Bande dessinée

La balade nationale, les origines

Couverture ouvrage

Davodeau tienne (dessin) Sylvain VENAYRE (scenariste)
La Revue Dessinée , 210 pages

Bande dessinée

Lenquête Gauloise, de Massalia à Jules César

Couverture ouvrage

NICOBY (dessin) Jean-Louis Brunaux (scenariste)
La Revue Dessinée , 128 pages

Dessiner l'Histoire
[lundi 20 novembre 2017]


Lhistoire dessine de la France se renouvelle.

Dans les coulisses depuis plusieurs mois, La balade nationale est l’aboutissement d’un travail entrepris par la Revue dessinée et les éditions La Découverte. Ce numéro 1 annonce la parution de 20 tomes. Objet hybride dans sa conception, il mélange un récit en images avec des pavés de lecture complémentaire. De fait, il ne s’agit pas d’une fiction, ni d’un ouvrage scientifique, stricto sensu. La balade nationale relève du parcours initiatique à l’usage du lecteur curieux, accompagné par des sommités historiques, de Jeanne d’Arc au maréchal Pétain. L’ouvrage ne dispense pas une « leçon d’Histoire », mais relie un ensemble de « faits avérés » par la fiction, et renouvelle l’historiographie en bande dessinée. L’historien se glisse dans la peau du scénariste tandis que l’artiste est mu par la rigueur scientifique.

 

L’histoire par l’image

 

L’Histoire de France en Bande dessinée, première série emblématique parue il y a 41 ans chez Larousse, servait de référence. Le neuvième art est alors en pleine mutation. Au format d’époque, 48 pages avec une couverture cartonnée, le titre impose Histoire de France en noir majuscule, sous lequel apparaît en bandes dessinées. Ce premier tome indique un programme consacré à Vercingétorix et à César. Vercingétorix charge la couverture. Victor de la Fuente, le dessinateur, a gravé son nom dans la pierre en bas à droite. Il faut tourner la page pour découvrir les scénaristes Pierre Castex et Victor Mora. Ces derniers reprennent le « roman national », tels des épinalistes . Plus récemment, l’historien Pascal Ory  rappelle le renversement structurel opéré durant les années 70 dans la bande dessinée : on passe d’un personnage (Gaston Lagaffe) à l’auteur (Enki Bilal). Présenté au format d’un manuel scolaire, La balade nationale indique d’abord le nom des auteurs. L’historien Sylvain Venayre  scénarise, la partie dessin est confiée au spécialiste de la non-fiction : Étienne Davodeau.

Au-delà des contingences éditoriales s’opère un changement de signification. Illustrant la même période, la couverture du numéro 2, L’enquête Gauloise, de Massalia à Jules César, présente une nuée de Gaulois sous le regard du protohistorien Jean-Louis Brunaux et du dessinateur Nicoby. Les noms des deux auteurs sont situés en haut de page, au milieu figure le titre dans un phylactère rappelant l’appartenance au neuvième art. En bas à droite, un discret cadre noir désigne Histoire dessinée de la France.

 

L’histoire par la géographie

 

Le tome 1, La balade nationale, se conçoit au sens de promenade spatio-temporelle à l’intérieur des frontières : la nation devient espace. Les personnages sont joués par des personnages historiques : à la tête de ce groupe, le guide Michelet, l’historien, donc vieux ; Jeanne d’Arc, la jeunette, tombe l’armure et prend ses aises. Marie Curie, l’immigrée polonaise, incarne l’émancipation en devenir. Dumas , le fils d’esclave et le père de l’auteur interprète l’action, la force. Le facétieux Molière joue le rôle de l’artiste et le maréchal Pétain, appelé vieille ganache, celui du héros négatif, le bad guy. Dans les seconds rôles apparaissent le soldat inconnu, rappel de la Grande Guerre, et Ziad le syrien, personnification de l’actuel migrant et dont la référence au Krak des Chevaliers évoque les États Latins d’Orient (1099-1291). Ce panachage historique, aussi inhabituel dans le récit en général qu’il est anachronique, remplit le rôle pédagogique dévolu au héros ordinaire, bien que Michelet bénéficie d’un léger ascendant sur le reste du groupe, âge oblige.

Les présentations accomplies, des ajustements sont nécessaires, tel le problème existentiel de Jeanne, c’est-à-dire sa représentation en image. Ou celui de Pétain, dont le parcours équivoque s’exprime par l’invisibilité : il demeure dans son cercueil. Venue par la mer, la troupe débarque à Carnac et remonte vers Calais. Le groupe statuaire d’Auguste Rodin Les Bourgeois de Calais ouvre la discussion sur l’utilisation de l’image à des fins politiques. En direction de Paris, les Lieux de mémoire (Saint-Denis, la Bastille) suscitent le débat à l’intérieur du Renault Espace. Sur la route de Reims, Jeanne raconte son sacre, plutôt celui de Charles VII. Le soldat inconnu prend la lumière et rêve de reconnaissance.

Sur le Rhin, Michelet expose : « Oui, pour comprendre l’histoire, il faut connaître aussi bien le passé que les interprétations qui en ont été proposées ». La balade se poursuit par la descente vers Marseille avec une pause dans les Alpes, où Dumas père s’illustra en avril 1794. Puis direction Lascaux, avec une pause vérité à Carcassonne afin de démasquer Viollet-le-Duc et sa restauration. Enfin, on retrouve le Puy-de-Dôme, Gergovie sert à déconstruire les mythes créés sous la troisième République : un exercice critique d’historiographie par l’image.

Ce numéro 1 balaie 2000 ans d’histoire, le cadre est immense mais l’objectif est atteint. Parfois redondant, le schéma choisi – le côté enquête policière – nous replonge dans l’ambiance du dernier Davodeau, avec des scènes de voiture et d’autoroute similaires. Nombre d’informations, d’« exactitudes historiques » ne sont pas forcément accessibles au grand public. Derrière la forme didactique, la série lorgne vers le ludique. Les blagues de Molière énervent Marie Curie mais devraient tirer un sourire discret à bon nombre de lecteurs et de lectrices.

 

Nos ancêtres les Celtes ?

 

Pour le tome 2, L’enquête Gauloise, de Massalia à Jules César, le binôme se compose du protohistorien Jean-Louis Brunaux et du dessinateur Nicoby. Le format diffère quelque peu du précédent dans la structure : la période couverte ne permet pas un récit linéaire. La chronologie sélectionnée alterne des séquences d’images (dans lesquelles les auteurs interviennent parfois) avec une partie rédigée. Sur le fond, L’enquête gauloise présente un véritable intérêt dans le traitement d’un sujet assez confidentiel jusqu’à présent. Brunaux pose bon nombre de principes de base depuis le distinguo entre Celtes et Gaulois, et l’absence de traces écrites, laquelle entraîne une écriture de l’histoire par l’Autre : le grec Poséidonios d’Apamée copié par le romain Jules César. Une fois encore, la bande dessinée vient au secours des Gaulois. Ainsi, la période s’étalant de la fondation de Massalia (Marseille) jusqu’au XVIe siècle promet de recevoir l’approfondissement mérité par le relatif amoindrissement de leur place au sein des programmes d’enseignement du secondaire. Pour L’enquête gauloise, la masse d’information proposée ne trouve pas toujours un découpage graphique adéquat. Le récit en image est parfois délaissé au profit de l’illustration. Cependant, la synchronisation texte-image ne se réalise pas en un album. De plus, la période proposée est vaste, difficile à résumer.

Dans les années 70, l’Histoire de France en Bande dessinée de Larousse privilégiait la narration graphique. Le récit en dessins (avec de belles réussites) primait sur l’aspect pédagogique, contribuant à légitimer la bande dessinée pour adultes. L’Histoire dessinée de la France (HDF) marque une nouvelle étape entre neuvième art et Histoire. Aujourd’hui, l’histoire ne s’apprend plus seulement au collège ou à l’université, mais à la télévision et devant son écran d’ordinateur. HDF propose une alternative intéressante, un temps d’apprentissage moins fastidieux qu’un récit théorique s’adressant à dix spécialistes, un temps du savoir davantage approfondi qu’un propos télévisuel scandé à 24 images par secondes.

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