Philosophie

Heidegger, une introduction critique

Couverture ouvrage

Peter Trawny
Seuil , 224 pages

Qui êtes-vous, Martin Heidegger ?
[samedi 24 fvrier 2018]


Une interprtation clairante et utile plus qu'une introduction la pense de Heidegger.

En aura-t-on un jour fini avec Heidegger et faut-il en finir avec ce penseur majeur mais controversé du 20ème siècle ? Peter Trawny ne s’est pas posé cette question en écrivant son introduction critique à Heidegger qui vient d’être publiée en traduction française par les éditions du Seuil. Ce n’est que le dernier d’une longue série de dizaines d’ouvrages consacrés à ce philosophe et, comme d’habitude, on se demandera si cet écrit apporte quelque élément nouveau et s’il se démarque par un éclairage particulier permettant de pénétrer au sein de cette pensée vertigineuse étalée sur quelque cent volumes. De plus, dès qu’il est question de ce penseur, deux interrogations émergent : qui est Martin Heidegger et quel intérêt y a-t-il à l’étudier ? Le caractère ésotérique de son œuvre en rend l’accès difficile. Deux risques pour le lecteur : soit de ne pas comprendre et de perdre son temps, soit de s’y égarer et de se perdre dans le labyrinthe du temps entre le Dasein et l’Ereignis. Quand on essaie de gravir une telle pensée, c’est comme une ascension de l’Ever-estre (le toujours été). La descente est alors délicate. Et la sortie difficile. Mais une option se dessine. Une fois au sommet, se doter des ailes de la pensée et s’envoler. Le Dasein n’est plus le lieu de l’interprétation de l’être mais un espace qui s’ouvre vers un impensé.

En admettant qu’une introduction à Heidegger soit nécessaire, à qui devrait-elle s’adresser ? Il est effet d’usage pour un auteur de déclarer son intention dans le livre qu’il écrit pour les lecteurs. Un célèbre texte a été écrit pour tous et pour personne. Trawny nous indique que son introduction est faite pour des lecteurs disposés à prêter la main. Ce qui sous-entend qu'ils devront consacrer quelques efforts pour comprendre le texte. C’est ce que l’on peut attendre de lecteurs se consacrant à l’étude de la philosophie et qui se heurtent à Heidegger, précise Trawny, qui par ailleurs ne néglige pas les lecteurs novices qui pourraient être stimulés par la phénoménologie . Des efforts, il en faut pour accéder au sens de ce texte qui manipule avec aisance des concepts et notions peu évidentes. L’étudiant ou le chercheur en philosophie saura tirer quelque profit de cet essai. Quant au lecteur novice, il ne comprendra sans doute que partiellement ce qui est dit, mais cela reste plus profitable que de comprendre la totalité d’un livre qui ne ferait que serpenter au ras des évidences convenues.

Cette introduction permet-elle d’entrer dans la pensée de Heidegger ? La question doit se poser dans un contexte où des dizaines d’ouvrages ont été consacrés à ce philosophe, sans compter les centaines de publications savantes accessibles dans les revues spécialisées. En lisant attentivement le texte, il apparaît que cet essai n’est pas tant une introduction qu’une interprétation assez bien conduite de considérations tirées de différents ouvrages de Heidegger et qui sont en quelque sorte assemblés, collés avec des détails sur l’histoire, sur les Cahiers noirs, des renvois à d’autres philosophes, à des courants philosophiques ou théologiques. D’une manière générale, le texte est trop riche et dense pour servir d’introduction. Néanmoins, le lecteur attentif saura extraire quelques résonances permettant d’entendre des vérités ainsi que de détecter des questions sous forme de silence.

Le chemin parcouru par Heidegger comprend plusieurs stations qui ne sont pas nettement séparées. C’est ce qui a rendu difficile la tâche de Trawny visant à découper quatre tableaux où se mêlent les thématiques et la chronologie. D’abord la période de formation et de cristallisation d’un destin, avec les apprentissages et les premiers pas dans la philosophie sous l’angle d’un questionnement autour de la facticité de l’existence et d’une prise de conscience sur la différence ontologique entre étant et être. S’en suit la période trouble et incertaine, celle de « Etre et Temps », entachée d’un incompréhensible égarement avec le nazisme. Commence alors un chemin marqué par l’Ereignis et un tournant (Kehre). Enfin, dernière station, celle de la maturité et des considérations sur la technique contemporaine, et surtout des cheminements poétiques et mystiques avec des textes de plus en plus ésotériques. L’analyse de la technique chemine en effet avec la doctrine du quadriparti et l’attente des dieux. Un chemin marqué par quatre stations en mouvement qui sont peut-être quatre retournements. Se détourner de la théologie et se tourner vers l’Etre, la décision inaugurale. Se retourner vers le Dasein, se retourner dans le Dasein vers le Seyn, se retourner pour dire les dieux et les poètes.

Heidegger refusait que l’on considère son œuvre comme une philosophie. Pourquoi ce refus ? Est-ce une stratégie personnelle pour bien marquer la différence avec la métaphysique européenne dont il annonçait la destruction phénoménologique en conclusion de Etre et Temps ? Ou bien quelque chose de plus profond ? En vérité, la pensée de Heidegger est une gnose. Ce mot dérange mais pourtant, il traduit exactement où se place Heidegger. Une gnose sans pour autant déployer un système. Une ouverture vers un horizon devenu de plus en plus ésotérique. Dans ce cadre, l’adhésion au nazisme peut être interprétée comme un égarement hérétique, à l’instar d’un Augustin perdu dans l’hérésie manichéiste avant de se reprendre. La gnose ontologique des Grecs est un chemin miné vers des « égarements hérétiques ». Il ne s’agit pas d’excuser Heidegger mais de le comprendre. Le nazisme ne dit rien sur Heidegger, c’est l’inverse : Etre et Temps se présente comme une éclairage sur le nazisme qui vient des temps révolus et anciens tout en émergeant comme une radicale nouveauté.

Le point central sur Heidegger concerne le tournant de 1935 qui est un retournement. Se retourner dans Etre et Temps pour retourner le questionnement et l'ouvrir sur un nouvel horizon, tel un mystère né du premier mystère. Cette révolution dans l’axe de la pensée est clairement explicitée par Trawny évoquant l’impasse de la compréhension de l’Etre à partir de la présence (du Temps) . En une formule, Heidegger est passé de la présence de l’Histoire à l’histoire de la Présence qui est aussi l’histoire de l’oubli ou de l’Absence.

Le chapitre sur l’histoire de l’estre nous éclaire sur un revirement de la pensée non sans laisser planer une question sur la considération que porte Heidegger sur son œuvre majeure, Etre et Temps, à laquelle il renvoie souvent le lecteur sans qu’on ne sache si cette œuvre est encore pour lui un levier pour penser plus loin ou simplement un totem et, parfois, un fardeau. Une chose est certaine, c’est la position de Heidegger à l’égard de la métaphysique occidentale, qu’il juge achevée après le monumental effort de Hegel et la tentative de subversion pratiquée par un Nietzsche considéré, lui aussi, comme un éminent penseur de la métaphysique. L’idéalisme allemand représente ainsi un achèvement au même titre que Newton, Lagrange et Laplace eurent achevé la mécanique classique avant les deux tournants déterminants que furent la physique quantique et la cosmologie relativiste. La métaphysique a tout dit, nous indique Heidegger. Il faut passer à autre chose.

Il ne faut pas se laisser envoûter par la prose de Heidegger, une prose qui dit les énigmes du monde et ouvre vers les mystères. La métaphysique n’a pas tout dit, elle est même inachevée car une science nouvelle est apparue, la physique quantique, incomprise des physiciens autant que des philosophes. Le grand résultat de Heidegger restera sans doute la thèse d’une fin de la métaphysique des philosophes. La ruse de Dieu a bien fonctionné. La fin de la philosophie annonce l’avènement de la métaphysique quantique. Quant à l’oubli de l’Etre, il annonce l’avènement d’une nouvelle hénologie. Heidegger doit être dépassé. C’est sans doute ce qu’il espérait sans y croire car à son époque, nul n’était à la hauteur de cette immense tâche.

 

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1 commentaire

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Franois Carmignola

27/02/18 21:11
2 remarques perfides (qui se voudraient telles) sur l'article.
Le "Hitler fut à Heidegger ce que Mani fut à Augustin" est pas mal trouvé, on pourrait dire aussi "ce que le Christ fut à Saint Paul"...
Quand à la métaphysique quantique, au sujet de celui qui disait que la science ne pensait pas, c'est bien trouvé aussi.
Bref, toute une époque: ah le cours sur Parménide pendant l'hiver 42/43, en pleine bataille de Stalingrad, quel bonheur!

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