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ANALYSE – L’athée nous interroge
[lundi 02 novembre 2015]


Il est clair que la question de l’athéisme séduit moins que celle de la laïcité. Rares sont les livres récents sur la question. Comme si tout le monde était nécessairement chrétien, musulman, juif.  

L’athéisme au risque de la liberté

Il y a des engagements athées qui sont militants : ils contestent le bien-fondé du pouvoir des clergés. Un tel athéisme a des objectifs surtout politiques. Le Pape François condamnait l’athéisme le 20 avril dernier lors d’une rencontre avec les rabbins d’Europe, conjointement avec ces derniers. Une telle déclaration est d’abord politique. La religion et l’athéisme c’est la confrontation et la revendication de deux humanismes avec ou sans Dieu. Dans cette lutte politique, le discours athée peut être tout autant dogmatique que le discours religieux. User de la raison avec excès peut conduire à de l’irrationnel comme la religion au fanatisme.  Dans le Traité des trois imposteurs , l’athéisme du Baron d’Holbach est d’abord la critique d’une religion qui rend les hommes  superstitieux. Critique qui s’avère être une reprise radicalisée du Traité théologico-politique de Spinoza. Etre athée c’est ici s’inscrire en creux du discours religieux pour en montrer les limites. L’athéisme, tout comme la religion est alors une vision du monde, un discours proprement idéologique. L’athéisme place la responsabilité humaine face à soi-même au centre. « Tout n’est donc pas permis à un athée. Surtout pas à un athée. Les autres ne sont responsables que devant Dieu. L’athée, devant lui-même. Sans repêchage ni purgatoire et autres grands pardons. » . Position d’une liberté humaine et d’une morale du libre choix qui n’a de compte à rendre qu’à la  seule raison. L’athéisme c’est prendre le risque de la liberté et de la contingence humaine, c’est oser se tromper sans filet.

L’athéisme c’est aussi ne pas croire en l’existence de Dieu. C’est la définition d’Etienne Gilson , définition  qui se trouve au creux du discours athée. Ainsi cherche-t-il à ressaisir le sens de la formule publicitaire, à force d’être citée, de Nietzsche : « Dieu est mort ». Sans Dieu n’y-a-t-il pas le risque de se perdre dans ces espaces infinis ?

Dieu est mort 

Que voulait dire Nietzsche ? Il fait dire par un dément quelque chose d’insensé. Ce dernier déclare la mort de Dieu. Paradoxale affirmation en effet. Si Dieu est Dieu comment comprendre que l’immortel puisse mourir sans perdre son essence divine?

Pour Etienne Gilson, si « Dieu est mort », l’homme est en devoir de se diviniser. Expliquons. Il n’y a même plus de blasphème contre Dieu puisqu’il n’occupe plus de place, sauf d’être un objet de curiosité pour les archéologues du futur.  Cela conduit à la solitude et la souffrance. En effet le ciel est vide. L’individu se substitue à toute valeur supérieure ; il est à lui-même sa propre mesure. C’est ce que disait déjà le sophiste Protagoras : l’homme est la mesure de toute chose. Difficile position. Il ne s’agit d’ailleurs dans cette phrase de Nietzsche non pas d’athéisme mais de mort. Il ne s’agit plus de croire ou pas. Il n’est plus là. Toujours selon Etienne Gilson, « A quel signe saura-t-on que Dieu est réellement mort ? Il le sera quand on aura fini d’en parler » car on présuppose l’existence de Dieu en en parlant. Pour Nietzsche, c’est la morale chrétienne qui est morte.  Dieu, il n’en sait pas grand-chose. Son athéisme est plutôt une mise à l’écart de la métaphysique. Si l’homme doit se diviniser, il porte le devoir de forger sa propre morale altière et libre. Lourde tâche. Paradoxalement en se libérant de Dieu, l’homme doit penser son action et se heurte à sa propre liberté. En est-il vraiment capable ? Dans les Mouches de Sartre, Oreste refuse la soumission morale à un Dieu, Jupiter, qui lui promet le pardon s’il se soumet à la morale. Oreste a en effet tué sa mère Clytemnestre qui a elle-même tué son époux. Le repentir reviendrait à soumettre sa conscience à la morale. Dès lors il n’y a pas de regret chez Oreste. Il ne fallait pas me créer libre conclut-il. Liberté et souffrance deviennent un couple inséparable dans cet athéisme existentialiste ou l’athéisme doit être conquis. Cependant si Oreste affirme lui aussi la mort de Dieu, pourquoi une telle révolte ? Se révolter contre Dieu n’est-ce pas affirmer son existence ?

Ce qui pose problème dans l’athéisme c’est qu’il ouvre sur le nihilisme. Le ciel est vide. Après son crime, Raskolnikov, dans Crime et châtiment de Dostoïevski est seul face à lui-même. Dans Le Père Goriot, Vautrin proclame que la richesse et le pouvoir reviennent de droit à ceux qui sont assez forts pour s’en emparer sans s’embarrasser de scrupules moraux. Peu probable que Dostoïevski soit passé à côté de ce trait de caractère…Raskolnikov est l’image de la bassesse. Il se situe au-delà de la morale. Porphyre lui résume ainsi sa position : « Les hommes ordinaires doivent vivre dans l’obéissance, et n’ont pas le droit de  transgresser les lois, parce que voyez-vous, ce sont des hommes ordinaires. Les hommes extraordinaires, eux, ont le droit de commettre tous les crimes et de transgresser de toutes les façons les lois, pour la bonne raison qu’ils sont extraordinaires. »  . Si Dieu est mort tout semble alors permis. C’est le retour à la loi de la force.

Diderot et la matière

Il y a un troisième type d’athéisme matérialiste, celui que l’on lit chez Diderot, dont ne parle pas Etienne Gilson. Ce que dit Diderot, pour commencer, c’est que l’union de l’âme et du corps est proprement incompréhensible et nous promène de difficulté en difficulté. La première phrase de l’Entretien avec d’Alembert résume de la manière suivante : « j’avoue qu’un être qui existe quelque part et qui ne correspond à aucun point de l’espace ; (...) qui est tout entier sous chaque partie de cette étendue; qui diffère essentiellement de la matière et qui lui est uni ; (...) un être dont je n’ai pas la moindre idée (...) est difficile à admettre. ». Pour Diderot, il est clair que l’idée de l’âme est une idée vide de correspondant réel ; elle n’existe pas ailleurs que dans notre imagination. C’est parce qu’elle est confuse également que l’idée de Dieu est « difficile à admettre ». Scepticisme qui ne saurait se confondre avec un rejet définitif de Dieu. C’est un athéisme sceptique, nullement un athéisme dogmatique. Dieu n’est pas un créateur pour Diderot et n’amène nullement à l’existence la création. Tout s’explique par l’ordonnancement de la matière. Ainsi met-il au même plan la statue de marbre et l’homme. La décomposition ramène tout à la matière. D’où procède alors la vie ? D’un principe vital. L’évolution de la biologie remettra en question ce vitalisme mais l’idée d’un être vivant  déterminé, du fait d’un hasard, par l’organisation sensible de son corps, explique la critique de la religion par Diderot. L’organisation des sens qui se rattachent par des fibres au cerveau donne à comprendre la singularité de chacun mais aussi les lois de l’espèce. « (…) les hommes ont mis beaucoup d’importance à l’acte de la génération et [qu’] ils ont eu raison, mais je suis mécontent de leurs lois tant civiles que religieuses » dit Bordeu à Mademoiselle de L’Espinasse, dans Le rêve de d’Alembert. La religion ne peut que tenir des discours généraux. Or chaque homme a son organisation propre et cherche ce qui lui est utile. Comment adhérer dès lors au discours religieux ? Bordeu, au nom de l’utilité rejette par exemple, les principes religieux de chasteté qui nuisent plus qu’ils ne sont utiles aux hommes. 

L’athéisme : un espace critique

Le discours athée peut être vu alors comme à la marge du discours théologique. Espace critique il empêche ce dernier de sombrer dans le total dogmatisme. Toute marge est lieu d’expression critique comme c’est le cas pour la copie corrigée de l’élève. L’athéisme est cet espace public de discussion qui met la religion, et lui-même, en question, interroge les évidences.

 

A liré aussi sur nonfiction.fr :

Notre dossier La laïcité au coeur du catholicisme  

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4 commentaires

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Etotsira

02/11/15 13:01
Il est dommage, et partisan, de considérer l'athée comme une position marginale, cela signifie que la position religieuse est placée comme centrale, et donc que les vraies questions n'ont pas été posées.

De même, considérer l'athéisme comme une lutte, un militantisme parait peu convainquant, bien que ce soit ce que la langue (puisque l'athée est défini par rapport au théiste, par négation du théisme, ou devrais-je dire par rejet de la part du théisme). Bien que votre texte annonce qu'il ne s'agit là que d'une manière d'être athée, il n'en explore pas d'autres. Mais à partir de l'observation historique, on peut retracer la genèse de l'idée de Dieu comme une invention de l'homme. Par là, ce n'est pas l'athéisme qui est confiné au militantisme, mais bien le théisme qui, parce qu'il produit, doit justifier, c'est-à-dire, militer.

Ainsi, on verra que l'idée de Dieu n'est associée qu'à une certaine expression historique de la moralité, que l'homme a été moral avant d'être théiste, et qu'il le sera ensuite. Tant qu'il n'y a pas de consensus sur l'existence de Dieu (ce qui est nécessairement le vrai problème), et il semble qu'il ne peut pas y en avoir, alors Dieu ne pourra être le fondement de rien. Or 1) c'est à celui qui avance une idée qu'incombe la responsabilité de la justifier (on n'a pas à justifier l'inexistence de Dieu) 2) Les arguments logiques et ontologiques qui sont utilisés en guise de preuves posent au moins autant de problèmes qu'ils n'en résolvent 3) On peut retracer la genèse historico-sociale de l'idée de Dieu comme une fabrication. Donc il n'y a pas de bonnes raisons de croire en Dieu 4) Ce ne saurait être parce qu'il y a besoin d'une morale que Dieu existe, l'argument est fallacieux : soit la morale n'existe pas, et elle n'a pas à être fondée ; soit la morale existe et elle n'a pas à être fondée ; soit la morale doit exister, et il n'incombe qu'à nous de la réaliser. Mais dans ce dernier cas, la faire reposer sur ce dont l'existence n'est pas elle-même justifiée semble un bien faible moyen d'y parvenir.
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maryseemel

02/11/15 15:48
être à la marge, c'est apporter un correctf au texte. La marge introduit dès lors un espace d'argumentation qui évite le dogmatisme du discours. L'athée s'y tient ou à l'inverse le croyant. La marge n'est donc pas un lieu de rejet, sauf quand l'élève jette sa copie à la poubelle.
La foi est expérience intime. L'athéisme aussi. Mais il faut en mesurer les enjeux.
L'athée est libre et ses actions ne renvoient qu'à sa responsabilité. Le croyant adhère à l'idée de pardon qui est un pare-feu. Le rapport à la responsabilité est autre. Cela pose la question de la valeur de la morale, qd elle n'est pas religieuse (voir l'autonomie chez Kant)
Enfin la question de l'existence ou la non existence de Dieu relève d'une aporie. En revanche la question du mal est une réflexion qui dépasse le cadre imparti ici.
ce qui est certain c'est que l'homme a besoin de croire, verbe qui ne se réduit pas au religieux...ni à l'histoire , encor e moins la chronologie
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François Carmignola

02/11/15 21:13
L'Athéisme c'est le rejet de deux choses: d'abord du surnaturel. Ensuite de toute volonté extra humaine. Les deux refus peuvent être affirmées dogmatiquement (au moins autant que la religion catholique).

Le surnaturel est démontré non existant: sinon ça se saurait. La prestidigitation par contre, ça existe. La preuve, il y a un truc. Cette question du surnaturel est très importante. Toute la rhétorique religieuse et spiritualiste a pour objet d'hypnotiser et de détourner l'attention pour faire admettre la force non expliquée, cela à divers niveaux, y compris aux plus grandes hauteurs de la formation des concepts. Tout le jésuitisme s'y emploie et ses ressources sont infinies.

Mais il y a plus, car le fond de l'affaire est le refus de l'autonomie de la nature: il faut une essence, une classe sociale, un habitus, un inconscient pour permettre à Freud, Marx et Bourdieu de dérouler l'absence de la liberté et considérer le tout, la force holistique centrale qui "explique" le monde. Que ces absurdes imbéciles, bien plus nocifs que les pires des curés soient rejetés et méprisés pour toujours.

Car les athées refusent absolument et pour toujours les significations autres que la liberté des êtres dans les lois probabilistiques de la nature, lois immanentes sans intentions autre que la vérité qu'impliquent les possibles, et on n'est même pas sur qu'il n'y en a qu'un (de possible). Vive la liberté !


P.S. Maryse Emel, je vous ai reconnu.
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Un athée

05/11/15 19:16
Considérer l'athéisme comme un rejet me paraît une facilité maladroite.
Après tout, nous sommes tous nés athées. Puis nous avons embrassé les croyances de ceux qui nous ont élevé, ou bien nous nous en sommes défait.
Ne pas croire aux religions ne signifie pas ne pas avoir de réflexion métaphysique. Au contraire même ; une absence de réponses préconçues oblige à se questionner, à se nourrir des différentes pensées produites par les Hommes. L'athéisme n'est pas une croyance, c'est une quête perpétuelle de sens. Ca n'est en aucun cas décisif pour faire d'une personne quelqu'un de bon ou de mauvais.
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