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Société

Le Mythe de l'homme derrière la technique

Couverture ouvrage

José Ortega y Gasset
Allia , 80 pages

Les enfants de l’imaginaire
[mardi 16 février 2016]
Dans cette conférence de 1951, l'auteur explore comment l’homme se rapporte au monde à travers le développement de la technique.

Le mythe de l’homme derrière la technique  est le dernier ouvrage de José Ortega Y Gasset , célèbre philosophe espagnol, auteur notamment de La révolte des masses désormais culte. Il s’agit d’une retranscription de la fameuse conférence du 5 août 1951 à Darmstadt, en Allemagne, à laquelle participa également un autre célèbre philosophe, Martin Heidegger, dont l’influence sur la pensée d’Ortega Y Gasset fut grande et affichée.

Précédé par celui qu’il qualifie de « notre grand Heidegger »  le philosophe espagnol intervient l’après-midi de cette conférence, après qu’Heidegger ait développé sa fameuse vision du « bâtir, habiter, penser ». À l’image de ce dernier, pour qui l’Être entendu comme Da-sein, se dissimule dans le questionnement ontologique, au plus profond de l’homme, Ortega Y Gasset débute sa conférence en affirmant que « l’homme, la vie – c’est clair – est un évènement intérieur et rien d’autre » . Or, cet évènement intérieur est sans cesse travaillé par « des mouvements qu’exécute un homme lorsqu’il fabrique des objets » , à savoir des mouvements techniques. Ce sont ces mouvements, compris comme prolongement des mécanismes corporels, qui tendent à faire de l’homme un être technique. Mais quelle est l’origine de ces mouvements techniques qui donnent naissance à l’être technique des hommes ?

 

Mythe de l’homme et origine de la technique

 

La technique est née, selon Ortega Y Gasset, des tentatives de réponses aux besoins vitaux des hommes, qui se trouvent jetés au monde, étrangers à celui-ci, nus au cœur d’une nature face à laquelle ils ne disposent d’aucune spécificité biologique d’adaptation, comme c’est le cas pour les animaux : rappelons-nous ici le mythe d’Epiméthée .

Comme le souligne le philosophe espagnol, la technique correspond en premier lieu à « la réforme que l’homme impose à la nature en vue de la satisfaction de ses nécessités » . Cela ne signifie pas que la technique vise à satisfaire directement les besoins de l’homme, mais qu’elle opère une modification de la nature, de l’environnement, en vue de fournir les nécessités vitales à l’homme. Ainsi s’observe le processus d’extériorisation à partir duquel l’homme s’est construit et a progressivement pris conscience de son humanité ; une humanité indissociable de la technique qui lui a permis de survivre dans un premier temps. Ce point est par la suite devenu la ligne de partage entre l’animal et l’homme ; tandis que le premier s’adapte à son environnement naturel, le second, né tout à fait nu et inadapté, va devoir se confronter à la nature et l’adapter à son existence, la façonner pour lui donner les contours propices à la vie humaine.

Ainsi, « la technique est le contraire de l’adaptation du sujet au milieu, puisqu’elle est l’adaptation du milieu au sujet » . On pourrait voir dans cette définition le reflet de la célèbre formule écrite par Descartes dans son Discours de la méthode, à savoir que la technique permet de « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » .

Or, à l’inverse de Descartes pour qui la technique comme extériorisation doit permettre de faire advenir le règne de l’homme sur terre à travers la modulation de son environnement, Ortega Y Gasset pense cette extériorisation de façon différente. Les outils que l’homme crée ne permettent pas uniquement de devenir maîtres et possesseurs de la nature pour satisfaire les besoins vitaux. L’homme peut aussi se libérer du poids de ses besoins afin de s’orienter vers son projet à être.

À l’inverse de Descartes pour qui l’homme est issu d’un milieu qui lui est naturel et connu, et dont la connaissance peut lui permettre d’en maîtriser les moindres parcelles, Ortega Y Gasset conçoit l’être humain comme étranger à ce monde. Le philosophe espagnol se réfère directement au concept heideggérien d’étrangeté (Unheimlichkeit), selon lequel tout être humain se trouve « jeté » au monde par la naissance, c’est-à-dire livré à l’existence et à son devoir-être qui caractérise le pro-jet de tout Etre-jeté (Geworfenheit).

 

Les enfants de l’imaginaire

 

C’est justement de cette étrangeté au monde, pouvant se traduire par la non-naturalité ou inadaptation originelle de l’homme à son milieu de naissance, que découle l’existence humaine, ce pouvoir d’être, incarné à travers un projet. Non prédéterminé, non contraint de répondre à une nature acclimatée à un milieu, non déterminé biologiquement à un type de vie particulier, l’homme peut dès lors être ce qu’il veut être et ainsi prétendre ex-sister , à l’inverse de l’animal qui ne saurait justement prétendre à une quelconque forme d’ex-sistence.

Cette analyse d’Ortega puise clairement dans la définition heideggérienne du Dasein, mais à nouveau s’en détache lorsqu’il affirme que l’homme n’a pas seulement à être dans le monde, mais qu’il a le devoir d’y être bien.

Or ce dont dispose l’homme pour atteindre ce bien-être, c’est la technique. Cela signifie deux choses : tout d’abord que la technique n’est pas seulement vouée à permettre à l’homme de satisfaire ses besoins vitaux, mais qu’elle va jusqu’à lui assurer la possibilité d’un bien-être, et ensuite qu’elle produit donc au-delà des outils de survie, du superficiel :

« Du point de vue de la simple existence, l’animal est insurpassable et n’a pas besoin de technique. Mais l’homme est homme parce que pour lui, exister signifie depuis toujours bien-être ; c’est pourquoi il est technicien de naissance, créateur de superflu. L’homme, la technique et le bien-être sont, en dernière instance, des synonymes » .

Par ce constat le philosophe affirme ni plus ni moins que la technique a une base ontologique, qu’elle se trouve dans l’être lui-même, et qu’elle sera déployée afin de procurer à l’existence un bien-être. Il fait bien de l’homme un être technique, dont le principal souhait sera, puisqu’inadapté au monde dans lequel il a été jeté, de concevoir un monde nouveau. Un être technique en effet, parce que dès sa première démarche, dès son premier souffle de vie, il cherchera le bien-être en mobilisant son existence, c’est-à-dire la technique qui est en lui en tant qu’il est ce « technicien de naissance ».

C’est en répondant à la satisfaction de ses besoins primaires que l’homme commence à exister en transformant son environnement. Mais une fois libéré de l’effort de cette transformation primaire, l’homme continuera d’utiliser la technique pour imaginer d’autres choses, d’autres projets d’être. Et c’est dans cette seconde possibilité offerte à l’être par la technique que s’identifie le projet de bien-être : « C’est précisément cette vie inventée, inventée comme s’invente un roman ou une pièce de théâtre, que l’homme appelle la vie humaine, le bien-être » .

Pour Ortega, l’être est un être technique parce qu’il se construit nécessairement en s’imaginant, en imaginant ce qu’il a à être, toujours différemment. Ce qui revient à dire que l’être technique est avant tout être imaginatif, et que la technique s’inscrit en lui comme programme vital pré-technique. En s’imaginant – ce qui revient à se pro-jeter –, l’homme va édifier un modèle que la technique qui est en lui permettra d’atteindre, ou non.

 

L’homme de masse

 

C’est à partir de ce postulat qu’Ortega va formuler sa célèbre critique de l’homme de masse , création des sociétés industrielles et capitalistes. Au sein de ces sociétés contemporaines, l’individu se trouve soumis au conformisme, au consumérisme et au phénomène de massification sociale. Paradoxalement, alors qu’il devient partie intégrante du Tout, de la masse, il tend à s’individualiser de plus en plus, à devenir Un, et ceci au détriment de son individuation  telle que la comprenait le philosophe français Gilbert Simondon .

Pareilles sociétés finiront par écarter tout individu de la recherche d’un bien-être comme projet à être, afin de lui fournir un cadre de vie où ce bien-être est uniquement, et de façon totalisante, réduit au matérialisme et au consumérisme. La jouissance ne résulte plus de la transformation de la vie en une vie humaine, mais bien de la satisfaction de ses désirs consuméristes qu’une technique découplée de l’Être fait apparaître.

À vivre quotidiennement dans cet univers, l’homme perd progressivement sa capacité imaginative, sans cesse réduite aux images télévisuelles et écraniques. De ce fait, il lui devient impossible de s’imaginer en tant que modèle à édifier par sa technique dont il se coupe jusqu’à en être assujetti dans un univers où il s’efface de plus en plus. Coupée de tout projet à être, la technique n’est plus créatrice de projets vitaux, mais bien plutôt d’artificialité possiblement aliénante, au service de ce que nous pouvons qualifier de politiques économico-technologiques.

 

C’est ainsi que « l’homme actuel ne sait pas quoi être [et ce parce qu’il] lui manque l’imagination pour inventer l’argument de sa propre vie » .

 

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