<p>Publication de la traduction d&rsquo;un ouvrage posant la question du cin&eacute;ma <i>queer</i> &agrave; l&rsquo;histoire du septi&egrave;me art sans r&eacute;ussir &agrave; vraiment y r&eacute;pondre.</p>

Historiquement, dans le champ des études de genre et des travaux féministes, le cinéma est sans doute, avec la littérature, l’un des supports de réflexion et d’expérimentations théoriques les plus investis. La reproductibilité technique de l’œuvre d’art n’a pas seulement eu des conséquences dans le champ de l’esthétique mais a largement influencé nos manières de nous (re)présenter, nous a fourni nombre de modèles identificatoires, a fait valoir des canons de la masculinité et de la féminité. Le dispositif cinématographique en lui-même pourrait d’ailleurs être vu comme une sorte de grande machine sexuelle dont le mécanisme repose entièrement sur des pulsions exhibitionnistes et voyeuristes.

Cinéma queer
introduit aussi bien aux travaux qui déconstruisent les identités de genre qu’à une lecture alternative de l’histoire du septième art. Le livre s’intéresse en particulier, selon la perspective queer, aux éléments perturbateurs, aux images réfractaires, aux personnages inclassables qui viennent brouiller les stéréotypes de genre mis en circulation depuis l’invention des frères Lumières. En effet, celles et ceux qui se revendiquent queer souhaitent aller au-delà des identités gay ou lesbienne. Elles et ils font valoir un programme d’action politique et d’affirmation de soi capable de montrer un désir différent du désir hétérosexuel tel qu’imposé par l’éducation, la société, les normes, la morale, la culture dominante. Pour les queer, il s’agit de dynamiter les identités pour faire évoluer nos manières d’aimer et de vivre ensemble.

Dans ce contexte, le cinéma peut à la fois être perçu comme un élément freinant ce type de démarches et imposant des modèles de consommation et des stéréotypes sexuels ou, au contraire, comme une arme en mesure de faire valoir des différences. Barbara Mennel, Professeure d’Etudes cinématographiques à l’Université de Floride, se propose donc de décrypter les codes de subcultures souvent opprimées qui, au cours du temps, ont mis au point des trouvailles sophistiquées pour s’exprimer et se (faire) reconnaître sur grand écran sans toujours être explicites.

Si le projet d’une telle étude est des plus enthousiasmants, l’auteure l’affronte cependant de manière un peu linéaire et historique. Son choix méthodologique s’avère quelque peu contradictoire par rapport à la liberté de ton et de pensée d’emblée revendiquée. Il a au moins le mérite d’être clairement rythmé. Il se divise en cinq temps qui retracent l’histoire des dites minorités sexuelles au XXe et XXIe siècle. Mennel distingue, d’abord, l’époque de la République de Weimar (où dans des villes comme Berlin régnait une grande liberté de mœurs) ; ensuite, l’esthétique camp (soit : le parti pris esthétique pour le mauvais goût, l’ironie du kitsch, l’ostentation criarde propre aux travestis et aux divas hollywoodiennes de la moitié du XXe siècle) ; troisièmement, l’Après-Stonewall (c’est-à-dire : l’influence des manifestations spontanées et emblématiques des gays et des lesbiennes pour une égalité de droit datant de 1969) ;  quatrièmement, le cinéma queer explicite et engagé (mettant en circulation, au moment de la crise du SIDA, des images expérimentales plus proches de la scène artistique indépendante que des studios hollywoodiens) et, enfin, un regard sur l’ouverture de la présence des gays et des lesbiennes dans le cinéma plus traditionnel à la même époque et jusqu’à aujourd’hui. Pour l’étude de chaque période, plusieurs films sont analysés dans les grandes lignes afin d’exemplifier le propos.

L’auteure a pris le parti d’affronter ces différents temps en s’efforçant de réconcilier les revendications identitaires LGBT et queer parce que, dans un cas comme dans l’autre, on a affaire à des points de vue minoritaires. Selon elle, « Ces termes ne sont donc pas irréconciliables, mais fonctionnent plutôt en complémentarité, tout au long d’une continuité historique. » . Toutefois, plus l’on avance dans l’ouvrage, plus une telle complémentarité finit par masquer les différences réelles qui existent entre ces approches. Et, malgré la rigueur schématique du découpage historique, on finit par ne plus bien voir l’enjeu d’un travail théorique qui repère du queer (soit une dissolution identitaire) là où il y a du gay ou de la lesbienne (soit une revendication communautaire) et vice versa. On ne saisit d’ailleurs pas toujours s’il s’agit d’appliquer une lecture queer à des productions contemporaines de l’apparition du mouvement ou si le travail consiste à repérer des dimensions proto-queer, du queer avant l’heure, dans les images transmises par l’historiographie cinématographique. L’ampleur du projet aurait sans doute mérité davantage d’approfondissements et de nuances pour convaincre complètement.

En fait, le livre peine un peu à trouver un véritable souffle théorique et souffre de nombreuses redites, notamment dans la lecture des films étudiés.  Faute d’analyse technique et en l’absence de réflexions consistantes sur le statut de l’image en elle-même, le livre en reste à un repérage de la psychologie de certains personnages et à une reprise du scénario qui ne suffisent pas à démontrer autre chose que le postulat de départ, à savoir : il y a des personnages bizarres, étranges, efféminés, virilisés, aux identifications troubles, bref queer, à l’intérieur de l’histoire du cinéma ; de tels personnages ont contribué à faire évoluer les mentalités.

Le public francophone a dû patienter de longues années pour obtenir la traduction de travaux aussi fondamentaux que ceux de Judith Butler, Teresa de Lauretis, Gayle Rubin, Leo Bersani ou Lee Edelman. Et nous sommes encore en attente de nombreux autres textes : toujours rien de disponible en V.F. de Judith Jack Halberstam ou de Michael Warner…

Dès lors, on peut s’interroger quant à l’urgence de la publication de Le Cinéma queer. Sur ce thème, d’excellents ouvrages étaient déjà disponibles en français : que l’on songe à la trilogie Queer Zone de Marie-Hélène Bourcier ou à L’homosexualité au cinéma de Didier Roth-Bettoni. Comparés à ces deux ouvrages, très différents dans leurs visées, les choix cinématographiques de Mendel pour expliciter son propos sembleront ou trop peu recherchés, ou terriblement partiaux voire partiels. Du coup, Le cinéma queer se lira au mieux comme une introduction transmettant des idées générales sur ce que sont et ce que font les queer. Or elles et ils ne visent que le plus particulier et l’interruption de la logique de l’universel. Bref, si la réflexion sur le genre s’avère nécessaire pour produire des agencements de pensée ouverts au contemporain et très souvent jubilatoires, elle ne suffit pas pour garantir l’intérêt de la production#nf#

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