiert de transformer les institutions du travail. La question reste cependant plus ouverte qu’il ne le dit de savoir dans quelle mesure ces différentes théories peuvent s’accommoder du fonctionnement capitaliste.

 

La centralité du travail

En conclusion, Alexis Cukier revient sur la thèse de la centralité socio-politique du travail.

Il distingue ainsi entre une centralité qu’il appelle « géométrique », consistant à reconnaître que le procès, l’organisation et la division du travail constituent un enjeu politique central dans les sociétés capitalistes – une thèse à laquelle il souscrit ; une centralité « constitutive », selon laquelle le travail fonderait, structurerait et organiserait l’ensemble des institutions de la vie sociale, avec laquelle il prend alors quelque distance pour faire place à d’autres rapports sociaux, notamment de sexe ou de race qui déterminent eux aussi les inégalités de pouvoir dans l’entreprise et dans l’ensemble des institutions .

Il évoque enfin la centralité « dynamique », sur laquelle il insiste, selon laquelle l’émancipation du travail, sous la forme de la participation du travailleur à la détermination des conditions et des objectifs de son propre travail, représente un moyen central de l’activité politique qui vise à organiser la vie en commun dans une société, ce qui emporte une définition exigeante de la démocratie.

Au-delà de cette démonstration, il s’agirait maintenant d’explorer les voies et les moyens par lesquels cette idée pourrait se concrétiser, voire aurait commencé de prendre forme, en laissant ici ouverte la question de savoir si la philosophie sociale, qui est la voie que Cukier privilégie, est véritablement la plus adéquate pour cela.

 

* A lire aussi sur Nonfiction :

- L'entretien d'Alexis Cukier à propos de Qu'est-ce que le travail ?, propos recueillis par Jean BASTIEN.

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