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NATION ? – Je ne suis pas un héros, de Lassana Bathily
[lundi 21 mars 2016]



Chaque semaine dans « Nation ? (chronique) », Maryse Emel présente des essais ou des œuvres, des intellectuels ou des artistes qui nous permettent de repenser nos manières de vivre ensemble au XXIe siècle. Cette semaine elle présente Lassana Bathily, immigré malien et magasinier de l'Hyper Casher de Vincennes mis sous les projecteurs lors des tueries de janvier 2015.

Il présentait son livre le 17 mars à Aubervilliers, à la Librairie Les Mots Passants. L’occasion de rencontrer l’auteur de Je ne suis pas un héros.

C’est un témoignage, l’histoire d’un homme, d’un malien qui vivait jusqu’alors ce que vivent les maliens quand ils arrivent en France, et quand ils y habitent aussi : l’insécurité permanente. La France parle peu de ces conditions d’accueil. Puis le destin, comme il le dit  –  lui qui est attaché à sa foi musulmane – le met face à une situation où il va choisir de sauver des vies. Il ne l’a pas calculé, il a tout simplement commis spontanément un acte humain, et l’État français l’a hissé au rang de héros national. Quand les utopies vont mal, que la situation sociale est chaotique, l’État français – et ce n’est pas le seul –  se raccroche à des prouesses individuelles, peut-être pour refonder ce lien social qui va si mal. Histoire de rassurer. Histoire de le remercier aussi. Mais l’homme en question ne veut pas être un héros. Il raconte dans son livre témoignage son parcours, les difficultés administratives pour obtenir une carte de séjour valide, du travail, et sa peur d’être rejeté de la France. Quand il narre sa vie, ce n’est toutefois pas sans humour, une mise à distance qui fait surgir l’absurdité des situations de la migration en France. Au Mali on fait souvent des taquineries ; c’est une marque d’égalité. On ne peut pas taquiner tout le monde !, dira-t-il.

 

Il s’appelle Lassana Bathily.

Avant ce jour-là, ce jour qu’il n’oubliera pas, il était face aux difficultés courantes et ordinaires d’un malien immigré en France. Il était surtout préoccupé par ses papiers, cette carte de séjour sans laquelle rien n’est possible, du travail mal payé, 600 euros en quatre mois pour exemple. Ou encore, un patron qui l’exploitait, allant même jusqu’à se faire offrir un repas quand il venait – rarement – voir ce qui se passait. Il l’a eue enfin, cette carte de séjour. Enthousiaste, il se sentait comme un français. Sauf qu’un migrant en règle ne trouve que difficilement du travail. C’est comme cela qu’il a fini par en trouver à l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes.

Il est arrivé en France en 2006 avec tant d’espoir… et  une culture si différente où on ne s’appelle pas par le prénom,  où on baisse les yeux pour écouter l’autre…Variabilité des règles du respect d’un continent à l’autre. Il s’est retrouvé dans un lieu étroit, des hommes en surnombre. Aucune intimité dans un lieu où règne la promiscuité. Il est frappé par le manque d’hygiène.

Au Mali son nom renvoie à une prodigieuse lignée de rois. Les traces sont encore présentes de cet héritage au Mali où les Bathily sont chefs dans les villages où ils vivent. Ici, à Paris, on ignore tout de cette noblesse des origines.

Son père s’est installé en France en 1967. Il travaillait et économisait pour rentrer au pays. Il l’a très peu connu ce père. De temps en temps, il le croisait quand il avait au bout de deux ans assez d’argent pour acheter le billet d’avion. Il a souffert de cette absence. Il a repris un jour le même chemin que son père, persuadé de trouver en France l’eldorado. Il est loin d’être le seul à être fasciné. Cette route de l’humiliation qui aujourd’hui s’est transformée en admiration et acclamation nationale. À l’humiliation et à l’acclamation inverse, il répond par l’humilité. « Chez nous en Afrique c’est comme cela »…racontera-t-il. Pas histoire d’opposer « les bons et les méchants », mais de faire comprendre la fracture entre l’Afrique et l’Europe, et du même coup la perte de repères des jeunes africains quand ils arrivent en France.

En 2007 il réussit à reprendre ses études et prépare un CAP au lycée, accompagné de Denis, son parrain républicain. Il trouve en lui un appui. Il reprend ses études et veut surtout apprendre le français. Comprende la langue, c’est déjà comprendre un pays. Et il veut entendre et être entendu. Il obtiendra deux CAP, en peinture et en carrelage. Mais il ne trouvera jamais de travail en rapport avec ses compétences.

 

Agir selon son devoir

Lassana Bathily a mis à l’abri de la folie terroriste des hommes, des femmes et des enfants de confession juive. L’histoire tout le monde la connaît. Elle s’est passée à l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes le 9 janvier 2015. Il y était magasinier. Il y avait aussi un ami. « J’apprendrai tard sa mort », racontera-t-il lors de la rencontre à la librairie Les Mots Passants. « Le destin m’a laissé vivant », dit-il…laissant s’installer un bref silence. Il aidera aussi le Raid après avoir réussi à s’enfuir du magasin, même si au départ on le prend pour un des terroristes, le menotte et l’interroge. Il faudra plus d’une heure pour convaincre le Raid ! Et, une fois encore, ce n'est que par l’intervention du « destin », en la présence d’un employé, qu’il est identifié comme magasinier. Il aide à tracer le plan, à identifier les clés de l’Hyper cacher…puis c’est l’attaque.  Pour lui, musulman, aider, c’est ainsi. Rien d’exceptionnel. C’est la réalité de sa foi, sa croyance au destin…il devait agir ainsi. Il a été éduqué avec ces valeurs par sa mère. Sa mère, il lui doit toute une éducation morale. C’est elle qui lui a fait comprendre la part du mal et du bien. Cette mère ne cesse de réapparaître au rythme des pages de son témoignage. De l’école il n’apprend que l’école buissonnière, les châtiments physiques étant fréquents. Sa mère lui enseigne l’humanité, l’humilité.

Et il y a la famille, regroupée dans un habitat qui aujourd’hui utilise le béton. Une famille élargie qui se distribue l’espace de la maison en repoussant les murs ou en augmentant les étages. Une famille qui partage les valeurs du respect en l’homme.

C’est une vie ordinaire qu’il a menée, dira-t-il. Celle de sa culture malienne et celle de sa propre réflexion. Il n’y a en lui aucun désir d’héroïsme.

 

Puis on en a fait un héros…

Quand il est rentré au Mali comme une vedette, voir autant de militaires armés à ses côtés a inquiété ses proches. Ils n’avaient jamais vraiment vu de militaires. Ils se sont inquiétés. Lui, il cherchait le calme.

Avant François Hollande l’avait accueilli, félicité. Il lui a donné la nationalité française. La tête lui tournait. Il ne comprenait pas.

Et nous, comprenons-nous ? Faut-il être un héros pour obtenir une dignité humaine quand on est malien et qu’on arrive en France ? Faut-il risquer sa vie ?

Lassana Bathily est l’exception qui confirme la règle. La France n’est pas une terre d’accueil pour les migrants.

Je pense à ces migrants qui n’ont même pas le revenu minimum pour vivre, parce qu’ils ont quitté un pays qui va mal, qu’ils cherchent tout simplement la dignité.

Je ne veux pas être un héros dit Lassana Bathily. Juste un homme….

 

 

 Je ne suis pas un héros 

 Lassana Bathily

 Flammarion 2016

 19 euros

 

 

A lire également sur nonfiction.fr :

Notre dossier Djihadisme à la française : comprendre la radicalisation

 

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