Littérature

Ce qui nous guette

Couverture ouvrage

Laurent Quintreau
Rivages , 157 pages

Sortir de ses gonds
[samedi 14 avril 2018]


O une galerie de personnages, bientt quips de cerveaux amliors, se confronte des vnements de la vie.

Personne n’est à l’abri de « péter un plomb » dans sa vie de tous les jours. Continuellement mis sous pression et tendus, beaucoup d’entre nous n’y résisteront pas. Un évènement inattendu, anodin, ou une vraie contrariété pourront ainsi nous faire sortir de nos gonds.

Fidèle à sa manière, Laurent Quintreau nous propose une fois encore (comme dans tous ses précédents livres) dans ce quatrième roman, à notre avis très réussi, un assemblage de plusieurs récits, chacun construit autour d’un personnage différent, mais recouvrant des expériences existentielles comparables. Peut-être parce que la vie est devenue trop complexe pour pouvoir la restituer sous une forme plus classique. Par ailleurs, il opte cette fois pour le récit à la deuxième personne, une technique plutôt rare et qui, du fait de la multiplicité des personnages, produit alors des effets encore différents de ceux qu’on lui associe habituellement (obtenir la participation du lecteur, tout en l’invitant à une certaine distanciation ; permettre d’aborder des sujets controversés ou délicats ).

Les épreuves auxquelles sont confrontés les personnages des récits de la première partie, qui déclenchent leur « pétage de plombs » respectif, relativement anodines au départ, deviennent plus graves au fur et à mesure que les récits s’enchaînent, jusqu’à finir par rencontrer la grande histoire sous sa forme la plus dramatique. Les récits de la seconde partie suivent une progression identique. Les petits cailloux égrenés au fil des récits annoncent les développements futurs et les mutations de l’environnement dans lequel évolueront ensuite les personnages suivants.

 

Des raisons de sortir de soi, avec nos cerveaux actuels

Un irrépressible fou rire, amplifié par un micro (on ne se méfiera jamais assez de la technologie), suivi bientôt d’une totale perte de contrôle de soi, peut ainsi prendre au plus mauvais moment une jeune chercheuse en neurologie assurant la présidence d’un colloque, alors qu’elle était en bonne voie d’être reconnue pour ses travaux sur les cellules gliales. Mais le propre de ces accès est qu’on peut les répudier, une fois ses sens recouvrés, et celui-ci ne compromettra finalement pas la carrière de cette chercheuse prometteuse, comme on le vérifiera plus loin.

De même, la violence que dirigera ensuite contre lui ce jeune père, déjà éprouvé et perturbé par son divorce, après avoir, pour un coup de téléphone, laissé se refermer sur sa fille de quatre ans la porte du TGV qui les emmenait chez ses parents (la laissant ainsi seule dans le train), s’effacera rapidement après l’intervention rassurante et efficace des forces de l’ordre, qui lui permettra, une fois rasséréné, de surmonter d’autres contrariétés, tandis que l’humanité, comme nous l’apprend un numéro de Sciences et Vie, s’acheminera tranquillement vers l’immortalité.

Le coup porté, au terme d’un long hurlement (mais presque tous les pétages de plombs culminent, dans ce livre, dans un cri) par la directrice financière, qui ne vit que pour son travail, tout de même troisième dan de karaté, à la face de son PDG après que celui-ci lui avait annoncé son licenciement pour son management autoritaire, des irrégularités comptables, de mauvaises imputations financières et, cerise sur le gâteau, le fait d’avoir contrefait sa signature, le tout en étant fortement encouragée à le faire, aura peut-être été libérateur. Mais l’invraisemblance du geste pourrait bien être ici un moyen pour l’auteur de tester la capacité du récit à la deuxième personne d’embarquer son lecteur ou sinon de lui redonner la main au moment de l’entraîner dans le récit suivant.

Celui-ci concerne un tout jeune enfant, sous la garde d’une nounou à la surveillance relâchée, qui se retrouve confronté à un gros corbeau qui a fait brusquement irruption dans sa chambre. Il culmine comme les autres dans un cri, venu du tréfonds d’une personnalité cette fois encore en formation, ce qui explique que la terreur apparaisse ici étouffée, en partie faute de plus amples capacités d’expression chez l’enfant. Ce cri attire enfin l’attention de la nounou écervelée, addicte du téléphone, qui chasse alors le volatile. Par rapport aux précédents, le récit gagne ici en densité, ces événements offrant l’occasion d’évocations associatives multiples, où les capacités de l’enfant apparaissent, sur un autre plan, pour le moins surnaturelles. Ainsi, peut-on lire à propos d’un tapis servant de rembourrage au doudou éventré par le gros oiseau : « En fait, vous retrouvez sans le savoir l’intention première du créateur de cette carpette, une espèce de sage du désert, voyant et thaumaturge comme on n’en fait plus guère, qui avait conçu et fabriqué cet attrape-djins, une ingénierie de formes capables de désassembler le monde pour y faire entrer tout un peuple d’entités invisibles, ces êtres faits d’air, de songe et d’inconnu, dont les délégations avaient longtemps présidé à l’établissement du protocole céleste comme à la savante cartographie de l’au-delà qui l’accompagnait. » .

Le récit suivant rencontre la grande histoire, avec une jeune femme qui, fêtant un anniversaire avec des amies, vit, aux premières loges, l’attentat des terrasses de novembre 2015. Il s’agit moins ici d’un pétage de plombs à proprement dit que de la prise de conscience de la fragilité d’une réalité paisible, voire de son caractère trompeur. Celui-ci achève ainsi le premier cycle de récits où l’épreuve à l’origine de la sortie de soi a gagné progressivement en gravité, au point de constituer un danger vital, dépassant même la simple personne dans ce dernier récit, si bien que ce qu’elle provoque chez les personnages des récits successifs a de moins en moins besoin d’explication.

 

Le cerveau augmenté et encore d’autres raisons de péter les plombs

La deuxième partie du livre, nous transporte dans le futur, une ou deux générations plus tard. La possible optimisation du cerveau, qui, depuis le premier récit, avait continué de se rappeler aux lecteurs, est devenue une réalité, rendue possible grâce aux travaux de la chercheuse croisée au début du livre. Les motifs de sortie de soi, que Laurent Quintreau continue d’explorer, prennent ainsi des formes différentes. L’amélioration du cerveau ne devrait pas amener de pacification des humeurs, d’autant qu’elle devrait contribuer à un durcissement des épreuves (on pourrait soutenir la même chose à propos du décryptage du génome, par exemple).

L’une des premières personnes à avoir pu bénéficier d’une telle opération dix ans plus tôt, dont le narrateur exhume dans ce récit, toujours à la deuxième personne, les premières pensées et la douleur qu’elle avait ressentie immédiatement après l’opération, entend désormais en dénoncer les méfaits et œuvrer pour que celle-ci soit juridiquement encadrée. L’objectif d’égalisation des intelligences, qui animait sa découvreuse, a en effet été perdu de vue au profit d’une course à la différenciation sociale, qui avait été curieusement mal anticipée (en même temps, n’est-ce pas le fonctionnement habituel de la science ?). La montée en puissance du nouveau parti politique qu’elle crée alors avec cet objectif servira de fil rouge aux récits suivants.

Le septième récit nous montre un candidat à la Présidence de la République, social-démocrate sans conviction, en passe de déjouer de mauvais sondages et une campagne émaillée de nombreux couacs pour être élu. Un candidat qui ne se ferait pas à l’idée d’accéder au poste suprême, au terme d’un parcours pourtant tout tracé et comprenant une opération d’amélioration du cerveau, désormais indispensable si l’on veut y prétendre (dont l’actualité, soit dit au passage, pourrait nous faire nous demander s’il ne faudrait pas militer pour cela en effet). Un candidat qui se prend à rêver d’un tsunami qui détruirait tout pour s’éviter d’avoir à faire le job. L’amélioration du cerveau rendrait-elle lucide à ce point ?

On rencontre au chapitre suivant une ancienne consultante (la fille d’une des amies croisées dans le récit de l’attentat des terrasses), lessivée par des années d’intense et très éprouvante activité professionnelle, malgré des opérations successives d'amélioration-rajeunissement de son cerveau, désormais obligatoires pour qui veut survivre dans de très nombreux métiers, qui s’ouvre aux coïncidences (qu’elle est tentée de voir dans toutes choses) et s’exerce désormais à la lévitation dans un monastère bourguignon. L’auteur a fait ses gammes avec un roman précédent, Mandalas, d’où il tire quelque aptitude à décrire les expériences mystiques, y compris de façon prosaïque : « En vous dépouillant, de vos biens, de vos croyances, de votre histoire personnelle, vous créez les conditions nécessaires et suffisantes à l’accomplissement du miracle. Un miracle qui est absence de miracle, disparition de cette force structurante qui cimente l’ordre social et organise les faits. » . L’évocation de son fils, engagé dans des mouvements sociaux de plus en plus violents, fait le lien avec le sixième récit pour signifier la montée en puissance du parti constitué par sa protagoniste « pour sensibiliser l’opinion aux nouveaux problèmes de santé publique liés aux explosions des nanotechnologies et de l’intelligence artificielle » . Une expression plus neutre que ce à quoi on se serait attendu, mais qui reflète cette volonté de l’auteur d’ancrer sa prospective dans un environnement actuel comme cela frappait déjà dans le récit précédent, à l’opposé d’une littérature d’anticipation ou de science-fiction plus classique.

Le récit suivant, plus ambigu, plus sarcastique, met en scène un ivrogne, pour lequel la reconfiguration du cerveau n’a pas eu les résultats escomptés (preuve que cela ne réussit pas toujours), assistant à son propre enterrement, sans qu’il en soit pleinement conscient. C’est sans doute le plus réussi, celui dont le style coule le mieux, mais qui produit aussi cet effet par le contraste qu’il opère avec les autres récits.

Le dernier récit enfin, nous renvoie chez nous (« Vous êtes de nouveau chez vous »), avec là encore toute l’ambiguïté du récit à la deuxième personne, mais qui joue aussi sur le thème de celui-ci. Puisqu’après les « cérébrations » destinées à améliorer le fonctionnement du cerveau évoquées aux récits précédents, il relate cette fois une réincarnation ratée, pour cause d’émeutes sociales (pour illustrer une dernière fois combien ce que vivent les personnages est lié au contexte social dans lequel ils évoluent). Celle-ci laisse ainsi, bloquée dans la peau d’un chien, une femme parmi les plus riches d’Europe qui pensait avoir correctement assuré ses arrières par un contrat signé avec une entreprise spécialisée, leader mondial du clonage et des transferts de conscience, et qui n’en était visiblement pas à sa première réincarnation. Cela au moment où un coup d’Etat démocratique installe au pouvoir le parti de l’Equilibre dont il était question plus haut. A la réflexion, plutôt que de continuer d’espérer que le rétablissement politique qu’elle entrevoit, puisque le parti de la Nature ne l’a pas emporté, pourrait lui permette de retrouver le corps auquel elle aspire (que l’on imagine cloné), elle semble désormais prête à se satisfaire de sa nouvelle situation et vouloir remplir ce que l’on attend d’elle. La voilà presque résolue à s'attacher à ses maîtres et, parallèlement, explorer le monde pour son compte, quitte à le faire dans la peau d’un chien : « habiter chaque seconde, peupler tout interstice, faire du moindre nuage qui passe le plus beau logis » . Laurent Quintreau nous donne ici un roman amusant et profond.

 

A lire aussi sur Nonfiction :

- Entretien avec Laurent Quintreau à propos de Ce qui nous guette, par Jean BASTIEN.

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