Philosophie

Les secondes vies du sujet, Deleuze, Foucault, Lacan

Couverture ouvrage

Frédéric Rambeau
Hermann , 354 pages

Inventons de nouveaux modes d’existence !
[jeudi 10 novembre 2016]


Deleuze, Foucault et Lacan ont déconstruit le Sujet hérité des classiques, ainsi que ses formes de vie. Pour quelle substitution ?

En ce début de XXIe siècle, rares sont ceux qui n’ont pas entendu parler de la dissolution du Sujet dans la philosophie du siècle précédent l’actuel, dans le structuralisme, la psychanalyse et les sciences du langage. Mais de quoi parlons-nous exactement ? De deux choses. D’une part, du « Sujet ». Par là il faut entendre cette élaboration philosophique qui nous vient en droite ligne de l’époque classique, cherchant à donner corps à une humanité prenant le pas sur Dieu. Le Sujet a pour propriétés : l’identité et la réflexivité. Il est réputé « transparent », coïncider avec soi et refléter en lui l’humanité entière. Mais nous parlons aussi, d’autre part, de sa dissolution, entreprise dans des réflexions anthropologiques, épistémologiques, psychanalytiques et politiques. Ainsi parlait-on, à une certaine époque, de « procès sans sujet » à propos de l’histoire, de disparition du sujet dans le langage, de dépassement de la conscience par l’inconscient, etc. Le Sujet était donc jeté en dehors de sa position première notamment par les différentes formes de l’inconscient, puisque l’on pouvait entendre ce dernier au sens psychanalytique ou au sens structuraliste.

Ceci établi, une question se pose tout de même : cette dissolution correspond-elle à une disparition (définitive) du Sujet ou uniquement à un déplacement ? ; et qu’en est-il des formes de vie qu’il instaurait ? En accordant aux discours, aux désirs, aux dispositifs sociaux la primauté sur l’être-sujet, des philosophes comme Gilles Deleuze, Michel Foucault, et un psychanalyste comme Jacques Lacan ont-ils supprimé, déchu le Sujet ou lui ont-ils finalement donné une seconde vie, dans des formes d’existences radicalement nouvelles ? C’est cette question que cet ouvrage élabore, prend en mains et détaille abondamment en relisant, avec précision, les ouvrages de ces trois auteurs. 

Son rédacteur est agrégé, docteur en philosophie et maître de conférences à l’université Paris-8 Vincennes Saint-Denis. Il a choisi de mettre cet important travail en public, non seulement pour son thème, mais encore pour ses incidences sur la pensée contemporaine. Encore que difficile d’accès si l’on ne dispose pas des références nécessaires, l’ouvrage, il est vrai, donne les éléments conceptuels indispensables à la mise en œuvre d’une pensée du sujet (sans doute amoindri ou déplacé) à l’époque du retour de l’acteur dans les sciences historiques et sociales. 

 

Les références 

Le rythme de la démonstration colle finalement avec les penseurs soumis à examen : Deleuze, Foucault et Lacan. Ils sont choisis, notamment, en fonction de leur notoriété. Cela étant, d’autres penseurs et savants sont cités en cours de démonstration, qui ne sont pas seulement des épigones.

Chaque penseur bénéficie d’une longue analyse. Deleuze est mis à l’épreuve de sa notion de fêlure ; Foucault de sa notion de subjectivation ; Lacan de sa notion d’exercice du désir. Mais, afin de ne pas simplement proposer une juxtaposition des théories, l’auteur prend la peine de rendre compte du panorama des difficultés auxquelles le Sujet fut soumis, en tissant ensemble bon nombre de ces références. 

Parmi ces difficultés, et de manière privilégiée, se trouvent la question des signes et celle du langage. Ce n’est pas uniquement une affaire de structuralisme, inspiré par la linguistique, dont il est rendu compte. L’auteur fait droit exactement à une vaste exploration des paroles, des discours, comme des désirs, c'est-à-dire de ces toutes formations humaines qui étaient considérées, dans les théories du Sujet, comme superficielles et comme des reflets brouillés de la vérité. 

Surtout, au milieu de la perspective du Sujet, se trouve une difficulté principale, relevée par tout le XXe siècle théoricien : le point où le sujet insiste est aussi celui où il s’évanouit dès qu’il tente de se saisir. Ce qui nous vaut, de la part de l’auteur, la conséquence suivante : « Il (le sujet) est à la fois un foyer de surinvestissement et la tâche aveugle des théories, des savoirs, des discours qui le valorisent ». Raison de plus pour relire les trois auteurs pris en charge dans l’ouvrage. 

 

Le premier déplacement 

Si on englobe les démonstrations de l’auteur dans une seule formule synthétique, malgré les différences entre les dispositifs de pensée interrogés, elle pourrait se formuler ainsi : le Sujet n’est plus conçu comme une cause, mais comme un effet des systèmes qui le portent. 

Voilà ce qui explique l’usage de la notion de « dissolution » (du Sujet). Encore s’agit-il d’une dissolution paradoxale, puisque la destitution de la catégorie de sujet correspond aussi à l’exaltation d’une dynamique recréatrice du côté de ce même sujet. Les sujets qui sont dissous se produisent aussi, quoique autrement, dans cette dissolution même. 

Un paradoxe de même type se retrouve dans le primat conféré par les philosophies du langage à l’énoncé portant sur le sujet. Le sujet n’en est plus qu’une fonction (du langage). Le sujet pourrait-on dire se trouve aliéné au signifiant. Mais ce moment de destitution du cogito, hérité de René Descartes, ou plutôt hérité et remanié par les philosophies de la conscience, s’opère au profit non pas de rien, mais d’une subjectivation pensée comme un effet des pratiques discursives ou de la chaîne signifiante. 

 

La subjectivation

Se contentera-t-on, néanmoins, du substituer la subjectivation au Sujet ? L’auteur montre que les constations induites par le déplacement précédent ne suffisent pas à caractériser ces philosophies qu'il examine avec précision. Le privilège longtemps accordé à la dimension du langage, et que l’on retrouve dans tous les exposés sur le structuralisme proposés au grand public, a eu pour conséquence qu’on a laissé de côté ou dans l’ombre une grande part des nouvelles conceptions du sujet élaborées par les auteurs, celles d’une subjectivation. Ces conceptions débordent la seule dimension langagière donnant lieu plus exactement à des conceptions politiques ou analytiques de cette subjectivation. 

Entre autres analyses pertinentes, l’auteur montre que la question des visibilités est au moins aussi importante que celle des discursivités. Deleuze, comme Foucault et Lacan tient aussi à l’idée d’une différence irréductible entre le visible et l’énonçable (ce qui nous vaut une conclusion d’ouvrage entièrement consacrée au cinéma). Il n’est que de relire le travail de Foucault sur la peinture pour y apercevoir une pensée du visible dans sa différence avec la discursivité du savoir. De là des formules ramassées : « parler ce n’est pas voir », « ce qu’on voit ne se loge jamais dans ce qu’on dit ». 

Cette mise en avant du visible est centrale dans l’ouvrage comme dans la solution de la question du déplacement du sujet vers la subjectivation. Que l’on parle d’archéologie du visible ou des visibilités, en termes notamment épistémologiques, il faut souligner combien la condition du visible n’est pas un milieu physique – il ne suffit pas d’avoir des yeux pour voir – mais un dispositif qui domine les expériences perceptives, ne faisant jamais voir sans faire, et en même temps, sans entendre et toucher. 

On pouvait d’ailleurs insister aussi bien sur l’émergence de la contingence dans la pensée de la dissolution du Sujet. La connaissance historique, par exemple chez Foucault, ne recourt à aucune référence au sujet, et l’archéologie de la figure de « l’homme » n’est tributaire que d’une disposition contingente des savoirs.  

 

Quelles nouvelles vies ?  

En conséquence de cette démarche qui, simultanément, relève la dissolution du sujet chez Deleuze, Foucault et Lacan, et en recadre les éléments en s’opposant aux simplifications de la doxa, l’auteur se devait de préciser quelles sont ces nouvelles vies du sujet dont il a fait l’objet de son analyse. Ce point est d’autant plus important, non seulement parce qu’il compose à lui seul le titre de l’ouvrage, mais encore parce qu’il doit permettre de comprendre comment réintroduire du sujet dans l’ordre des visibilités tel qu’il se présente dans les travaux de ces penseurs. Rappelons sur ce plan que chaque époque, chaque formation historique voit et fait voir tout ce qu’elle peut, mais toujours en fonction de ses conditions particulières de visibilité. Et ces conditions sont toujours immanentes au conditionné. 

Pour l’énoncer autrement, les différents discours que nous appelons « structuralistes » réduisent le sujet à des processus transitoires et contingents. Ce sujet est le produit apparent de rapports objectifs (l’inconscient, le rapport social, la langue). Soit. Mais alors, comment penser les événements politiques ? Il est en effet une curiosité : celle du décalage entre la destitution épistémique du sujet et l’irruption de la subjectivité sur la scène politique. Pensons à Mai 1968 (mais aussi à la question des minorités, de la folie, des femmes, de la sexualité, des détenus, etc.), pour évoquer des événements proches dans le temps de cette période de pensée. 

Faut-il croire que ces théories ont tort ? Faut-il voir là le sujet ressurgir comme un nouveau problème, finalement mal traité ? Faut-il y voir un changement radical dans la conception de la subjectivité ? 

Foucault, on le sait, s’éloignera finalement de la perspective politique du Sujet classique en prenant un tournant éthique. Celui d’une subjectivation, liée à l’exigence d’une réappropriation des moyens de production de la subjectivité. Encore cette subjectivation n’est-elle pas sans poser de problèmes, puisqu’elle renvoie à une configuration théorique et scientifique de cette subjectivité dans les formes du savoir vrai et à sa configuration punitive dans les relations de pouvoir. 

 

Que reste-t-il du Sujet ? 

On pourrait croire que ce qui est paradoxal finalement, dans les travaux des trois penseurs, c'est que l’éthique correspond chez Foucault à l’avènement d’un sujet de la liberté ; que la fuite chez Deleuze renvoie à la création de formes de subjectivité encore à venir ; et que chez Lacan, la destitution du sujet classique est constitutive de l’éthique de la psychanalyse, pour autant que celle-ci a pour projet de « laisser advenir le sujet ». C’est d’ailleurs à ce propos que l’auteur utilise la notion de bifurcation, à entendre ici au sens de Borges. 

On remarquera, pour finir, que ce parcours proposé par l’auteur, insiste sur la capacité de la pensée à tenter de créer de nouveaux modes d’existence. On gagne évidemment à le suivre, nonobstant le fait, soulignons-le à nouveau, qu’il est exigeant et requiert une solide connaissance des auteurs mis en question.

 

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