Chaque mois les « chroniques scolaires » passent l’éducation au crible des sciences sociales. Aujourd'hui, elles posent une question qui taraude tous les enseignants, et à laquelle nombre de commentateurs pensent avoir la réponse : « Qu'est-ce qu'un bon prof ? » Car la littérature scientifique elle-même s’escrime à identifier ce qu’il faut pour être « bon ».


A la question : « Qu'est-ce qu'un bon prof ? », les réponses varient d’abord en fonction de votre position, selon que vous soyez vous-même prof, ou élève. Stéphanie Leloup, dans sa thèse sur l'ennui à l'école a interrogé des lycéens et leurs enseignants sur le sujet. Sans reprendre l'ensemble des éléments, on peut constater par exemple que les élèves, beaucoup plus que les enseignants, valorisent le fait que celui-ci tienne bien sa classe et que son cours soit structuré. En revanche, on peut constater que pour les uns comme pour les autres, le « bon cours » est celui où il y a une interaction entre l'élève et les enseignants. Les élèves insistent également sur la variété des tâches durant une séance, qui donne l'impression que le temps passe plus vite.

François Dubet, dans son ouvrage Les lycéens (Le Seuil, 1991), met en lumière pour sa part que la représentation du bon prof diverge également en fonction du niveau de l'élève. Ceux qu'il appelle les « vrais lycéens » (les héritiers de Bourdieu) valorisent l'enseignant brillant intellectuellement. Le « bon lycéen » (le bon élève de classes moyennes) plébiscite l'enseignant efficace qui prépare bien aux examens. Enfin, les « nouveaux lycéens » (les élèves de milieux populaires dans les filières technologiques) sont davantage attachés au fait que l'enseignant soit gentil et compréhensif face à leur difficultés.

Néanmoins, se pose bien évidement la question de savoir si on peut se contenter des représentations subjectives pour déterminer ce qu'est un bon enseignant. Dans L'école de la périphérie (PUF, 2012), Agnès Van Zanten donne l'exemple d'enseignants qui, en éducation prioritaire, mettent l'accent sur le fait que les élèves les apprécient, mais qui reconnaissent que ceux-ci n'apprennent peut-être pas grand-chose avec eux.   


Portrait de l'enseignant efficace


En Amérique du Nord, un courant de la recherche s'est concentré sur l'effet-maître et l'enseignant efficace . L'effet-maître a été mesuré comme le facteur qui a le plus de poids sur le niveau d'un élève, devant, par exemple, l'implication de la famille. Ce courant de recherche s'est attaché à savoir ce que faisaient les enseignants les plus efficaces, et en particulier ceux qui faisaient le plus progresser les élèves les plus en difficulté. Sachant que, selon ces recherches, l'enseignant efficace pour les élèves en difficulté l'est également pour les élèves les plus en avance.

Là encore, il est impossible de reprendre l'ensemble des conclusions. On peut toutefois en rappeler certaines. Les chercheurs distinguent la gestion de la matière et la gestion de la classe. L'observation des enseignants efficaces montre qu'ils accordent une priorité à la gestion de la classe pour favoriser les apprentissages. Ils se caractérisent aussi bien dans leur gestion de la classe que dans leur gestion de la matière à enseigner par une explicitation des règles qui doivent être apprises. Cette bonne gestion de la classe leur permet de consacrer beaucoup de temps aux apprentissages. Les contenus sont présentés de manière claire et structurée. Ces enseignants laissent beaucoup de temps aux élèves pour s'exercer.

On peut relever deux points en lien avec les études PISA sur les acquis des élèves. D’une part, les élèves français sont, avec les élèves finlandais, ceux qui se plaignent le plus de la gestion de classe des enseignants. D’autre part, le système français est celui qui reproduit le plus les inégalités sociales au sein de l'école, se caractérisant par un nombre très élevé d'élève en difficulté (20 % à la fin de l'école primaire selon certaines études). On peut donc supposer que les formes actuelles de la gestion de classe associée aux pratiques pédagogiques dominantes parmi les enseignants français peinent à aider les élèves les plus en difficulté. Plusieurs travaux en sociologie insistent sur la nécessité de rendre l'enseignement plus explicite.


Existe-t-il en définitive un modèle du bon enseignant ?


Les évaluations de l’impact de la gestion de classe sur l’efficacité de l’enseignement convergent ou divergent selon les méthodologies utilisées. Concernant les convergences, que ce soit les travaux sur les représentations ou les travaux sur l'étude des pratiques à large échelle, on peut constater la mise en avant de la gestion de classe et de la présentation structurée de l'enseignement. Ce second point rejoint également les travaux en psychologie cognitive sur l'organisation de l'information.

Néanmoins, il faut être attentif à deux éléments. Le premier tient à la diversité des contextes d'enseignement. Les qualités nécessaires pour enseigner dans un établissement « de centre ville » et dans un établissement classé « éducation prioritaire » ne sont pas les mêmes. Les élèves ayant un bon niveau scolaire se caractérisent par la diversité de leurs stratégies cognitives. Ils maîtrisent plus de stratégies d'apprentissages, ce qui leur permet sans doute de s'adapter à des enseignants avec des pratiques plus ou moins explicites.  Les élèves en difficulté ont au contraire besoin d'un enseignement plus explicite.
 
Le second point tient au fait que l'enseignement est une relation d'interaction entre des êtres humains. De ce fait, il est nécessaire de ne pas se contenter de méthodologie d'analyse des pratiques enseignantes qui soient descriptives ou évaluatives, mais également de recourir à des méthodes compréhensives. On remarque par exemple que les enseignants mettent en avant le fait qu'un cours idéal est également un cours où ils ont eu du plaisir à enseigner . Cela suppose sans doute qu'il est indispensable de veiller à leur liberté pédagogique, et de ne pas aller vers des pratiques excessives de rationalisation du travail enseignant, au risque de conduire à ce qui s'est produit dans d'autres professions, à savoir une augmentation de la souffrance au travail. Au contraire, les réformes qui, dans l’Éducation nationale, tentent d'imposer par la force des pratiques, se heurtent à la résistance des acteurs qui ne les appliquent pas ou en détournent le sens.

De ce point de vue, il est sans doute plus important que la formation des enseignants ne vise pas tant à former un modèle de « bon enseignant », qu'à sensibiliser à l'éventail le plus large de gestes, de postures et de pratiques professionnelles qui peuvent être mises en œuvre par des enseignants dans ce qui a été observé par la recherche scientifique chez de bons enseignants . En effet, les travaux visant une application à large échelle sont censés fonctionner avec le plus grand nombre d'enseignants. Mais il existe des pratiques qui fonctionnent mal avec tel enseignant en particulier, et bien avec tel autre. On peut faire un parallèle avec les disciplines martiales. Ces disciplines comprennent un très grand nombre de techniques, mais les champions deviennent des experts de quelques techniques, qui sont les plus adaptées à leur morphologie ou à leur tempérament. 

Ainsi dans le combat pédagogique, mieux vaut sans doute préférer un enseignant qui fasse bien de l'enseignement explicite , du Montessori((Alvarez -https://lamaternelledesenfants.wordpress.com/) ou du Freinet((Reuter Yves, Une école Freinet, Paris, L'hamattan, 2007)) ou une autre méthode qui fonctionne… qu'un enseignant auquel on impose des pratiques et des méthodes auxquelles il n'adhère pas. Ce qui apparaît plus discutable, c'est la tendance des promoteurs de telle ou telle pédagogie à considérer qu'il s'agit d'un modèle universel optimal pour tous les enseignants, et dans toutes les circonstances. De ce point de vue, la formation des enseignants en Finlande, qui est souvent citée en exemple, se caractérise par son pragmatisme : elle cherche à former les enseignants à l'ensemble des pratiques validées par la recherche, sans exclusive, afin que ceux-ci disposent d'une très grande marge d'adaptation face aux différentes situations professionnelles qu'ils pourront rencontrer dans la pratique.

 

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