Environnement

Homo Detritus

Couverture ouvrage

Baptiste Monsaingeon
Seuil , 288 pages

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Sur la trace des déchets
[vendredi 24 novembre 2017]


Un nouvel ouvrage de la collection Anthropocne remet en perspective les enjeux contemporains de la gestion des dchets

On ne présente plus la collection Anthropocène chez Seuil, créée par l’historien des sciences Christophe Bonneuil, qui depuis 2013 s’attache, dans la quizaine de titres publiés, à mettre en perspective les nouveaux savoirs environnementaux dans une perspective on ne peut plus interdisciplinaire. D’une introduction à l'écologie profonde à une présentation des low-techs en passant par une critique du néolibéralisme à l’oeuvre notamment dans les nouveaux régimes d’assurance, c’est chaque fois une somme riche, critique et accessible, parfois militante mais jamais dogmatique, qui est proposée au grand public.

Le nouvel opus de la collection est cette fois consacré à la question des déchets. Rédigé par le chercheur Baptiste Monsaingeon, qui a également fait partie du comité scientifique de l’exposition Vies d'ordures au MUCEM, très pédagogique, qui visait à illustrer les différents modes d’existence du déchet, y compris ceux qui, éloignés dans l’espace ou le temps, ont tendance à être marqués du sceau de l’oubli.

Or c’est en grande partie sous l’angle de l’amnésie que la question des déchets, de leur invention au XIXème siècle à leur gestion techniciste moderne, est traitée par l’auteur dans l’ouvrage Homo Detritus. Organisé en cinq chapitres, l’ouvrage répond à une logique à la fois chronologique et thématique. Les deux premiers chapitres retracent ainsi l’histoire du déchet, de son “invention” à son appropriation par le système techniciste, tandis que les chapitres 3 et 4 proposent une étude détaillée des déchets plastiques et des déchets organiques. Enfin le dernier chapitre propose un panorama critique des nouveaux modes de gouvernance des déchets, du mouvement Zéro Déchet à l’économie circulaire.

 

 

 

Les déchets de-hors!

 

Parler d’invention pour les déchets peut paraître paradoxal. Pourtant, “s’il y a bien diverses matières ou nuisances à traiter, il n’y a pas forcément encore de problème du déchet, plus encore, s’il y a bien des choses mises au rebut, peut-on vraiment parler de choses abandonnées?” (chap. 1). Une illustration parmi tant d’autres est celle des os animaux, utilisés dans de multiples applications, par exemple dans le processus de fabrication de sucre de betterave au XIXème siècle. Même l’imaginaire de la saleté ne peut être utilisé pour caractériser un déchet qui serait abandonné à l’époque prémoderne. Ainsi le salpêtre, dont dépend la puissance de feu des états puisqu’il entre dans la fabrication de la poudre à canon, est produit dans des sous-sols humides qui bénéficient de la putréfaction des excréments urbains. “Plutôt que d’aborder ces nuisances potentielles comme ce qu’il s’agirait d’éliminer ou de faire disparaître, le résiduel est alors perçu et traité comme ressource précieuse.”

 

Avec le développement dès la fin du XIXème siècle de l’hygiénisme et l’attrait de la jetabilité comme art de vivre cependant, cette vision du déchet toujours déjà comme ressource disparaît peu à peu, au profit d’une vision du déchet comme problème à traiter. Si les deux guerres mondiales, périodes de pénurie, freinent un temps ce mouvement, la fin de la seconde guerre mondiale marque la normalisation du principe d’abandon, et l’exclusion du déchet dans un ailleurs, mental (le déchet devient invisible) et géographique, entérinant en cela la célèbre distinction proposée par l’anthropologue Mary Douglas  - la façon dont la modernité s’empare de la question détritique rejoignant ainsi les coutumes des tribus dites primitives.

 

 

Bien jeter pour mieux oublier

 

Le déchet étant ainsi séparé des lieux de vie et de production, il s’agit de le traiter (chap. 2). Jusqu’à la fin des années 1980, l’élimination est le maître mot. Très vite cependant, “un problème du déchet semble ressurgir des lieux même qui s’étaient érigés en solutions”. L’auteur parle alors de “verdissement stratégique” (greenwasing) pour désigner cette ère nouvelle où le déchet est abandonné...à la technique. L’encadrement législatif sans précédent, et qui contraste avec le silence juridique des époques précédentes, illustre le fait que le déchet est ainsi devenu la “superstar” des politiques publiques, en tant que problème environnemental à traiter par les pouvoirs publics, grâce à des choix technologiques adaptés. Pour que la société du recyclage se mette en place cependant, il faut que chacun y mette du sien, et les années 1990 marquent un tournant vers la responsabilisation des ménages, ce qui permet au passage de passer sous silence les quantités bien supérieures de déchets produits par les activités économiques (rappelons qu’en France, le secteur du BTP et de l’agriculture représentent près de 80% du tonnage global des déchets).

Cette morale du bien jeter substitue ainsi une responsabilité individuelle à un problème global. Baptiste Monsaingeon nous propose ici un parallèle original avec la notion de “sujet désencombré” que l’on doit au philosophe américain Michael Sandel, notion qui promeut un idéal individuel de légèreté vis-à-vis de ses appartenances culturelles et sociales, et qui peut se lire ici dans le rituel désormais quotidien du tri des déchets, puisque “le déchet à sa place, bien jeté ne pose plus problème ni pour le foyer, ni pour la collectivité, ni pour la planète.” Le bien jeter devient alors une modalité de l’oubli, “un rituel contemporain de dénégation”.

 

 

Cachez ce plastique que je ne saurais voir!

 

Les déchets plastiques (chap. 3), dans cette perspective, sont d’autant plus problématiques qu’ils nous confrontent à une matérialité que nous avions (presque) réussi à oublier. Revenant sur la découverte mythique du “continent de plastique” dans le Pacifique, ainsi que sur les multiples solutions techniques envisagées pour nettoyer les océans, l’ouvrage prend soin de poser la question de l’origine de cette situation. En effet, sans l’omniprésence d’un matériau présenté en son temps comme un “progrès technique, progrès écologique, progrès social”, sans l’avènement d’une société du jetable comme modèle économique normatif, on n’en serait pas arrivés là!

 

Quant aux promesses des bioplastiques, des plastiques oxo-dégradables ou biodégradables, il s’agit de ne pas entretenir la confusion. Un plastique issu de la filière pétrochimique ne peut par définition être biodégradable. Au mieux, la dégradation naturelle a lieu à l’échelle du visible, mais certainement pas à l’échelle moléculaire, où ses effets toxiques ne cessent pourtant d’être présents, bien au contraire. Les plastiques ne peuvent donc être considérés comme des déchets moralement et écologiquement acceptables que s’ils ne quittent jamais la sphère anthropotechnique dans laquelle ils sont nés. C’est ce qui justifie la démarche de l’appel publié en 2013 dans la revue Nature, préconisant de classifier les déchets en “déchets dangeureux”, en partant du principe qu’actuellement, moins de la moitié des plastiques produits dans le monde (sur 280 millions de tonnes/an) sont traités de façon satisfaisante. Au-delà du levier réglementaire, les citoyens s’organisent également, au sein du mouvement “Plastic free” par exemple, qui apparaît cependant plutôt comme un idéal mythique et difficilement réalisable.

 

 

Un zéro pointé pour Zéro Déchet?

 

Des critiques similaires peuvent être adressées à l’économie circulaire ou au mouvement Zéro Déchet (chap. 5), que celui-ci soit mis en place au niveau individuel ou collectif. Tout d’abord ces mouvements peuvent être vus comme des diversions, qui en boycottant un flux en particulier, ne remettent pas en cause les systèmes économique et technique dans lesquels ils s’insèrent. Les communes qui mettent en place une stratégie zéro déchet, même si celle-ci s’accompagne bien sûr d’actions réelles de prévention et de recyclage, sont cependant dépendantes d’un processus d’externalisation, notamment à destination des pays des Suds.

 

C’est typiquement le cas de San Francisco, ville Zero Waste, qui exporte une partie importante de ses flux de cartons et de métaux vers la Chine . Enfin, le principe des 3R (Réduire, Réutiliser, Recycler), véritable injonction morale et politique au coeur de l’économie circulaire, présente une contradiction interne dont les pouvoirs publics ne se sont pas vraiment emparés. En effet, jouer le jeu d’une politique de la réduction des déchets (stratégie de prévention), c’est bien évidemment couper l’herbe sous le pied de la gestion techniciste des déchets à l’oeuvre dans la société du recyclage.

 

 

Le déchet comme indice

 

Face à ces contradictions, Baptiste Monsaingeon nous propose de penser un “nouveau chiffonier” (chap. 4 et conclusion). Les chiffoniers ayant disparu en même temps que la circulation des matières organiques entre la ville et la campagne, il s’agit de penser un nouveau modèle, qui remplacerait l’éco-citoyen et son geste de tri nécessairement réducteur. L’auteur inscrit cette distinction entre éco-citoyen et nouveau chiffonier dans l’héritage latourien, qui différencie entre modernes et terrestres . Dans ce contexte, le rôle des nouveaux chiffoniers n’est plus de faire disparaître les déchets comme anomalie, mais de ramasser des indices: “le déchet n’apparaît plus sur le mode de la menace, de l’anomalie, ou, plus encore, de la pathologie, mais bien comme un fragment signifiant du monde.” . En un mot, suivre les déchets à la trace pour mieux comprendre le monde qui les jette.

 

 

 

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