Les bonnes intentions sont un obstacle &agrave; la compr&eacute;hension du mal dans ses nouveaux habits (jihadisme, tentation autoritaire&hellip;)</p>

Oublier le bien, nommer le mal prolonge les travaux déjà engagés par la philosophe Laurence Hansen-Love à propos de la question du mal. Refusant de se taire devant les actes terroristes qu'elle ne limite pas au jihadisme, inquiète de notre impuissance face à la brutalisation de nos sociétés et à la mise en péril de l'Etat de droit qui en découle,  elle croit en la force de la réflexion pour résister aux assauts répétés du non sens : car devant l’urgence, il s’agit d’abord de prendre position. Oublier le bien est donc à lire comme un livre polémique, mais animé par un souci de construire une réponse philosophique à la perte de sens que nous vivons, afin de ne céder ni à la facilité de la fatalité, ni surtout à la tentation de se réfugier derrière de bonnes intentions sans effets.

Pour une morale anthropologique affranchie de la religion

Laurence Hansen-Love traque le mal aux  côtés des philosophes : Rousseau, Kant, Hannah Arendt, Vladimir Jankélévitch. Elle mobilise aussi la littérature, pour rechercher l’incarnation singulière du concept de mal dans le récit narratif – ce qui est aussi une manière de ne pas réduire la morale à l’espace restreint d’une bonne conscience généraliste et volontiers naïve. Enfin elle explore la voix la plus assourdissante du mal en s'attachant aussi à la lecture de Mein Kampf, pour saisir au plus près ce que la morale religieuse cerne si mal.

Prendre le parti de la raison, c'est  faire le pari du jugement rationnel et raisonnable visant l'universel dans ses manifestations singulières. Il ne s'agit pas de dresser une stèle à la raison mais de trouver une riposte au nihilisme qui s'est emparé de la pensée. Laurence Hansen-Love cite à ce sujet Steven Lukes auteur du Relativisme moral (Markus Haller, 2015) : « Plutôt que de chercher à définir ce qui est universellement bon, projet plus moralisant que moral, on se concentre sur les actions universellement condamnables » .

Proscrire plutôt que prescrire : tel est le sens d'une morale ni moralisatrice, ni prise au piège du multiculturalisme et du particularisme. L'essai de Laurence Hansen-Love n'a pas pour but de dire comment faire. Elle se donne pour objectif, plus modestement, de « nommer le Mal » face au silence. Ce qui s’ensuit, c’est un refus paradoxal et progressivement construit  de définir la morale à partir d'un ensemble de prescriptions relatives au « Bien ». Si le Bien traverse l'histoire de la morale, sa trop grande évidence a fini par cacher la vraie question, qui est celle du Mal.

Rousseau avait montré dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, qu'accepter sans sourciller  l'explication religieuse de la chute dans le péché, ne permettait en rien de comprendre le surgissement du Mal. C'est au contraire en construisant une anthropologie – ce qu'il désigne par « état de nature » – que l'irruption soudaine du mal, ces « funestes événements » comme il l'écrit, trouvent une explication hypothétique mais rationnelle.

De même la perspective de Laurence Hansen-Love est que la philosophie doit se réapproprier ce qui lui appartient, à savoir la réflexion sur la morale, au lieu d'abandonner bien trop hâtivement la question au religieux. Ceci a comme corollaire  de (re)penser une anthropologie : car lorsque le philosophe  se soumet aux impératifs théologiques, il  perd son autonomie. Penser le mal lui échappe. Peu importe d'ailleurs le mot qu'on emploie à ce propos – le mal, le mauvais, le méchant... Ces termes  échappent à toute désignation chez les philosophes chrétiens, pour devenir un accident du « Bien ». C'est aller bien vite en besogne, pour au final disculper Dieu. La question n' est finalement pas là. C'est l'homme qui, en choisissant la désobéissance à Dieu, engage sa libre responsabilité. Faire intervenir une volonté divine dans cette histoire est la porte ouverte à toutes sortes de fanatismes. Le texte religieux doit être interprété, et nullement réceptionné dans son Mystère, sous peine de perdre la raison dans un impensable. L'ennemi à abattre, c'est l'irrationnel, l'entretien d'un indicible.

La philosophie, lorsqu'elle est chrétienne, se doit de réfléchir ses propres partis-pris, surtout en matière de morale. Elle n'est pas à l'abri de propos qui l'engagent dans des positions confortables au plan de la rhétorique, mais parfois inquiétantes dans leurs conséquences humaines, lorsqu’elles finissent par justifier l'injustifiable. C'est bien souvent au nom de la morale que les philosophes se sont laissés emporter  dans des dérives de pensée qui relevaient finalement de l’exercice de style. Pour le dire autrement, Laurence Hansen-Love, pointe d'un ton polémique mais aussi avec une certaine « irrévérence »  les conclusions de certains philosophes chrétiens à propos du mal. Lisant de près Saint Augustin, elle cite un passage où il écrit : « Le feu ne brûlerait pas si l'air n'était pas détruit ; la vie du lion ne serait pas assurée si l'âne ne pouvait être tué ; et on ne ferait l'éloge ni de la justice qui punit, ni de la patience qui souffre, s'il n'y avait l'iniquité d'un persécuteur »  . Par un tour de passe-passe, le mal devient une partie du bien. Penser le bien et le mal comme des notions opposées n'est pas le propos de l'Eglise, qui se heurte au concept de la bonté divine. Et Laurence Hansen-Love de rappeler les propos de Thomas d'Aquin : « Dans la recherche des causes du mal, on ne renvoie pas à l'infini : on ramène tous les maux à une cause bonne, d'où le mal découle par accident » . Le discours religieux se fonde sur les voies impénétrables de Dieu qui lui imposent en somme de faire taire la raison, ce qui n'est pas le chemin qu'a choisi d'explorer une raison autonome. Il délimite également un « Bien » qui se heurte à une réelle définition, reconnue par tous.

Oublier le Bien, avant de nommer le Mal

Le Bien échappe à tout contenu universellement reconnu. Tout au  plus est-il à définir comme un « idéal  régulateur » orientant notre action dans le monde, plutôt que par un contenu précis. Libérer la morale du religieux fut la révolution copernicienne initiée par  Spinoza et achevée par Kant explique Laurence Hansen-Love. Cela revenait à retirer toute autorité à Dieu ou au Pape, le relativisme religieux aboutissant à des conflits de raisonnement indépassables, et surtout au relativisme moral. Impossible, avec le Bien et Dieu, de parvenir à un universel, où chacun se reconnaîtrait. C'est dans un même temps à la critique de la raison dans son universalité, au rejet d'un universel qualifié  d'« occidental » par ses adversaires, que s'adresse la philosophe. Il ne s'agissait pas, au XVIIIe siècle et déjà au XVIIe siècle, de déterminer la nature du Bien – ce qui serait revenu à ouvrir la porte à tous les conflits d’interprétation et aux dérives culturalistes de ceux qui s’opposent à une détermination des contenus de la morale. Le but poursuivi était plus simplement d’obtenir l'accord de tous sur « un certain nombre de principes qui permettraient, s'ils étaient appliqués, à tous les citoyens du monde de coexister harmonieusement » .

C'est ainsi, par exemple, qu'il faut comprendre la générosité cartésienne lorsqu’elle pose comme principe moral cardinal un bon usage de sa liberté, au nom d'une morale par provision, nullement achevée, mais ouverte sur l'imprévisible des actions humaines.  C'est aussi une telle lecture qu'il faut accorder aux impératifs de Kant : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre , toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen » . Formalisme sublime au sens où l'homme devient ainsi capable de créer l'humain, se libérant vertigineusement de toute tutelle religieuse.

Le Mal semble échapper à des déterminations qui seraient siennes. Dans le récit biblique de la Genèse, la question du Mal est souvent abordée mais sous l'angle religieux et ne s'adresse pas aux philosophes, comme l'écrit le poète Michael Edwards : « L'insondable simplicité biblique de la Bible, nous délivre de la pensée » . Pour Laurence Hansen-Love, qui rejoint en cela les analyses de Vladimir Jankelevitch, c'est l'ennui dans un Paradis de l'immobilisme, c’est le désir de l'action qui poussa la première créature divine à désobéir et faire ainsi acte de liberté.

De David et Bethsabée, à la grenouille et au scorpion de La Fontaine, en passant par les Lettres de Madame de Sévigné, ou encore par Norman Mailer et Dostoïevski, Laurence Hansen-Love traque le sens du mal à travers divers mythes, fables et récits qui exhibent la multiplicité des chemins à  emprunter pour ressaisir le sens des actions humaines. La Bible révèle ainsi son statut narratif  au même titre que d'autres productions de l'esprit. La littérature « nous aide à nous rapprocher de l'abîme » .

Ressources morales de la littérature

Si la Chute n'explique rien du mal, y-a-t-il alors une nature mauvaise de l'homme ? D’après Jankélévitch, « il n'y a pas de mal, mais il y a des méchants » . La littérature donne à voir et surtout incarne le concept. Le mal en soi n'existe – s'il existe – que dans ses manifestations singulières. Ceci explique la vacuité des discours généralistes sur la question du mal et l'intérêt de la littérature pour cette mise en perspective du singulier. Rousseau avait construit sur le mode narratif l'hypothèse de l'homme naturel afin de comprendre et d'expliquer cette volonté du mal, ou ce qu'il appelle la « perfectibilité », laquelle conduit l'homme à se distinguer fondamentalement de l'animal qui au bout de mille ans est toujours le même. Le récit de la chute dans le mal se traduisait chez lui par la mise à l'écart de tout appareillage scientifique, dans une sorte d'abîme du texte. Laurence Hansen-Love met aussi de côté toutes les références scientifiques de son analyse, préférant ainsi ne pas recouvrir la parole singulière des philosophes ou romanciers.

Consacrant plusieurs pages à Gilles de Ray, elle souligne le dépassement historique des catégories pour penser le mal aujourd'hui, ce qu’Himmler qualifiait lui-même de « surhumainement inhumain » , qui rend le criminel désormais « inétiquettable » . La littérature permet de mieux voir les nouvelles figures du mal.

Le deuxième chapitre a pour titre « Seule la pierre est innocente » . La pierre en effet ne connaît pas l'épreuve du désir. Mais ce désir, à la source de l'agir humain, est aujourd'hui malade. Que ce soit du côté du terrorisme jihadiste, ou de celui de l'Etat, la mort est au cœur de l'agir. Il y a une démesure de la volonté qui se traduit par une sorte de surenchère. A ce sujet, l’auteure remobilise le concept de « perdant radical » introduit par le philosophe H. M. Enzensberger, en opposition à celui de « gagnant radical », afin de donner à comprendre la traduction des règles violentes de la compétition économique dans les actions des individus radicalisés, et plus largement dans le groupe social . Face à une situation qui nous pétrifie,  faut-il s'avouer vaincu ?  Il y a « le fait du mal ». Ce mal, la littérature, mais aussi le cinéma, en le sensibilisant, le grave en nous, conclut Laurence Hansen-Love. Il y a là de quoi infléchir la mémoire collective, la réveiller de ses craintes insensées. Car le mal est là. Reste alors à regarder dans la direction de la littérature : « ce sont les écrivains qui ont raison lorsqu’ils  nous parlent, comme Bataille, de ce qui nous lie à la monstruosité que, sous le nom de cauchemar, chacun porte en lui dès sa plus tendre enfance » .
 

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